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Le procès de septembre
Ce n?est pas encore la fébrilité des fins de règne, mais on s?en approche. Des ministres en guerre ouverte avec leur parti, des personnalités gouvernementales en négociation avec l?opposition ? c?est ce que révèle le président d?honneur du Parti travailliste ? un haut cadre de la fonction publique qui annonce « viva voce » sa candidature dans les rangs de l?opposition... C?est signe que les uns et les autres estiment que les jeux sont faits. Il faut voir.
Le plus inquiétant pour la majorité gouvernementale est le différend qui oppose Anil Bachoo au leader du MSM et à sa garde rapprochée. L?affaire a pris une telle dimension, au cours des récents mois, qu?il n?est plus inconcevable de voir le ministre claquer la porte du MSM, en entraînant avec lui dans l?opposition quelques élus de ce parti.
Il serait facile, le cas échéant, de conclure à l?opportunisme politicien, de ne voir dans cette éventuelle défection qu?une volonté de sauver sa peau électorale. Ce pourrait être le motif de certains des embusqués du MSM, mais le problème Bachoo est d?une autre nature.
Humilié, mis au rancart dans son propre parti, le ministre n?est pas loin de penser qu?il est, au MSM, victime de sa popularité. Et que son relatif isolement politique est la conséquence d?une guerre de chefs. C?est fort possible. Le ministre Bachoo est en effet une des rares personnalités du MSM à pouvoir prétendre, sinon à un rayonnement personnel national, du moins, et sans le moindre doute, à une implantation régionale qui fait de lui un poids lourd électoral.
Si le MSM perdait Bachoo, l?impact sur les circonscriptions de l?Est, l?effet psychologique sur l?ensemble du pays seraient dévastateurs pour la majorité gouvernementale. Le risque est tellement évident qu?il est difficile de comprendre les raisons qui poussent le leader du MSM à envenimer le conflit avec Bachoo. Je n?en vois, pour ma part, qu?une explication.
Pravind Jugnauth joue le long terme. Il est très peu dans la prochaine échéance même s?il n?a pas perdu tout espoir. De toute façon, il peut considérer qu?il n?a rien à perdre : si l?alliance MSM-MMM remporte les prochaines élections, il est Premier ministre dans trois ans; si elle est vaincue, il le sera dans cinq... C?est une perspective qui autorise à garder la tête froide quand autour, les autres s?agitent et paniquent.
Des raisons de paniquer, il y en a, en effet. De quelque manière que l?on examine le rapport de forces sur le terrain électoral, on ne voit pas quelle vague pourrait porter de nouveau l?alliance MSM-MMM à l?hôtel du gouvernement. La crise qui couve au MSM braque l?attention sur une dimension essentielle : le profil socio-électoral des circonscriptions et leur adhésion politique traditionnelle. Plus clairement, qui vote pour qui ?
La réponse à cette question est limpide. Les dix circonscriptions rurales votent plutôt le Parti travailliste, les dix circonscriptions urbaines choisissent plutôt le MMM. Certaines d?entre elles, mi-rurales, mi-urbaines, font la différence quand la joute est serrée. Mais globalement, la victoire, aux prochaines élections, appartiendra à l?équipe qui aura fait le plein dans son bassin traditionnel et qui pourra grignoter quelques sièges dans celui de l?adversaire.
Sur la base de ce raisonnement, le Parti travailliste paraît mieux loti. Il le serait davantage s?il devait bénéficier d?une scission du MSM qui consoliderait son influence en milieu rural. Il apparaît déjà comme pouvant remporter tous les sièges des circonscriptions rurales, et faire élire des représentants en milieu urbain.
L?inverse est plus problématique. Pour conserver le pouvoir, l?alliance MSM-MMM doit remporter une victoire totale dans les circonscriptions urbaines, et quelques sièges à la campagne. Où ? Les probabilités sont minces mais la majorité croyait pouvoir compter notamment sur l?influence d?un Bachoo dans une ou deux circonscriptions de l?Est. Voilà pourquoi elle est surprenante cette querelle suicidaire au MSM qui pousse Bachoo dans les bras du Labour.
Si cette équation est utile à l?analyse, elle peut être bousculée, bien entendu, par d?autres facteurs. Pour l?heure, je ne vois pas lesquels. Le Parti travailliste s?installe dans le rôle facile du « challenger » qui critique sans devoir proposer son programme, en comptant sur une élection de rejet. Il n?a pas entièrement tort. Au fil des mois, l?impression qui domine est que nous nous acheminons vers une campagne axée sur le rejet de Bérenger.
Le Premier ministre n?a qu?à s?en prendre à lui-même. S?il est vrai que la campagne souterraine des travaillistes n?est pas exempte d?arrière-pensées épidermiques, l?opposition s?appuie aussi sur ce qui est présenté comme les contre-performances du Premier ministre, au plan économique, et les faiblesses intrinsèques d?un leader vulnérable aux pressions de toutes sortes, l?apothicaire et le manipulateur de nos différences. Malgré son énergie, son volontarisme et sa capacité à faire avancer les dossiers pratiques, qualités que chacun reconnaît, Paul Bérenger mesurera, cette fois, combien il aura déçu, dans tous les milieux de la société, les espoirs placés en ce Premier ministre improbable qui devait nous conduire sur la voie de l?unité, de l?équité et d?une méritocratie, source de justice sociale. Il l?a si peu été que Bérenger sera bien nu au procès de septembre. Il n?a peut-être pas encore perdu les élections mais au pouvoir, il a perdu son âme.
La critique de Bérenger ne valorise pas pour autant Ramgoolam. Il eut fallu que l?on trouve des qualités à Ramgoolam là où l?on a vu se manifester les défauts de son adversaire. Mais, à beaucoup d?égards, sous des dehors différents, ils ont les mêmes faiblesses. Battu en 1995, Navin Ramgoolam a modifié sa posture de « rassembleur » pour construire une nouvelle alliance ethno-électorale, une « majorité naturelle », devant lui donner la victoire électorale. Il atteindra peut-être cette fois son but, mais sans le rêve dont il a été porteur. Sa performance de Premier ministre, au chapitre de l?économie, a plutôt laissé une impression d?indécision là où il reproche à Bérenger de mauvaises décisions.
Il vaut mieux tourner la page. Tenter d?oublier ce que l?un et l?autre ont été, espérer ce que l?un et l?autre pourraient être. Le jour se lève, il faut construire un rêve...
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