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Le mythe du mal nécessaire
Le discours officiel consiste à affirmer que l?enfant mauricien n?est plus soumis à un régime infernal ponctué d?incessantes leçons particulières depuis l?abolition du ranking en fin de cycle primaire. Dans les faits, les parents se posent des questions. La pression est toujours là. L?enfant enchaîne les leçons. La question du «bon» collège reste une obsession. Le Certificate Of Primary Education (CPE) n?est plus une course folle en soi mais la course à l?élitisme, elle, fait litière des intentions d?humaniser le système éducatif primaire.
Pour les plus optimistes, ce n?est qu?une question de temps. Les parents sont ainsi invités à se débarrasser des réflexes anciens. On note qu?il y a moins de focalisation sur le phénomène des «star schools». Pour les plus sceptiques, la notion de compétition est tout aussi présente dans le système éducatif. On fait également remarquer que certaines habitudes qui polluaient l?ancien système perdurent malgré les réformes.
Pour les idéalistes, les aspirations sont tout autres. On rêve ainsi d?une école qui assurerait des cours de musique, de gymnastique, d?art? et qui redonnerait aux enfants le goût de la lecture, qui proposerait des ordinateurs équipés, qui limiterait le nombre d?élèves à 15 ou 20 enfants par classe, qui développerait leur esprit critique au lieu d?en faire le dépositaire d?un savoir encyclopédique éphémère.
Loin de cet idéal, il y a la réalité telle que la relate Pierre, 11 ans, qui a pris part aux derniers examens du CPE. «Dans notre classe, il n?y a que 5 à 6 élèves qui n?ont pas pris des leçons», explique-t-il. Ces élèves, poursuit-il, n?ont pas suivi ce régime parce que leurs parents, probablement, n?avaient pas les moyens de le leur assurer. Interrogé pour savoir ce que ces cours si particuliers lui ont apporté, Pierre affirme : «C?était plus poussé que ce qu?on faisait en classe.»
Pierre est confiant en ce 11 décembre, qu?il obtiendra de bons résultats parce qu?il est resté très appliqué durant toute l?année. Avant que les résultats ne soient connus, il a obtenu de ses parents une console de jeux. Etait-ce parce qu?il craignait d?avoir failli à ses examens? «Non, ma mère m?avait déjà promis, lorsque j?étais en seconde, que j?aurais ma console de jeux seulement lorsque j?aurais terminé le CPE», répond-il. La recette du succès, c?est bien le sacrifice, confirme la mère de Pierre.
<B>RENDRE LES ENFANTS PLUS PERFORMANTS</B>
L?école reste pour cette famille, comme chez tant d?autres familles mauriciennes, un gage de mobilité. Alors on y investit autant qu?on peut. D?autres font le choix des écoles privées. Ces «autres» sont ceux qui ont les moyens mais aussi ceux qui n?en ont pas tant. Mais il est bien connu que, pour l?éducation des enfants, on est prêt à toutes sortes de privations. Pour ceux qui sont restés dans le circuit public, il n?y a pas d?autres moyens que les leçons particulières pour éventuellement offrir aux enfants un peu plus de chance de réussite.
«En fait, il faut savoir que pour de nombreux parents, les leçons particulières sont devenues un mal nécessaire», fait remarquer un ancien maître d?école. Ce mythe du «mal nécessaire» a, en effet, la vie très dure. Ce sont, ajoute notre interlocuteur, les parents qui insistent pour que les instituteurs assurent des leçons. «Des parents m?ont déjà approché pour me demander de muter un instituteur dans une autre classe parce qu?il refusait de donner des leçons particulières», confie cet ancien maître d?école. Il est aussi vrai qu?il existe des instituteurs qui exigent que les enfants s?inscrivent aux leçons particulières sous prétexte que ces leçons les rendent plus performants. D?un autre côté, des instituteurs profitent des leçons particulières pour appuyer l?enseignement en classe d?ouvrages critiques qui ne figurent pas au programme scolaire.
Il y a, d?autre part, sans aucun doute un certain pervertissement du sens et de l?utilité premiers des leçons particulières. Il ne s?agit plus ici d?un support aux élèves qui auraient du retard ou des difficultés en classe, et encore moins d?accompagnement personnalisé. Il est essentiellement question de pratiques et de devoirs supplémentaires pour mieux armer les élèves en vue des examens, soutient une institutrice. Celle-ci enseigne en quatrième et propose, comme tant d?autres, des leçons hors des heures de classe. «Si cela ne dépendait que de moi, je n?aurais pas donné de leçons, mais il est sûr que les parents diraient, dans ce cas, que je suis paresseuse», estime cette institutrice.
<B>LE CLUB FERME DE L?ELITE ACADEMIQUE</B>
D?autres faits abondent en ce sens. Ainsi, en début d?année, avant même la rentrée des classes, les parents approchent les instituteurs pour évoquer la question des leçons particulières. Un instituteur confirme les propos de l?institutrice à l?effet qu?il serait jugé comme étant paresseux s?il ne propose pas des leçons particulières. «Il faut aussi faire remarquer que les leçons permettent de prendre plus de temps pour compléter le programme d?études qui est très chargé. Même si on peut le compléter durant les heures de classe, il n?en demeure pas moins que les leçons permettent de l?affiner, de proposer des exercices plus poussés et de garantir une plus grande participation des élèves», souligne cet instituteur.
Fin de la «rat race». Certes. Mais pas celle des leçons particulières. Malgré les règles et les réformes, parents et instituteurs trouvent toujours des raisons pour pérenniser la pratique. «Soyons objectifs, le mode de classement a changé. Le ranking n?est plus. Mais le système n?a pas changé fondamentalement», insiste une institutrice.
Un système qui continue à coûter aux parents, aux instituteurs et aux enfants. Financièrement Rs 300 à Rs 400 par mois aux parents. Mais surtout des efforts surhumains qu?il exige des enfants. C?est le prix de la compétition et du droit de passage au club fermé de l?élite académique mauricienne.
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