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Le sceptique actif
● La communication serait-elle là pour répondre à un monde qui se déchire ou au contraire est-elle en train d?aider le monde à se déchirer par la cacophonie qu?elle engendre quelquefois?
Non, ce n?est pas à cause d?elle que le monde se déchire, mais je comprends le sens de votre question. A partir du moment où nous sommes de plus en plus ouverts, les questions de communication deviennent forcément centrales. L?idée de l?Occident a été de conquérir le monde. Il l?a fait. Puis s?est fait battre. Il y a eu deux guerres mondiales. A chaque fois le monde a été coupé en plusieurs morceaux. Ce qui est incroyable aujourd?hui, c?est que pour la première fois on a un seul monde. En gros, on est revenu à la charte de l?ONU de 1945. Du coup avec ce seul monde, et tous les progrès technologiques survenus, effectivement, non seulement le monde n?est plus coupé, mais les informations circulent dans tous les sens. Et on s?aperçoit que cela ne suffit quand même pas. C?est pour cela que je pense que la communication est la question politique de demain. Ce n?est pas parce qu?on est informé que l?on communique?
● L?impression se dégage quelquefois d?une communication totalement dédiée à la forme? rien dans le fond.
On ne communique pas parce que les langues, les traditions, les cultures sont différentes. Les mêmes messages envoyés à différentes personnes sont reçues différemment. C?est le décalage entre le rêve du village global et la découverte de la Tour de Babel. C?est une question politique que d?apprendre à cohabiter. On ne se ressemblera jamais les uns les autres, mais il faut juste savoir comment se comprendre. J?aime le mot communication parce que, d?abord, il sous entend une certaine égalité des partenaires, leur liberté, et une obligation de se tolérer. La caricature de la communication, c?est les paillettes etc. Il faut aller au vrai sens des mots. Dans la communication, il y a toujours une certaine séduction. Ce sont les paillettes. Elles ne suppriment pas le deuxième objectif qui est de se comprendre. L?humain est ainsi fait, il séduit, il ment, mais il veut aussi comprendre l?autre. Et le monde n?avait jamais imaginé que celui qui reçoit l?information, est intelligent. C?est cela la grande découverte de 60 ans d?échanges.
● Provocation le mot de Coluche qui demande de ne jamais oublier que dans la mot ?Communiquer? il y a ?niquer? ?
C?est la dimension de séduction. On veut tous séduire l?autre, le niquer. Mais l?autre résiste. Mais le mot de Coluche ne me choque pas. Je ne suis pas un puriste qui dit que la communication va tout résoudre. Mais je dis : elle induit le respect de l?autre. Elle oblige à négocier. Et la négociation, c?est ce qui incarne une démocratie. Dans une dictature, on tue, on ne négocie pas.
● Le rêve de cohabitation des hommes, est un rêve millénaire, en quoi est- il nouveau aujourd?hui depuis ?aimez vous les uns les autres??
Oui, vous avez raison, mais ça n?a jamais vraiment marché. Si ?aimez vous les uns les autres? avait marché, ça se saurait. Cela dit, les hommes sont aussi portés par leurs idéaux et les mots qu?ils inventent. Liberté, égalité fraternité, démocratie par exemple. Au bout d?un moment ils se rendent compte que les mots vous commandent un peu. Oui, il arrive un moment ou les mots s?imposent?
● Piégés par ses propres mots qui deviennent des promesses ?
Absolument. Par des mots laids comme des beaux mots. Et la communication fait circuler tout ça de manière planétaire. La vrai différence entre aujourd?hui et il y a 70 ans, c?est qu?à cette époque vous pouviez, par exemple, massacrer un peuple dans le silence. Aujourd?hui tout est su au plus tard en 48 heures où que vous soyez sur le globe. Cela change toutes les données dans la durée. Il ne faut jamais oublier les chiffres. Nous sommes 6,5 milliards sur la terre. Il y a 4,5 milliards de postes de radio,3,5 milliards de postes de télévision, 2 milliards de téléphones portables et moins d?un milliard d?ordinateurs. Les ordinateurs fascinent l?Occident et les pays riches, mais ne seront jamais un média de communication aussi puissant que la radio par exemple.
● Avec tous ces moyens de communication dont vous parlez, jamais les rapports entre humains n?ont été aussi médiocres et difficiles. Cela oblige à des interrogations?
On s?aperçoit que l?on ne se comprend pas. On veut instaurer un modèle politique universel en gros autour de la démocratie tel qu?on l?entend en Occident. Du coup on ne retient que cela comme vocabulaire. La mondialisation est un formidable facteur d?inégalité - les riches plus riches et les pauvres plus pauvres - et en même temps on essaie de faire une démocratie politique. C?est une énorme contradiction. La mondialisation en 1980, la chute du communisme en 1990, l?apparition de l?altermondialisme en 2000. Tout va très vite. L?altermondialisme est plein de contradictions mais il pose partout dans le monde des vrais questions sur quel type de développement nous voulons. Et tout ça à cause de la communication. Je ne dis pas que cela va nous emmener un monde pacifique, mais en tout cas, cela nous oblige toujours à négocier. Et c?est pour ça que je mets toujours en parallèle l?ONU, une régulation politique, l?OMC, une régulation commerciale et une troisième régulation que j?appelle la régulation culturelle. La mondialisation fait que tout le monde veut communiquer, mais on veut tous garder nos langues, nos cultures, nos racines, nos identités et c?est normal.
«L?élite journalistique est insupportable dans tous les pays. Elle donne des leçons à tout le monde et confond la lumière qu?elle fait sur le monde avec la lumière du monde.»
● On fait quoi alors ?
On est obligé de poser la question sur la diversité culturelle comme un objectif politique. Le vote qui a eu lieu à l?Unesco le 21 Octobre 2005 est un grand pas pour la démocratie. Ce jour-là a été voté à l?unanimité moins 2 voix - celles des USA et Israël - le principe de la reconnaissance de la diversité culturelle. On sait maintenant qu?il va falloir respecter cela. Cela va être compliqué, mais le principe a été posé que la culture, c?est aussi important que l?économie ou la politique.
● Que va changer le passage d?une résolution dans une grande conférence de l?Unesco vis-à-vis des lobbies économiques et militaires ?
Le principe est posé. Ce n?est pas rien. Ce sont les mots qui commandent progressivement. Personne n?aurait pensé, quand la France, en 1985, a commencé à se battre pour la diversité culturelle, que 20 ans après on signerait la convention sur la diversité culturelle à l?unanimité à l?Unesco. C?est-à-dire que le thème de l?identité culturelle a fait son chemin. Et une fois qu?on l?aura signée, la bataille va commencer à l?OMC. Avec le poids de ce qui a été signé à l?Unesco. Il faudra donc de la régulation.
● La démocratie telle qu?elle est conçue par l?Occident peut-elle devenir un modèle exportable ?
Je crois que les hommes de toute la terre ont des valeurs communes. Par exemple : liberté, égalité, fraternité sont des valeurs universelles fondamentales, qui fondent l?humanité; l?Occident a inventé un modèle démocratique. Le vrai défi du 21e siècle, c?est de conjuguer des principes universels inventés par l?Occident et des différences culturelles, religieuses, fondamentales. On ne pourra imposer aucun modèle. Il faudra donc tricoter ce modèle occidental avec d?autres modèles et c?est pour cela qu?on sera obligé de se réinventer et d?être toujours attentifs à l?histoire politique des autres continents, pour voir comment organiser tout cela.
● Winston Churchill affirmait que la démocratie était imparfaite mais qu?on n?avait rien trouvé de mieux. Cette réflexion vaut encore ?
C?est incontestablement vrai, mais c?était la réflexion d?un Occidental sur un concept occidental. Mais c?est vrai que j?aurais tendance à dire que c?est aussi vrai pour le monde. Pourquoi l?expérience indienne est si intéressante? C?est l?expérience la plus intéressante du monde. Un milliard de gens qui arrivent à faire vivre une démocratie avec autant de langues, de castes, de traditions, de journaux libres. Vraiment l?Inde est la plus belle leçon d?optimisme du monde. L?autre optimisme, c?est quand même l?Europe. 25 pays, 470 millions de personnes, 21 langues et tout cela marche quand même. Aucune guerre depuis plus de 50 ans, c?est quand même un beau bilan. Une démocratie, c?est quoi ? Des élections libres, une parole libre et le droit de l?alternance du pouvoir. Mais on ne peut pas, comme les Américains, vouloir plaquer des élections libres dans des pays où il n?y a pas de terreau. Pour que des élections aient un sens, il faut qu?il y a ait des opposants politiques, des partis politiques libres, et des espaces publics où circulent la liberté d?opinion. Cela ne se fait pas en six mois.
● Vous insistez beaucoup sur la différence entre la communication et l?information. Quand vous parcourez la presse, trouvez-vous qu?elle accorde plus de place à l?information, ou au contraire, à la communication?
Il y a un débat mondial que votre question reprend. Ce débat veut faire croire que l?information, c?est bien, et que la communication c?est plus méprisable. Je crois que les deux sont cousins germains. Pour installer la liberté de conscience, puis la liberté de la presse, il a fallu la communication. En trois siècles, les deux ont été de pair. La différence à laquelle on assiste date d?un siècle. Cela vient du fait des progrès techniques qui ont permis de diffuser beaucoup d?informations. Et c?est là que l?on a vu qu?il se suffit pas d?informer pour communiquer. La presse dans le monde a fait une OPA des plus discutables en disant que la communication, c?était du business et l?information, c?était bien. Moi, je réponds l?information, c?est du business. Même quand on fait l?information, on est obligé de penser à la communication. Un journaliste est obligé de penser aux conditions dans lesquelles son information sera reçue afin d?y mettre la forme. Il s?informe et il communique.
● Yves Rebours dit de vous : ?Dominique Wolton lutte contre des êtres imaginaires qu?il a lui-même inventés afin de mieux les terrasser ? en parlant de votre critique sur Pierre Bourdieu?
Je connais ce site? Oui je pense que Bourdieu n?a rien compris à la communication. Sa sociologie est une sociologie de la domination. Pour aimer l?information et la communication, il ne faut pas être marxiste. Car le marxiste pense et dit que les gens sont aliénés. Que les mécanismes de domination font de lui un aliéné. Je crois que les humains sont libres et intelligents. Bourdieux pensait que la société n?était pas libre et reproduisait sans cesse la thèse des dominants. C?est une vision marxiste qui sous-entend qu?il n?y a d?autres solutions que la révolution. Ce qui m?intéresse, c?est exactement l?inverse. Comment, alors que tout est fait pour que rien ne change, pourquoi ça change quand même ? Je ne peux pas accepter cette approche marxiste qui veut qu?une minorité pense et serait capable de diriger les autres. Cette fameuse avant-garde capable de penser pour les autres. Je pense que l?homme est dominé, mais pas aliéné. Il est capable de se révolter.
● Le marxisme n?a jamais empêché la révolte?
Le dogmatisme du marxisme a fait des avant gardes qui ont tué des millions de gens. Dans le parti on a rasion en dehors on a tort. C?était assez simple? La tragédie du marxisme c?est qu?il s?est transformé en dictature.
● La notion de l?élite vous agace ?
Bien sûr que c?est important l?élite. Mais d?abord il faut qu?elle s?ouvre plus. Deuxièmement qu?elle admette elle-même qu?elle ne comprend qu?une partie de la réalité. Si les élites avaient raison, ça se saurait dans l?histoire de l?humanité? Or, elles se sont sans cesse trompées. Pour en revenir au fond de votre question, le but d?une démocratie n?est pas de supprimer les élites, mais de faire qu?elles laissent remonter les classes sociales et d?ouvrir cette élite. Mais le risque avec l?humain est toujours là. Les dominants veulent toujours rester entre eux.
«Les mêmes messages envoyés à différentes personnes sont reçues différemment. C?est le décalage entre le rêve du village global et la découverte de la Tour de Babel. C?est une question politique que d?apprendre à cohabiter.»
● Cionquante ans après la naissance de l?ONU, pensez-vous que l?idée de départ de ce concert des nations a été acceptée ?
Bien sûr. Ceux qui ont crée la Charte de l?ONU ont gagné. La démocratie a gagné. C?est la conscience de l?homme qui a remporté. L?homme est fragile, tordu, on le sait. Mais je fais le pari du suffrage universel.
● Optimiste ?
Je suis un sceptique actif. Je n?ai pas d?illusion sur l?homme, mais je note que les choses avancent quand même. On apprend à cohabiter, à négocier?On a compris que le monde doit être protégé, qu?il est en danger?
● Le journaliste Jean-François Khan parlait, il y a une dizaine d?années, de cette ?pensée unique? qui guettait le monde. Son raisonnement est-il toujours pertinent ?
Jean-François Khan est un homme d?une liberté d?esprit incroyable. Je l?admire beaucoup. Ce n?est pas un théoricien, mais il a sorti des questions qui étaient vraiment fortes. On a cru que le jour où il y aurait des caméras partout dans le monde, il y aurait moins de massacres. C?est faux. Ils continuent. On pensait que, plus il y aurait de médias, moins il y aurait de pensée unique et bien non ! C?est l?inverse. On s?aperçoit que le conformisme est renforcé. Que tout le monde dit la même chose au même moment. Et la question de Jean-François Khan sur la pensée unique est une vraie question. Ma grande bataille avec les médias, je me bagarre tout le temps avec eux, c?est qu?ils font parler toujours les mêmes personnes. Elles sont 20 ou 25.
● Et vous en faîtes partie?
Travaillant sur la communication comme je le fais depuis 25 ans, je pourrais être une vraie pute des médias. Je les connais tous. Mais cela ne m?intéresse pas. Les médias ont l?art de donner des leçons à tout le monde et c?est assez exaspérant. Je défends la presse de manière très forte sur le plan théorique mais sur le plan empirique, je ne décolère pas sur cette manière de donner des leçons à tout le monde. L?élite journalistique est insupportable dans tous les pays. Elle donne des leçons à tout le monde et confond la lumière qu?elle fait sur le monde avec la lumière du monde. Les journalistes vivent entre eux et sont fermés entre eux. Les journaux disent quelquefois beaucoup de conneries?
● L?affaire autour de la publication des caricatures de Mahomet dans la presse danoise en faisait partie selon vous ?
La liberté de la presse est fondamentale et il a fallu trois siècles pour y arriver. C?est fragile et il faut faire attention. Mais il y a aussi le respect d?autrui. Et c?est bien cela qui n?est pas facile. Faire cohabiter nos valeurs - la liberté de la presse- et l?obligation de respecter l?autre. Car avec la mondialisation - on y revient - on n?écrit plus que pour son pays, mais pour le monde entier. Et cela pose de nouvelles questions.. Tout le monde est de bon droit. Le musulman non instrumentalisé qui est choqué et l?Occidental qui l?est lui aussi quand on s?attaque à ses valeurs. C?est exactement ce qu?on appelle le choc des civilisations.
● Toujours la difficile notion de cohabitation. On en vient même à se demander si ce n?est pas une chimère?
Si nous n?arrivons pas à organiser la cohabitation culturelle- non pas de multiculturalisme - c?est trop compliqué - restons modestes. Ce n?est déjà pas mal. Si nous n?arrivons pas à organiser cela, oui nous aurons la guerre des civilisations. Et ce sera l?horizon de l?échec. Pour en revenir aux caricatures, je trouve stupide la position des journaux occidentaux qui se drapent dans leur bonne conscience comme d?habitude? Il y a un donnant donnant dans les relations entre les musulmans et l?Occident. Nous devons faire des efforts, ils doivent en faire aussi. Ce n?est pas acceptable non plus pour nous qu?en Arabie Saoudite par exemple, les personnes d?autres religions que l?Islam ne peuvent se livrer à leurs pratiques religieuses. Ce n?est pas non plus la peine de traiter de fanatiques ceux qui ont été choqués par les caricatures.
● Le grand saut en politique vous tente-t-il ?
Pourquoi pas ? J?ai beaucoup d?admiration pour les personnes qui se font élire. J?aimerais me soumettre au suffrage universel. Je ne dis pas non?
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