Publicité
Le vieux singe et l?acteur
Cher Jean-Claude Brialy,
Avoue que nous avons été héroïques l?autre soir au théâtre de Port-Louis. Prêter, que dis-je, tendre l?oreille deux heures et demi durant aux tribulations d?un collège à l?autre, d?un petit provincial qui rêvait de « faire l?acteur », relève de l?exploit, crois-moi. D?autant que tu parlais bas et que du fond du théâtre, on t?entendait mal. C?est fou ce qu?on est prêt à endurer au nom de la culture ! Prétendre que certains d?entre nous ne t?ont pas lâché en cours de route serait mentir. Mais tu leur pardonneras, j?en suis sûre, leurs assoupissements passagers, voire leur désertion. Moi-même, j?ai eu un moment de panique quand, une heure après, on en était toujours à ta prime enfance. À raison d?une heure par décennie ? et comme t?as 70 berges, fais le calcul ? on n?était pas sorti de l?auberge!
Cela avait pourtant pas mal commencé, coincé comme tu l?étais entre un père militaire et une mère qui ne s?était jamais remise d?avoir donné naissance à un singe, selon tes propres termes. Un début qui laissait présager quelques situations croquignolesques et des imitations croustillantes de personnages qui ont présidé à ta destinée. Mais, bon dieu, qu?est-ce qui t?as pris de nous infliger le décompte minutieux de tous tes déménagements et collèges successifs ? Il y avait quelque chose de pathétique dans cette tentative désespérée de nous convaincre de ta vocation précoce. Entre nous, qu?elle te soit venue au berceau ou à 20 ans, franchement on s?en tamponne le coquillard. Après tout, ce qu?on demande à un acteur, c?est de jouer la comédie et de nous divertir. Pour le reste, ma foi, les biographes ne sont pas faits pour les chiens.
Il faut dire à ta décharge, que t?as pas ton pareil pour faire mousser les autres. C?est un rôle que tu interprètes avec beaucoup d?élégance.
À t?entendre, Edwige Feuillère, Jean Marais, Alain Delon, Romy Schneider et les autres sont des anges du 7e art, de farouches adversaires de la peau de banane. Ah ! cette grande famille de saltimbanques, qu?elle est touchante quand elle s?aime !
Avoir eu la chance de côtoyer tant de grands comédiens et n?en avoir pas fait meilleur usage, c?est dommage. C?est d?ailleurs là où le bât blesse. Vivre à l?ombre des monstres sacrés ne suffit pas à le devenir. Sinon toutes les caméristes le seraient. N?empêche. Sans vouloir apprendre à un vieux singe ? encore très bel homme ma foi ? à faire la grimace, t?es d?accord qu?avoir le sens de la répartie pour donner la réplique, c?est un minimum. Quand je pense que j?avais pas hésité à louper La vie érotique de la grenouille qui passait à la même heure sur Télé Réunion, tout ça parce que t?avais soi-disant oublié de nous dire quelque chose ! Le seul ennui ? mais quel ennui ! ? c?est que t?as juste oublié de « faire l?acteur ».
Publicité
Publicité
Les plus récents