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Le théâtre du silence
A trop vouloir décapiter le théâtre de son essence qu?est la parole, Rowin Naraidoo qui, avec Latélyé Téat Pierre Poivre, vient de présenter ?Nu mem?, fait de sa pièce une mise en scène de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le b?uf.
En substituant le silence à la parole, ?Nu mem? propose l?anéantissement du verbe au théâtre. La pièce utilise un procédé qui permet à chaque personnage de se détacher de soi-même pour devenir un autre. Cet autre n?est ni un être humain ni un animal, mais il est ce qu?on pourrait appeler une voix animalière de l?homme ou une voix humaine de l?animal. Dans tous les cas, il y a un effacement de l?homme derrière l?animal et de l?animal derrière l?homme.
En choisissant de présenter une pièce sans paroles, Rowin Naraidoo sépare le théâtre de son essence. Le verbe est absent. Mais cette absence est une apparence : elle est marquée dans la pièce par la présence même de ces mimiques sans paroles et avec lesquelles elle se confond. Elle est donc perceptible. Ce qui signifie que, malgré sa décapitation, la pièce garde son fondement langagier. Le verbe est perçu comme absence qu?il a lui-même créée et par laquelle il est en retour déterminé sous forme d?un langage particulier.
Par ailleurs, et à bien y voir, d?un point de vue matérialiste, la pièce en soi est réelle. Or, dans le réel, et comme l?a montré Jacques Lacan, il n?y a pas d?absence. Il n?y a d?absence que si l?on suggère qu?il peut y avoir une présence là où il n?y a rien. Toute absence est donc constituée par la possibilité d?une présence. Autrement dit, le théâtre de Naraidoo est la mise en scène d?une absence sur fond de présence.
Cela dit, même si la parole est bannie, le langage ne saurait l?être totalement. Ce langage existe par le silence imposé de la pièce et par ce que celle-ci ne dit pas. En offrant une absence du dialogue, le dramaturge offre parallèlement une mise en scène du non-dit par le biais du langage. Et comme le non-dit constitue un silence qui n?est pas un silence neutre, puisqu?il se signale déjà dans les mimiques, il n?est en réalité qu?un autrement dit ? d?où le fait qu?il soit perçu. Ce sont les gestes de ces hommes batraciens et les coassements rythmés des grenouilles humaines qui rendent le silence de la pièce éloquent.
Dans cet aller-retour, jeu incessant de va-et-vient entre l?univers de l?homme et celui des batraciens sauteurs, le silence de la pièce devient une manière de dire, en ce sens que mimer est ici une manière de se taire, un refus de parler qui se veut une autre manière de parler. Le silence ne souligne pas le refus de parler, mais révèle son vouloir dire en empruntant une voix inhumaine. Il est de ce fait un des éléments qui composent la pièce, surtout par son éloquence.
Notre dramaturge a tenté de créer un théâtre de silence. Loin d?avoir supprimé la parole, le silence et le non-dit n?ont fait que la pousser à son plus haut degré. Il a suggéré l?absence du discours verbal comme un exercice de style théâtral. Mais pour déchiffrer
ce qui est dit dans ce qui n?est pas dit, le langage était d?abord nécessaire.
Rowin Naraidoo a cru dans la possibilité d?imposer le silence dans et par le théâtre. Il a voulu créer un théâtre de silence en proclamant la vanité de la parole par la parole déguisée. Ce n?était qu?une manière paradoxale de se taire par le langage. Tout compte fait, il n?a fait que suggérer la manifestation de la parole par son absence. Le silence, proprement dit, ne peut exister au théâtre. Une pièce est essentiellement dialogique ; toute mise en scène fait appel à une opération discursive.
Notre dramaturge est venu se taire par le silence éloquent. Il est venu penser par les gestes animaliers pour, en fin de compte, pratiquer une forme d?autodestruction du langage. Enfin, il est venu parler pour? ne rien dire.
par Vèle PUTCHAY
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