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Le Morne : reconnaissance mondiale, et après ?
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Le Morne : reconnaissance mondiale, et après ?
Fierté ? Liesse populaire ? Rien de tout cela au Morne. Une simple question. Une seule, posée sur le seuil du village hall, suffit à déclencher une cascade d?interrogations. «Quand vous avez appris que le Morne est désormais patrimoine mondial, quelle a été votre première réaction ?» Du tac au tac, Pierre Ramalingum lance : «Monn gagn traka».
L?écume aux lèvres, il gesticule. Parle haut. S?égosillant en même temps que d?autres villageois. Tous n?ont qu?une préoccupation : lire l?avenir. «Je me demande ce qui va arriver.»
Entre deux phrases, Pierre Ramalingum, 62 ans, glisse qu?il a vu le jour à Trou Chenille, ancien village situé au pied de la montagne. Qu?il a déjà servi de guide à des touristes qui escaladaient la montagne, «pa nek zis ziska lakroi (NdlR : un repère sur la montagne) me lao net».
<B>Eloignement</B>
Aujourd?hui, «gardien tablisman» de son état, l?homme a une crainte tangible dès qu?on lui parle de l?Unesco : celle de perdre son gagne-pain. Celle de voir ce lieu que l?on veut protéger, tomber sous le coup d?une série d?interdictions. Une crainte fondée sur une expérience personnelle. Il raconte que quand il a voulu «koup enn zarb met prop» un terrain vague situé non loin de chez lui, «on» est venu lui demander ce qu?il faisait. Et il a éprouvé un vague sentiment que le Morne, son Morne à lui, lui échappait.
En effet, c?est dimanche que le comité du patrimoine mondial, instance de l?Unesco réunit en conférence à Québec, au Canada, depuis le 2 juillet, a inscrit le Le Morne cultural landscape sur la liste du patrimoine mondial. Cette distinction, accordée après examen et vote des représentants des 21 Etats-membres siégeant au sein du comité du patrimoine mondial ? Maurice en fait partie ?? vient reconnaître la «valeur universelle exceptionnelle» du site en tant que symbole de l?esclavage, mais surtout du marronnage. Montagne à la face rugueuse qui cristallise la quête de liberté, du refus de l?asservissement humain. L?Unesco a distingué le paysage culturel du Morne en même temps que le site archéologique de Al-Hijr en Arabie Saoudite et le site des Tulou de Fujian en Chine.
C?est alors que l?on mesure, ironiquement, l?éloignement entre les préoccupations quotidiennes des villageois et la portée internationale, symbolique et historique de cette inscription. Henriot Georges, conseiller de village, résume à sa façon la situation. «Est-ce que nos enfants vont continuer à ramasser des bambara ? Quel développement cela va-t-il apporter au Morne ?»
<B>«Bizin pa koz zis montagn»</B>
Pour lui, c?est clair, «dimoun lemorn na pa bet». Le potentiel existe. Et il est au chômage. «Nou anvi trouv devlopman, lerla nou pou kapav dir ou si pa enn bon zafer sa».
Le décalage entre les villageois et le patrimoine mondial est flagrant. Pourtant, ils sont au courant des va-et-vient de «kouma li apele sa expert la ?» ? Entendez Francois Odendaal, expert indépendant venu d?Afrique du Sud, pour aider Maurice à préparer son dossier de demande d?inscription et conseiller les autorités sur les tenants et aboutissants du plan de gestion du site.
Les habitants rencontrés hier, dont l?autre frère Ramalingum, Jo, ancien président de village, ont une liste toute prête de réclamations. Parmi celles-ci: un dispensaire, un nouveau terrain de foot, «pou ampess bann zen tom dan la drog», du travail dans les projets hôteliers de la région. Remilene, pense même qu?il faut faire quelque chose pour le cimetière, «parce qu?il est presque plein». Et si on essaye de diriger sa pensée vers le Morne, il s?emporte presque et lance : «bizin pa koz zis montagn, bizin koz anba osi».
Pour sa part, Bertrand Giraud, directeur de la Société Morne Brabant, après avoir redit la fierté de sa famille installée là depuis plus de 150 ans, affirme sa satisfaction de la classification. «Je pense que c?est une bonne chose», dit-il. On sent le «mais» demeuré en suspens. Il ne tarde pas à arriver. «Mais à quel prix ? Qu?est-ce que cela va apporter à un village qui attend désespérément le développement économique ?»
Revenant sur la question des terres, il estime que, «puisque l?Unesco a donné son aval, le gouvernement a dû donner les garanties que tous les propriétaires terriens seraient traités équitablement, ce que nous souhaitons fortement. Pour le moment nous sommes en attente d?une finalisation du dossier terres».
<B>Le nouveau statut</B>
Concrètement, que signifie l?inscription du Morne sur la liste du patrimoine mondial de l?Unesco ?
C?est avant tout une question de prestige, explique le site web officiel de l?Unesco. «Une inscription sert souvent de catalyseur d?une prise de conscience de la nécessité de préserver un site patrimonial». Ce qui contribue au rayonnement international à la fois du site et du pays.L?inscription donne aussi accès à Maurice au «World Heritage Fund», un fonds doté annuellement de US$ 4 millions. Il a pour mission d?aider les Etats dans la préservation des sites.
Ce nouveau statut pour Le Morne veut aussi dire que le site recevra la visite régulière «d?inspecteurs» de l?Unesco ? des experts en matière de préservation du patrimoine ? qui évalueront tous les ans l?état de préservation du site. Ils ont pour mission de rapporter à l?Unesco tout ce qui peut mettre en péril le site. Exemple : un développement dans la région qui ne serait pas en conformité avec les critères explicites de l?Unesco. Si c?est le cas, en guise d?avertissement, le comité du patrimoine mondial pourrait alors placer
Le Morne sur la liste du patrimoine mondial en péril. Si aucune mesure corrective n?est prise, que le site est dénaturé, en d?autres termes, qu?il perd sa «valeur universelle exceptionnelle», alors le comité du patrimoine mondial peut le rayer de la liste.
<B>Le PM : «Un nouveau chapitre de notre histoire»</B>
Dans une déclaration à la télévision hier soir, le Premier ministre s?est félicité de l?inscription du site du Morne au patrimoine mondial de l?humanité. Il a affirmé avoir toujours été confiant en la réussite de ce projet, car le Morne est un symbole fort de la lutte des esclaves «contre un système répressif qui a piétiné la dignité humaine». Il a rappelé que nombre d?entre eux avaient préféré se jeter du haut de la montagne plutôt que d?être faits prisonniers à nouveau, témoignage de la souffrance qu?ils avaient dû endurer. Navin Ramgoolam estime qu?à travers cette inscription, le gouvernement est parvenu à «redonner confiance aux descendants d?esclaves et à réhabiliter l?histoire de leurs ancêtres». Le PM a également déclaré que c?était l?ouverture «d?un nouveau chapitre dans l?Histoire de notre pays, avec la mise sur pied de la Commission Justice et Vérité.»
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