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Le vrai déficit

15 novembre 2003, 20:00

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La situation économique mondiale s'améliore. Paradoxalement, Bérenger et Jugnauth ont une raison d'inquiétude supplémentaire. Ils vont bientôt perdre l'argument qu'ils ont exploité jusqu'ici pour justifier l'atonie du corps économique national. Quand on a argué que la mauvaise conjoncture internationale est la cause principale des faibles résultats locaux, il en découle que l'amélioration de cette conjoncture devrait influencer positivement les facteurs nationaux. C'est ce qu'on va voir !

Au plan mondial, les économies retrouvent une nouvelle vigueur. La locomotive américaine repart de manière spectaculaire. Les pays de la zone euro, longtemps en panne, redémarrent plutôt lentement. Mais, tirés par la croissance américaine, ils devraient sortir d'une longue période de stagnation.

Le Japon connaît une reprise prolongée étalée sur sept trimestres consécutifs pour afficher un taux annuel de croissance de 2,2 % . La Chine enregistre une arrogante expansion de 9,1 %. Vendredi l'Inde vient d'annoncer des chiffres meilleurs que prévus. Elle atteint 7 % de croissance.

Tous ces indicateurs, récemment publiés, font dire aux économistes que la reprise est désormais au rendez-vous. Aux États-Unis, c'est l'euphorie. L'extrême vitalité de l'économie américaine vient d'avoir, pour résultat au dernier trimestre, la croissance la plus rapide en deux décennies. Ce qui porte cette croissance à 7,2 % en rythme annuel et permet d'espérer un redémarrage de l'investissement ainsi qu'une amélioration de la rentabilité des entreprises.

La création d'emplois reste un souci majeur : 2,6 millions de jobs ont été perdus depuis l'arrivée de Bush. Mais il semble que la tendance s'inverse graduellement. Moins de chômeurs, plus de consommateurs, davantage d'importations. En revanche, conséquence de la concurrence étrangère, des économistes prévoient aussi la fermeture d'un certain nombre d'usines, notamment dans le textile. Ce qui force des entrepreneurs américains à délocaliser et accroît le volume des importations textiles.

Ce malheur américain ne laissera pas insensibles les exportateurs mauriciens.

En Europe, les dernières nouvelles sont moins sombres que ce qu'on attendait et font renaître des espoirs de rebond. La France et l'Allemagne ont connu une légère croissance au dernier trimestre. L'Allemagne, principal moteur de l'économie européenne, sort péniblement de la récession et annonce une progression de 0,2 %, contre 0,4 % pour la France. L'Italie se flatte également d'un taux de croissance supérieur aux prévisions. Bien que ces résultats soient encore extrêmement fragiles, ils ont été accueillis avec enthousiasme sur les marchés européens qui espèrent un retour de la confiance des entrepreneurs.

Si ces signaux positifs se maintiennent, Maurice ne manquera pas d'en profiter. Ce qui importe toutefois, c'est d'aller bien au-delà de ces facteurs conjoncturels et d'examiner les faiblesses structurelles qui sont la cause de l'essoufflement relatif, mais prolongé, de l'économie mauricienne. Et de chercher à tirer parti des possibilités qu'offre le contexte mondial.

Il ne faut pas chercher bien loin pour identifier la première cause de notre dégénérescence économique. Il y a trop peu d'entrepreneurs et pas d'encadrement pour soutenir les nouveaux venus. Les idées nouvelles sont rares. Il existe une culture d'imitation et de contrefaçon, peu d'esprit d'innovation, une mentalité d'assiégé et la peur du risque.

Il serait injuste de ne pas souligner que certains Mauriciens sont quand même sortis du lot et ont bâti des entreprises de classe internationale. Même s'il est à la mode ? à vrai dire, c'est une ancienne coutume ? de lapider nos hommes d'affaires, il faut saluer des réussites exemplaires qui font honneur à l'esprit d'entreprise des Mauriciens. Des centaines d'autres, sur le plan local, gèrent des petites et moyennes entreprises qui ne sont pas sans qualité. Mais nous parlons ici de la culture dominante, la caractéristique de la plupart de nos concitoyens. Ce qui explique en partie la très forte concentration du pouvoir économique.

Sans doute les « groupes dominants » ont-ils cherché à s'étendre et à préserver leur pouvoir ou leurs privilèges. Mais des occasions se sont aussi présentées pour ceux qui voulaient bien prendre le risque de défier l'oligarchie traditionnelle. Et ce n'est pas le patronage politique qui a fait défaut. Si l'économie n'est pas plus démocratisée, c'est aussi qu'il ne s'est pas trouvé beaucoup de Mauriciens pour prendre des risques, même quand ils avaient les moyens et les soutiens.

Faire disparaître ce facteur limitant n'est pas aisé. C'est une lutte de longue haleine, en admettant que l'on puisse lever ces blocages psychologiques et culturels. Pour combler les lacunes actuelles et se donner une chance de régénérer la culture d'entrepreneuriat nationale, il n'existe qu'un moyen. Importer des cerveaux. Hier, il fallait faire venir des détenteurs de capitaux. Ce n'est plus le problème majeur. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est une nouvelle vague d'immigration avec une prime aux professionnels et aux petits entrepreneurs créatifs.

Attention aux géants du business ! Il en faut, mais ils viennent et ils s'en vont. C'est ce que les Hong-kongais du textile font maintenant. C'est ce que les multinationales font ces jours-ci à Singapour. Optons plutôt pour les nouveaux entrepreneurs, pour les professionnels de haut niveau. C'est ce que fait une puissance économique comme les États-Unis. Chaque année, 100 000 à 150 000 Indiens obtiennent visa et permis de séjour dans toute l'Amérique. Les informaticiens indiens fourmillent dans les organisations américaines qui sont à la pointe de la technologie mondiale. Comme les capitaux, les talents sont mobiles. Nous en avons besoin.

Voilà une question cruciale que le Premier ministre pourrait évoquer avec son homologue indien lors de sa prochaine visite. Les lignes de crédit, c'est bien, mais elles ne comblent pas notre principal déficit. Il est intellectuel.

Il ne s'agit pas ici des professionnels qui seront éventuellement employés par des entreprises indiennes s'installant dans la cybercité ou ailleurs. Il est plutôt question de nouveaux immigrants indiens, singapouriens, hong-kongais, sud-africains ou européens. Ce pays peut facilement accueillir 50 000 immigrés sur une période de cinq ans. Singapour est née de cette ouverture d'esprit sur un territoire plus étroit encore que le nôtre.

Si nous ne comprenons pas que nous avons besoin d'une injection de sang neuf et d'idées nouvelles dans de nombreux secteurs de la vie nationale, c'est la preuve que nous sommes vraiment devenus débiles.

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