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Le quadruple choc...
Bientôt « des émeutes de la faim » ! La prophétie du directeur de la FAO (Agence des Nations unies pour l?alimentation et l?agriculture), exprimée il y a un peu plus de six mois, est déjà une réalité. Dans notre région ? à Madagascar, au Mozambique, au Kenya, au Zimbabwe, au Swaziland, au Lesotho ? en Afrique plus généralement, en Asie, en Amérique latine, en Europe même, les populations sont durement frappées par des augmentations brutales des prix de produits alimentaires. Et se révoltent. Le monde est en crise, une offre insuffisante de matières premières agricoles fait monter les prix, dans certains cas de 40 à 50 % en un an. Les Mauriciens ont commencé à en subir les conséquences, aggravées par des difficultés d?approvisionnement liées à notre isolement et à la petitesse de notre marché. Le Premier ministre n?aime pas qu?on lui rappelle ses devoirs, mais qu?a fait le gouvernement jusqu?ici pour alerter la population sur la gravité de la situation et mobiliser nos ressources pour contrer la crise ?
Pourtant, tous les experts s?accordent : la situation est explosive et elle risque de se détériorer. Les organisations internationales, vivement inquiètes de la tournure des événements, incitent les gouvernements à mettre en place de nouvelles politiques susceptibles d?assurer à leur population un meilleur accès aux produits alimentaires. La Banque mondiale fait son mea culpa et met l?accent désormais sur la reviviscence des cultures vivrières. Maurice, comme la plupart des pays émergents, a beaucoup négligé sa production agricole au cours de ces dernières années. Le manquement n?avait retenu l?attention de personne, mais il est frappant de noter aujourd?hui, face à la crise montante, qu?une des plus récentes études de la Banque mondiale sur la phase de transition économique mauricienne, est totalement muette sur la question agricole.
Cette étude, « From preferences to global competitiveness » commandée par le gouvernement avait pour objectif d?élaborer un programme censé permettre au pays « de répondre à une combinaison particulièrement défavorable de chocs extérieurs », notamment la crise énergétique, la fin des préférences commerciales européennes pour le sucre exporté, la nouvelle donne du marché de la confection et du textile. Un « choc alimentaire » s?ajoute désormais au « triple choc » souvent brandi par le ministre des Finances.
À la différence des autres chocs sur lesquels Maurice n?a aucune prise directe et cherche seulement à s?ajuster, la crise alimentaire ne condamne pas le pays à subir ses effets. Maurice possède des atouts naturels et techniques qui peuvent lui permettre d?assurer à sa population une certaine sécurité alimentaire. Mais aucun « plan » digne de ce nom n?existe au ministère de l?Agro-industrie. Ce qui a été pompeusement présenté comme un « plan stratégique » est un papier d?une médiocrité innommable, dans le fond comme dans la forme. Il est davantage un état des lieux et un chapelet de v?ux pieux. Il ne peut en aucune manière représenter une réponse aux difficultés de l?heure.
Ces difficultés angoissent les Mauriciens. Les manifestations de colère de plus en plus récurrentes montrent combien ils ont les nerfs à bout. Je suis persuadé que leur principale préoccupation est aujourd?hui la cherté de la vie et l?insécurité alimentaire. À moins que ce soit l?insécurité tout court. Et ceci aggravera cela. C?est parce qu?elle est l?inquiétude de millions de gens de par le monde que les gouvernements partout sont mobilisés sur fond de manifestations de rue et d?affrontements violents.
On commence à compter les morts. Les gouvernements réagissent de diverses manières. La semaine dernière, j?ai entendu le président sénégalais annoncer, à l?occasion de sa fête de l?indépendance, un « programme nationale d?autosuffisance agricole ». En dehors d?une stimulation de la production alimentaire, les Etats, en effet, n?ont pas beaucoup de marge de man?uvre. Les uns tablent sur une suppression des droits de douane, d?autres sur une baisse de la TVA, d?autres encore, à l?instar de notre politique de subvention, sur la gestion d?une « caisse de compensation » qui vise à atténuer la hausse des produits de première nécessité. Personne en tout cas n?est inerte.
Les gouvernements sont d?autant plus sur le pied de guerre que les prévisions pour le court terme sont pessimistes. La FAO annonce que la production de céréales, par exemple, ne devrait pas satisfaire la demande mondiale toujours en forte hausse. Les stocks sont au plus bas depuis 1982. Le riz restera rare et cher. Le maïs et l?huile de palme de même. À moins d?un sursaut de grande ampleur, d?une action coordonnée, les consommateurs ne doivent s?attendre à aucun répit. Après avoir constaté que depuis 2005, le prix des produits de première nécessité a augmenté de 80 %, la Banque mondiale, par la voix de son président Robert Zoellick, a décrété l?urgence de lancer un « new deal alimentaire » pour éviter des troubles politiques et sociaux. Le commissaire européen au Développement, Louis Michel, a tiré la sonnette d?alarme en déclarant que le choc alimentaire mondial va provoquer un « vrai tsunami économique et alimentaire ».
Partout, les gouvernements adoptent de nouvelles politiques pour encourager la production, faciliter les importations. Et parfois, pour protéger leur population, limiter les exportations, une tragédie pour nous qui importons l?essentiel de ce que nous consommons, Rs 12 milliards par an. Maurice ne peut se permettre le luxe de continuer à importer sa pomme d?amour (Rs 92 millions par an), ses piments s?il vous plaît (Rs 28 millions), sa pomme de terre, son maïs, ses champignons? Bien sûr, il est exclu que le pays devienne totalement autosuffisant en denrées alimentaires, mais ses conditions topographiques et climatiques ne le condamnent pas à importer les deux tiers de sa consommation. Il fut un temps où le pays était autosuffisant en pomme de terre et produisait jusqu?à 40 % de ses besoins en maïs. Il faut une nouvelle approche.
C?est pourquoi il est devenu urgent d?envisager la création d?un nouveau ministère, chargé de la production et de la sécurité alimentaires. Pas d?un comité ministériel. En la conjoncture, je ne connais pas d?obligation plus impérieuse.
La production alimentaire est une question majeure de notre temps, elle touche à la qualité de notre vie, à nos habitudes alimentaires, à notre pouvoir d?achat, à notre environnement, à l?utilisation de nos terres ? les 2 000 arpents, peut-être !
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