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L?envers du paradis
C?est dans une ambiance clinique, froide et vierge que Paradis Blues nous invite. Voir le paradis avec un regard venu de l?enfer. Une prison paradisiaque pour se laisser enfermer par les traditions, la famille?
Dans le paradis, le blues berce la vie des gens. L?écrit de Shenaz Patel parle du singulier. «C?est dans la singularité que le texte trouve sa force, dit l?auteur. C?est la réalité de l?image de l?île? C?est aussi l?image du couple. De cette vision revue du paradis marital qui se transforme en enfer pour beaucoup de gens. C?est l?histoire d?une femme qui cherche à s?affranchir. Une femme soumise aux poids pesant de plusieurs choses, la tradition, la famille, la superstition».
Ce projet scénique a vu le jour avec le désir de Miselaine Duval de faire quelque chose en solo. Après l?aventure Architruc sous la supervision d?Ahmed Madani, elle lui confie son désir de s?exposer à la lumière en solitaire. Le metteur en scène s?intéresse à l?idée et passe une commande à Shenaz Patel pour l?écriture du texte.
«Je me disais que je ne saurai pas faire. Je sais faire des romains mais pas le théâtre. En essayant, j?ai pris confiance. C?est quand l?écriture prend bouche. L?écriture est un acte solitaire alors que dans le théâtre il y a des confrontations directes,» explique l?écrivain.
Au fil de ces rencontres, Miselaine lui parle d?Eric Triton, qu?elle connaissait aussi. David Constantin est aussi sollicité dans cette aventure pour des créations audiovisuelles. Et cette petite équipe se met à penser ensemble sur le projet, après un premier chantier de quinze minutes avec les protagonistes et des amis proches. Ils décident d?aller de l?avant avec le projet. «Cela a plu au centre culturel français Charles Baudelaire qui soutient le projet,» poursuit Ahmed Madani.
Mémoire mystérieuse
Pour l?écriture du texte, les deux femmes se découvrent. Miselaine et Shenaz apprennent à se connaître, à se confier les chapitres intimes de leur vie.
«Nous sommes très différentes mais il y a une complicité. Il y a eu une connivence et une complémentarité entre nous. Ce n?est pas évident pour une personne de se mettre à nu? Paradis Blues c?est aussi un objet littéraire qui parle de la vie de Miselaine,» dit Shenaz Patel.
L?écriture de Paradis Blues est fragmentée comme la mémoire humaine. L?écrivain se méfie du premier degré. «Pour moi, l?écriture est forte quand elle me parle. La mémoire est mystérieuse. C?est une écriture fragmentée, plus humaine avec une fin ouverte car la création est perpétuelle», explique Shenaz Patel.
Pour Miselaine Duval, cette interprétation solitaire est «plus qu?une joie.» Cela fait un an qu?elle en rêve et elle en est «heureuse.» «Je touche à une autre chose. C?est une plénitude. Je parle à travers les mots que Shenaz a enfantés. Le Paradis Blues parle de la Mauricienne. On ne fait pas la morale. Il ne faut pas faire mais être. C?est un message à la femme mais aussi à l?être humain,» déclare Miselaine Duval.
De ce projet encore en chantier, la comédienne en retire une «jouissance». Elle se dit être une «comédienne qui est là et qui bosse avec un «potier» (ndlr Ahmed Madani). Je ne sors pas d?une école de théâtre. Je suis autodidacte et contente d?être ce que je suis», ajoute la comédienne Miselaine.
Il a le blues en lui, et se retrouve dans ce blues paradisiaque. «C?est inévitable. C?est encore une fois une victoire de l?art de me retrouver là. Je le mérite, car les gens qui m?ont emmené là le pensaient,» dit Eric Triton.
Dans Paradis Blues, il habille le silence clinique avec ses mélodies et des mots écrits par le poète Michel Ducasse. «Au début, j?étais un peu perdu et en trois jours on m?a plongé dans l?art théâtral. Cela m?a permis de faire un pas en avant et je me découvre. Pour cela je dis merci à l?art.»
Les mots chantés par Triton. L?encre noir est un texte diptyque. «Il parle de la femme esclave dans son travail chez les Blancs mais aussi esclave dans sa maison,» explique Shenaz Patel. L?encre noir est venu comme un cadeau, Ahmed voulait une chanson de Shenaz. Elle ne se sentant pas capable, a confié cette tâche à Michel Ducasse. Et le résultat est surprenant. «C?est une ?uvre à part entière,» souligne Ahmed Madani.
Paradis Blues, ajoute le metteur en scène, est de «fédérer des forces artistiques mauriciennes pour proposer quelque chose de nouveau, de plus fort.» Encore au stade de chantier, Paradis Blues verra le jour si le financement adéquat est trouvé pour donner à ce projet une dimension nationale et aussi internationale avec des dates en Europe. «S?il n?y a pas de tournée européenne, on ne le fera pas. C?est un projet professionnel. On veut, dans un an, faire la diffusion dans L?océan Indien et ensuite en Europe. Si ce projet est concrétisé, il y aura une version en créole et en anglais pour toucher les pays anglophones,» précise Ahmed Madani.
POUR QUE L?ECRIT PRENNE BOUCHE?
Nous vous proposons ici un extrait de note de Paradis Blues écrit par Shenaz Patel.
«Ecrire se nourrit d?une ambivalente solitude. Solitude vécue, que l?on cherche à repousser à travers les mots. Solitude recherchée, pour que l?acte d?écriture puisse jouir du silence nécessaire à son jaillissement. Oui, l?écriture naît un jour de cet intime sentiment de décalage.
De ce désir incontournable d?aller au-delà, par-delà l?apparence pour gratter, obstinément, avec les ongles cassés mais têtus des mots, la couche de vernis dont la brillance n?éblouit que pour mieux celer.
Alors écrire. Ecrire pour aller à la recherche du mystère qu?est chaque être humain, du secret qu?il abrite immanquablement jusque sous les dehors les plus lisses.
L?écriture est un chant, l?écriture est un cri. Noir sur blanc. À travers romans et nouvelles, c?est sans doute ce à quoi l?auteur en moi tente, encore et encore, de donner voix.
En butant toujours sur l?insuffisance des mots. En sachant qu?à l?autre bout, la page ne pourra prendre vie que loin de soi, entre les mains et sous les yeux de celui ou de celle qui, un jour peut-être, la lira.
Et puis une rencontre, au détour d?une représentation théâtrale. Celle d?une voix soudain incarnée, par la force d?un être qui la porte, qui lui donne chair et corps. Les mots écrits qui montent à la gorge, en un flux âpre et soudain, pour débusquer le silence.
Là se situe la rencontre avec Ahmed Madani et Miselaine Duval, et le désir de cette aventure commune. Le défi, neuf, de sortir d?une écriture solitaire pour mesurer mes mots et mon regard à la voix et à l?univers d?une comédienne amie, à la fois si proche et si dissemblable, avec l?aide d?un metteur en scène accoucheur de maux, façonneur de glaise.
S?emparer du récit d?une vie, s?imprégner des mots d?une autre, de ses fibres, de ses fêlures, de ses colères, de ses rêves, de sa force, et réagir à tout cela, interagir avec tout cela, pour en extraire la moelle et lui réinsuffler une autre vie. S?appuyer sur la singularité d?un parcours personnel pour le sortir de son isolement, de sa solitude : jaillit l?écriture? »
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