Publicité
Le trésor des ondes
● <B> Votre carrière à la radio est exceptionnelle: Plus de 65 ans au micro sans discontinuer. Si vous deviez la résumer que diriez-vous ?</B>
Mon frère Emile avait dit : Kan mo ti soeur coze dans micro, Tantaric même arrête faire nik dans mo radio. C?est plein d?affection et c?est très flatteur pour moi. Mais je suis triste d?avoir appris après sa mort qu?il avait dit cela. Il avait écrit des pensées magnifiques. Mon frère était un homme admirable. Je vous le dis d?emblée que je ne veux pas trop parler de la MBC. Les gens font ce qu?ils veulent. Hier, j?ai entendu au micro quelqu?un sur une radio privée qui disait : par le plus grand des zazards? C?est trop dramatique.
● <B>Les radios privées existent depuis bientôt 6 ans. Quel est le bilan selon vous ?</B>
Je ne sais vraiment pas. Toutes les radios font les mêmes choses. Elles s?imitent entre elles et toutes les radios se ressemblent. Au niveau de la création, quand elle existe, on ne peut pas dire que ce soit de grand niveau. La radio demande quand même certaines aptitudes? Mais enfin que voulez- vous? ?
● <B>Comment avez-vous su que vous aviez ces aptitudes ?</B>
Pour vous répondre franchement, je ne suis pas sûre que j?étais faite pour ça.
● <B>Coquetterie?</B>
Non, je vous assure. J?ai rencontré un cousin chargé par le Général de Gaulle de mettre en place une radio après celle de Jolivet. Il habitait chez moi. Il s?appelait France d?Unienville et il me dit : Je t?en prie aide moi. Il y a une petite radio à l?hôtel de Ville de Curepipe pour communiquer avec la Réunion. Il fallait appeler les Réunionnais à se rallier aux Forces Françaises Libres du Général de Gaulle, car à l?époque la Réunion était Pétainiste. J?ai dit à mon cousin : j?ai une mauvaise voix et je ne peux pas faire ça. Il a insisté et j?ai accepté, mais c?était vraiment pour lui faire plaisir. Me voilà partie, toute tremblante avec mes feuilles de papier. Je lis mon texte et aussitôt fini je dis à mon cousin : mais tu me promets que tu ne dis à personne que c?est moi qui ai lu le texte. Comme beaucoup de gens lui ont demandé qui l?avait lu et qu?ils avaient trouvé bien, il m?a demandé de continuer. Et je l?ai fait.
● <B>Et votre carrière était lancée?</B>
Et puis les choses se sont enchaînées. Dans le grenier de la municipalité de Curepipe, avec Claude Tyack, j?ai découpé les informations des dépêches. Il y avait une dame Lenoir et une dame Tyack et Cyril Garrioch comme techniciens. On faisait absolument tout. C?est un peu ce que je déplore maintenant. Avec tous les équipements que l?on a, je n?arrive toujours pas à voir ce que l?on produit vraiment. Nous faisions des émissions, du montage, nous faisions du théâtre radiophonique. Aujourd?hui, on est en création zéro malgré tous les équipements techniques.
● <B> Peut-être parce que le talent, contrairement aux équipements, ne peut pas s?acheter?</B>
Sans doute. Nous, on chantait, je jouais du piano, on lisait des textes d?auteurs mauriciens. Quand j?ai fait mes débuts à la radio, c?était en 1943. Il y a donc 65 ans que je fais de la radio sans discontinuer. Je crois que tout a commencé parce que j?étais musicienne : à la radio on écoutait des chansons, de la musique. Cela me plaisait beaucoup. J?achetais des disques quand je partais en voyage. Des disques pour passer à la radio. Ce sont des moments inoubliables de création. C?était de la créativité pure. Et comme nous faisions des choses pas trop mal, les intellectuels, les écrivains, venaient se joindre à nous à la radio.
● <B>C?est là que vous avez connu Malcolm De Chazal ?</B>
Non, il ne venait pas à la radio à cette époque. Je l?ai connu au Morne où j?ai passé deux ans pour m?occuper un peu des relations publiques de l?hôtel. C?est un homme qui m?a passionné. Il me disait : Les touristes sont des imbéciles. Asseyez-vous là et écoutez moi parler. Alors il me parlait de la survie, il me montrait à faire des cartes de couleur. Il disait que chacun d?entre nous avait une couleur principale et une couleur secondaire. Les couleurs avaient un sens. Un jour il m?a jeté cette gouache que vous voyez suspendue dans mon salon. Personne n?en veut, me dit-il. Prenez la et si vous voulez, signez la, ça ne me gêne pas. Malcolm était un homme passionnant, mais qu?il ne fallait surtout pas contrarier.
● <B>Il a souffert d?être rejeté de son vivant ?</B>
Comme on s?était beaucoup moqué de lui, alors il se moquait et ridiculisait beaucoup de gens. J?ai été très heureuse de connaître Malcolm qui, par ailleurs, connaissait bien mon frère Emile. Il a dit cette phrase incroyable : Si je n?étais pas Malcolm de Chazal, j?aimerais être Emile Labat. Vous le croyez ça ? Et vous savez ce que mon frère lui a répondu : Moi si je n?étais pas Emile Labat, je n?aimerais pas être Malcolm de Chazal ! Ils étaient incroyables tous les deux. Attention, je crois que je parle trop là? Poupounette tais-toi ! (Poupounette, c?est un griffon à la voix aigue qui me tient en respect depuis le début de l?entretien.)
● <B>Reparlez-moi de cette passion de la radio?</B>
En 1948, j?ai obtenu une bourse pour aller suivre un cours à la British Broadcasting Corporation) BBC. Ce fut passionnant mais j?ai appris des choses que je pressentais déjà. Et puis j?ai été à Paris. Une radio spéciale qui passait des disques pour les habitants de Madagascar et de La Réunion. Un jour, j?étais assise dans un coin dans une pièce, dans un des nombreux bureaux de l?Office de Radio Télévision Française (ORTF). Arrive un monsieur fou de rage qui tape sur la table du studio et hurle: Où est cette fille qui doit lire les informations ? Au bout de cinq minutes, la personne n?arrive toujours pas et je m?approche de lui et je dis : Je peux vous aider monsieur ? Il me lance : Qui vous êtes-vous ? Je dis à vois basse : Je viens de l?île Maurice? C?est quoi ça? me dit-il. Puis il enchaîne: Vous pouvez me lire ça ? Et je l?ai fait. C?était une émission qui s?appelait Sous les galeries de l?Odéon et qui parlait de tous les nouveaux livres qui venaient de paraître. Il s?appelait Paul Baron. Et nous sommes devenus très amis. Et c?est ainsi que j?ai travaillé à l?ORTF. J?ai fait une carrière qui dure depuis 65 ans. Je crois que c?est un record mondial. Je vais vous dire un secret : il y a quelqu?un qui actuellement fait les démarches pour que je sois inscrite au livre Guinness des records. Les procédures sont en cours. C?est bien tout ça. Mais je m?en moque un peu. On n?emporte pas tout ça au paradis.
● <B>Tous ces personnages qui ont croisé votre route? Il reste des traces en vous ?</B>
Bien sûr. Avant de partir, je ferais peut-être une émission qui s?appellerait : Je les ai rencontrés. J?ai encore en moi la rencontre avec Jacques Brel, Edith Piaf, Juliette Gréco, Catherine Sauvage, Philippe de Dieuleuveut, l?aventurier. Un jour, il est venu ici dans ce salon où nous sommes. Il s?est assis sur la moquette et nous avons parlé. Je lui avais dit : Vous cherchez un faux trésor, moi je cherche un vrai. Cela l?a passionné. Quelques semaines plus tard, il disparaissait en Afrique. La rencontre avec Brel aussi était étonnante. J?étais avec deux amis à Genève et je vois une affiche qui annonce un cabaret de Brel. Nous avons attendu pendant des heures dans la rue. On mourrait de froid. Il est passé en cabaret vers minuit. Un cabaret où des messieurs d?un certain âge venaient voir des petites danseuses dévêtues. Brel était à ses débuts. A la fin du cabaret, j?ai demandé à le voir et on m?a dit : Il est déjà parti. Un moment après il est venu au bar et nous avons bavardé. Et puis on s?est retrouvé ici quand il est venu chanter en 1966. Il avait rodé ici le récital qu?il allait donner plus tard à l?Olympia. Je suis allée voir ce récital. C?était extraordinaire. Je lui ai fait parvenir un mot et il m?a fait appeler dans sa loge : il était en peignoir? Nous avons bavardé encore et encore. Et il m?a dit que Maurice était restée pour lui un merveilleux souvenir. Sa femme est venue me rendre visite quand elle est venue à Maurice? C?était très touchant.
● <B>Depuis trente ans, vous êtes à la recherche d?un trésor. Mais le véritable trésor ne serait-il pas toutes ces rencontres que vous avez faites ?</B>
Ah ça bien sûr ! Mais le trésor, ce sont tous ces gens disparus qui me parlent et qui me disent de continuer. Ma mère m?en parle, mon frère Emile qui a rencontré les corsaires de là où il est. Ceux qui me parlent ont l?air d?être en paix, d?être tranquilles.
● <B>Vous attendez avec impatience de les rejoindre ?</B>
J?espère que je les rejoindrai un jour. Qu?ils m?accueilleront. Regardez-ça : c?est un dessin du Baron d?Unienville qui est au cimetière de Souillac. Il m?a dessiné les coffres du trésor. Et puis cette lettre transmise par un médium qui dit : Fouille hors du cinquième trou, les autres coffres sont à l?arrière. Passez là. Il m?est difficile de vous donner plus de détails. Et c?est signé : le baron d?Unienville.
● <B>Ce sont des messages transmis par écriture automatique à travers un médium ?</B>
Oui, regardez-ça: C?est un message de Robert Edward Hart à mon sujet toujours transmis par le médium. Dites-lui (en parlant de moi ) qu?elle est aidée. Je peux vous l?affirmer. Dites-lui avec conviction qu?elle est entourée. Ils sont à plaindre ceux qui ne croient pas à l?appui qu?ils reçoivent de l?invisible. Un invisible tellement proche. M.L. est une privilégiée. Dites-le lui. Il faut qu?elle comprenne la portée spirituelle des épreuves qu?elle vit. La montée est difficile, mais il faut l?accomplir. L?aide est toujours là.
● <B>Vous l?avez gravie cette montée ?</B>
Cette lettre m?a bouleversée. Un jour, on m?offre des roses. J?en sors une que je mets à côté du portrait de ma mère. Le médium était là. Le soir même, elle écrit un message de ma mère : «Merci de ta rose, je la ferais durer le plus longtemps possible». Les autres roses se sont fanées normalement. La sienne est restée 21 jours avant de se faner. Là, où vous me croyez ou vous m?enfermez? Mais je me mépriserais si j?ajoutais ne serait-ce qu?une virgule à ces messages.
● <B>Comment ce médium a-t-elle débarqué dans votre vie ?</B>
C?est une personne qui travaillait à Port-Louis chez Poncini, je crois. Un jour, José Poncini m?appelle et me dit: J?ai une secrétaire, une Suissesse, recevez-là, je sais que vous avez beaucoup d?amis intéressants. Je suis sûr qu?elle sera heureuse de vous rencontrer. Elle est venue chez moi un jour de pluie. Je l?ai hébergée chez moi dans une petite chambre libre. Le temps a passé. Elle ne savait pas qu?elle était médium. Un jour, avec d?autres amies quelqu?un a dit : Si nous faisions tourner les verres ? On l?a fait sur ce guéridon que vous voyez au fond du salon. On installe un jeu de scrabble. Et un verre. Cela ne marche pas. Cette amie suissesse arrive à ce moment et dit : Qu?est-ce que vous faites ? Elle s?installe et le verre marche immédiatement. C?est là qu?elle découvre qu?elle est médium. Les lettres disent : Je suis Pierre et je t?attends. Une des amies à table se sent mal. Son mari mort s?appelait Pierre. Personne à table ne savait qu?elle avait été mariée. La séance s?arrête là. Un jour, on va à Riambel. On fait la même chose. Les lettres disent : Portez-moi des fleurs, la vue y est si belle. Signé Emile Labat. Il était enterré au cimetière de Souillac. Nous allons tous au cimetière lui porter des fleurs. Le soir, nouveau message d?Emile: Je vais vous faire faire une grande découverte. Et il nous parle pour la première fois du trésor.
● <B>Pourquoi n?avez-vous toujours pas trouvé le trésor ?</B>
Je ne sais pas. C?est très intéressant, un trésor. Mais je reviens à ce que vous disiez tout à l?heure. Le vrai trésor ce sont ces centaines de feuilles de communication avec ces personnes disparues et qui continuent à dire ce qu?elle ont à dire. Mais il y a aussi des gens ? j?en connais ? qui sont venus là pour trouver le trésor, le mettre dans un sac et s?en aller. J?ai l?impression que cette histoire n?aura pas de fin.
● <B>Quand vous partirez : qui sera le prochain interlocuteur ?</B>
Je ne sais pas. Peut-être qu?il n?y en aura pas. Peut-être que ce trésor n?est que le support qui leur a permis de continuer de nous parler à nous vivants. Je ne sais pas pourquoi c?est tombé sur moi. Je me poserai toujours la question. Et quand les dames de Curepipe me demandent ce que je fais de mes journées et de mes nuits, je réponds : rien du tout. C?est ce qu?il y a de mieux à répondre. Non ?
● <B>Pouvez-vous me dire le nom de votre médium ?</B>
Non. Elle est morte et elle ne voulait pas. Et je veux respecter cela. Elle est morte à 55 ans d?un cancer. Mon impression de la vie, c?est que nous avons un fil sur la tête qui nous fait aller là où nous devons aller. Cette dame a été déléguée vers nous pour faire ce qu?elle avait à faire. Et puis elle est partie.
«Sur terre, la personne avec laquelle je me suis bien amusée c?est avec Gaëtan Duval. Il avait de l?humour et surtout il savait rire de lui. Ce qui ne se fait pas beaucoup de nos jours.»</I>
● <B>Avez-vous compris, à travers toutes ses conversations avec l?au-delà le pourquoi de votre présence sur terre?</B>
Non. Juste peut-être de donner l?heure à la radio depuis 65 ans. Tout cela aurait-il un sens ? Ma mère m?a un jour envoyé un message - voilà il est là devant vous - Là où nous sommes il n?y a pas de religions. C?est sur la terre qu?on trouve des religions que les hommes ont inventées pour mettre des barrières entre eux? Combien vrai ! Toutes ces personnes nous parlent d?une lumière? Et ma mère ajoute : Cet enfant, né le 25 décembre, est une des faces de notre monde. Et il est revenu plusieurs fois sur terre. C?est une énorme histoire, Alain, je vous en prie faites quelque chose: ne laissez pas mourir ça?
● <B>Que pensez-vous que l?on puisse faire à votre avis?</B>
Je ne sais pas. Je ne suis qu?un intermédiaire. C?est une histoire unique qu?il faut faire aller plus loin.
● <B>Comment vous représentez-vous l?invisible?</B>
Aucune idée. C?est comme si on nous déposait sur la lune. Il n?y a pas de temps tel que nous le connaissons. Mais par contre il y a du monde, hein. Cela, je peux vous le dire. Si je vous fais voir ma tonne de documents, vous aurez un choc. Ma mère m?avait dit dans un message : Ceux qui ne te comprennent pas, laisse-les dans leur ignorance.
● <B>Où êtes-vous le plus comblé : dans l?au-delà ou dans la vie irréelle ?</B>
Je ne connais pas encore l?au-delà. Quand je le connaîtrais je viendrais vous le dire. Mais avec Emile en haut ça ne doit pas être triste. Cela me désolerait que tout s?arrête avec moi. Sur terre, la personne avec laquelle je me suis bien amusée c?est avec Gaëtan Duval. Il avait de l?humour et surtout il savait rire de lui. Ce qui ne se fait pas beaucoup de nos jours. Un jour, pour recevoir la Reine Elisabeth II, il avait mis un costume rose et je lui ai dit que ce n?était pas vraiment le style. Il m?a écouté. Nous étions de bons amis. Il avait une autre dimension cet homme. Comme lui, sans doute je n?ai jamais rien fait pour de l?argent. J?ai de quoi ne pas mourir de faim. J?ai un toit. Cela me suffit. J?ai fait ce que j?avais envie de faire. Et cela n?a pas toujours été facile.
● <B>Vous voilà 65 ans plus tard et toujours derrière le micro? Le parcours vous plaît ?</B>
J?ai vu passer une quinzaine de directeurs de la MBC. Et je suis toujours là. Je regrette qu?il n?y ait plus de créativité sur les radios.
● <B>Quel est le grand bonheur de votre vie ?</B>
Les voyages, les rencontres extraordinaires. Je me suis bien amusée dans ma vie. J?ai un grand souvenir de Alain Desmarais. Un grand souvenir vraiment. Un artiste. J?ai tout fait dans ma vie. J?ai été championne de ping-pong, j?ai eu des prix de tango? C?est tout ça la vie?
● <B>Qu?aura représenté l?amour dans votre vie ?</B>
La chose la plus importante. Le moteur d?une vie. Quand j?entends la Saint Valentin aujourd?hui, cela me donne un haut-le-coeur. On a l?impression que l?amour, c?est comme prendre un verre d?eau et puis s?en aller. Probablement je suis une grande sentimentale. Quand il est vrai, l?amour laisse des traces.
● <B>Il vous en reste ?</B>
Oui. Quelquefois j?ai même eu envie de me marier. Il y a un monsieur que j?ai beaucoup aimé, il est en France? Et puis ce désir fort de toujours vouloir rester libre.
● <B>Vous avez tout essayé, tout goûté ?</B>
Pas mal de choses, oui?Ceux que j?aimais ne m?aimaient pas. La vie est un immense concours de circonstances. Et je ne me suis jamais ennuyée.
● <B>Qu?aimeriez-vous laisser dans le coeur des gens ?</B>
Un bon souvenir. D?une personne vraie. Comme mon frère Emile. Je me souviens de lui construisant de ses mains la maison de Robert Edward Hart avec un mélange de ciment qu?il venait d?inventer. Une personne vraie.
● <B>S?il fallait refaire le parcours ?</B>
La même chose?La même indépendance, la même liberté. Même si la liberté mène souvent à la solitude.
Publicité
Publicité
Les plus récents