Publicité

Le manque d?héroïne affole les délinquants

23 septembre 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Dame blanche » se fait rare. Et pour ce groupe d?amis, la nuit sera longue. Il y a quelques semaines encore, une dose d?héroïne coûtait entre Rs 250 et Rs 300. Aujourd?hui, si les toxicomanes sont chanceux, un quart d?un gramme est disponible entre Rs 1 000 et Rs 1 300. La pénurie de drogue joue sur leurs nerfs. Et tous les moyens sont bons pour s?en procurer. Pour ce groupe habitant une banlieue de la capitale, la commande a été passée durant la matinée et depuis, ils attendent une réponse de leur fournisseur.

Plusieurs heures après que Port-Louis se soit endormie, leur état de manque les rend nerveux et les empêche de fermer l??il. « Rendez-vous à 2 heures à Solitude. » L?appel sera bref, mais causera un branle-bas de combat. Le groupe se débrouille immédiatement pour trouver un transport afin d?arriver à Solitude le plus vite possible. Taxi, moto ou réveiller un ami à cette heure tardive, tous les moyens sont bons. Finalement, ils cotisent pour payer un chauffeur de taxi ? un ami d?un ami ? et le compte à rebours commence.

Une fois sur place, une cinquantaine de personnes attendent déjà. Certains recroquevillés à côté de leurs motocyclettes pour faire passer les crampes, d?autres grillant cigarette après cigarette dans leur voiture, histoire de tuer le temps. Ou encore, ceux qui cèdent à la nervosité et s?expriment bruyamment à la lueur des phares.

L?arrivée de six personnes à bord de trois motocyclettes fait l?effet d?un détonateur. Les fournisseurs se pointent. Et avant que la masse de toxicomanes n?approche trop, l?un des trafiquants dira immédiatement qu?il n?a que 30 doses. C?est la ruée vers eux, mais les premiers excités s?arrêtent brusquement. La présence d?une arme à feu les dissuade de se montrer trop agressifs. En quelques minutes, la transaction est effectuée, non sans une bousculade et quelques couteaux et canifs tirés. Le groupe d?amis rentrera bredouille, mais avec quelques égratignures.

Cette scène nocturne est récurrente à travers Maurice actuellement. « Nous avons déjà observé de telles pénuries artificielles. C?est un phénomène cyclique. Ce n?est pas la drogue qui manque, mais la distribution qui est retardée ou retenue par les trafiquants », explique Imran Dhannoo, responsable du centre de réhabilitation Idrice Goomany. « Mais cette fois-ci, on a l?impression que la pénurie dure un peu plus. » Les lois économiques étant universelles, moins d?offre à un moment où la demande ne faiblit pas signifie flambée des prix.

<B>« Des gens dans un état d?irritation extrême »

Mais dans le domaine illicite, les règles de commerce ne sont pas toutes respectées. À l?instar de Jareel (nom fictif), héroïnomane depuis une vingtaine d?années, qui s?est rendu à Petite-Rivière pour acheter un « papier », soit une dose d?héroïne.

« Je ne me drogue jamais en route. Ni dans des maisons abandonnées ou dans des espaces boisés, et encore moins sous les ponts.

Mo kas yen lakaz kot mwa. »

Et c?est là qu?il constatera qu?on lui aurait vendu « ene bomb ». C?est-à-dire une poudre blanchâtre à s?y méprendre facilement, même pour un drogué. « Il aurait pu s?agir d?un comprimé de Panadol écrasé ou de talc. Mais heureusement que je n?ai pas eu de mauvaises réactions », confie Jareel. « J?ai des amis qui ont été moins chanceux. » Mais là, pas moyen de retrouver le vendeur pour lui faire des reproches.

« Mo risker blesser? »

Pour les travailleurs sociaux, c?est déjà l?état d?urgence. Imran Dhannoo explique : « Ces gens sont dans un état d?irritation extrême. Nous sentons la fébrilité sur le terrain dans toutes les interactions avec les toxicomanes. La pénurie de drogue est liée à un problème de précarité ailleurs. » Mais il ne précise laquelle. Toutefois, c?est le résultat qui est le plus dramatique. Car dans leur état de manque et face aux prix exorbitants des doses, les toxicomanes sont prêts à tout pour réunir les sommes appropriées.

C?est ainsi que Tevin, dépendant au brown sugar, avoue que son métier de maçon ne lui permet pas de se payer ses trois doses quotidiennes, surtout avec les prix actuels. Car, en plus, il doit nourrir sa famille : une femme et un enfant en bas âge. « Bizin tracer, ki pou fer », avoue-t-il. Par cela, il faut comprendre : vol de sacs laissés en évidence dans les voitures garées, vol à la tire ou encore de produits en train d?être déchargés des camions de livraison sans surveillance. Mais ce n?est pas sans risques. « J?ai déjà été pris. 15 mois de prison pour une caisse de produits laitiers », confie Tevin.

<B> Les centres submergés de demandes</B>

« Quel métier pourrait permettre à ces personnes de s?offrir plusieurs doses à Rs 1 000 le quart de gramme ? », se demande José Ah-Choon, responsable du centre de réhabilitation de Terre-Rouge. « Ils sont en train d?attaquer des gens pour soulager leur souffrance. J?ai eu des parents en larmes qui m?ont expliqué comment leurs enfants les ont menacés avec des armes pour avoir de l?argent. S?ils peuvent agir ainsi avec les membres de leur famille, imaginez avec des étrangers. »

Une corrélation entre l?augmentation dans les agressions et des toxicomanes en manque que la police refuse toutefois de prendre en compte. Mais les travailleurs sociaux sont unanimes à ce sujet. Et ils prennent l?exemple de ce malheureux héroïnomane qui, en voulant rendre service, fait une collecte entre amis pour aller s?approvisionner chez une « source sûre ». Toutefois, une fois sur place, il sera tabassé par cette même source et d?autres personnes.

Résultat, la cinquantaine de milliers de roupies collectée un peu plus tôt est perdue. « Comment annoncer cela à ses amis qui l?attendent ? Une fois rentré, il sera à nouveau agressé ? par ses propres amis cette fois-ci ? et il se retrouve à l?hôpital aujourd?hui. C?est le quotidien dans certains endroits à Maurice actuellement », explique un autre travailleur social qui aurait vu l?agression. « Les gangs se battent entre eux, se volent leurs doses, sous le nez des autorités. »

Les moins violents ? ceux qui souffrent de divers handicaps ou qui sont tout simplement plus âgés ? cherchent aussi d?autres avenues pour soulager leur manque. Les deux seuls centres de réhabilitation des toxicomanes à offrir le traitement à base de méthadone ? les centres Idrice Goomany, à Plaine-Verte, et Sangram Sewa Sadan, à Saint-Paul ? sont submergés de demandes depuis quelques semaines. Car la méthadone est un opiacé qui procure le même effet que l?héroïne, et tous les toxicomanes savent cela.

« Nous avons déjà 109 personnes que nous traitons avec la méthadone. Et il y a déjà 162 personnes sur la liste d?attente », explique Imran Dhannoo. « Le traitement sera disponible à celles-là qu?en mars 2008. Cette pénurie nous met la pression, car les demandes sont de plus en plus nombreuses et le protocole pour le traitement à la méthadone est différent. Et surtout coûteux, car pour 1 000 patients, l?Etat doit débourser Rs 6 millions. » Or, les héroïnomanes en manque ne sont pas tous au centre pour une cure de désintoxication, mais pour un soulagement temporaire. Et la situation devient souvent tendue.

Difficile de faire la différence entre ceux qui sont déterminés à s?en sortir et ceux qui cherchent un soulagement temporaire dans les deux centres de réhabilitation aujourd?hui. Malgré la volonté de se libérer de cette drogue, l?appel de « Dame Blanche », comme on surnomme l?héroïne à Maurice, est plus fort. Car même ceux sous traitement depuis plusieurs mois ne jurent que par cette substance. « Ce que je ferai avec un kilo de drogue ? Le vendre ! Ou me l?injecter. Kapav mort. Pli sir mort. »

<B> La police dans tous ses états</B>

Les policiers de l?Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu) sont sur la brèche. Tout particulièrement en ces temps de pénurie où ils doivent faire face à des individus plus agressifs. Les interventions, nombreuses, portent leurs lots d?adrénaline. « Nous effectuons plus de dix arrestations par jour pour des délits liés à la consommation ou au trafic de drogue. Il n?est pas rare de voir certains individus que nous arrêtons utiliser la violence », explique un membre de la brigade anti-drogue, qui affirme que les agressions commises par les toxicomanes se sont multipliées ces dernières semaines. « Un toxicomane, qui auparavant volait une fois pour s?acheter sa dose, est maintenant amené à voler plusieurs fois, car les prix ont beaucoup monté. C?est la raison pour laquelle on voit en ce moment une recrudescence dans les vols à l?arraché », lâche cette même source.

Tout comme lui, les membres de la brigade anti-drogue, affectés à la périphérie de la capitale, sont intervenus à de multiples reprises pour des agressions. « Ces personnes attendent parfois jusqu?aux petites heures du matin et quand le dealer arrive, la demande est tellement forte qu?il ne peut pas fournir. Cela cause inévitablement des bagarres qui peuvent rapidement dégénérer », explique un officier de la brigade anti-drogue.

Et les policiers appelés à intervenir lorsque ces conflits éclatent savent à quoi s?attendre. Ils se heurtent la plupart du temps à un groupe hostile qui n?hésite parfois pas à aller jusqu?à lapider les véhicules de police et à agresser leurs passagers. « J?ai eu un collègue qui a été blessé à la tête par un jet de pierre. Nous essayons de faire notre travail du mieux possible, mais la situation à laquelle nous faisons face est très difficile », nous confie un officier de l?Adsu.

Intervenir dans certains endroits, explique cette même source, est plus délicat en temps de pénurie. Ceci, explique-t-elle, est dû à l?agressivité des toxicomanes, qui souffrent de manque. « Quand ils sont dans cet état, il devient impossible de les raisonner. Il arrive aussi quelquefois que nous soyons découragés quand nous voyons qu?une personne que nous avons arrêtée est relâchée ? sous caution ? peu après, alors que nous avons failli nous faire agresser en essayant de faire notre travail », laisse entendre certaines jeunes recrues.

TÉMOIGNAGE

<B> « Je ne sais pas si je pourrai tenir » </B>

L?individu nous attendait à la sortie d?un centre destiné aux toxicomanes. Dès le début de la conversation, il nous remet une feuille de papier émise par un centre de soin de la Réunion. Toxicomane, il s?y était rendu afin de bénéficier d?un traitement à la méthadone. De retour à Maurice, Faizal, comme il dit s?appeler, nous raconte qu?il s?est rendu au centre de désintoxication Idrice Goomany pour pouvoir se procurer ce même traitement, en vain.

« On m?a fait savoir qu?il y a beaucoup de demande et que je devais m?inscrire sur une liste d?attente », explique-t-il, visiblement à cran. Et pour cause, seule une trentaine de nouveaux patients par mois est autorisée à recourir à une cure à la méthadone. L?attente, actuellement, est de 13 mois. Une éternité lorsqu?on souffre de manque. Faizal ne se fait pas d?illusion : sans son traitement,il recommencera à se droguer.

« C?était la seule chose qui m?aidait à ne pas rechuter. Mais maintenant, je ne sais pas si je pourrai tenir », lâche cet homme d?une quarantaine d?années.

Propriétaire d?un commerce, Faizal confie se servir régulièrement dans la caisse pour s?acheter ses doses.

« Mo prefer fer sa plitot ki kokin dimoun lor simin. Mo byen kone ki mo pe fer di tor mo fami mais mo pena lot swa », nous confie-t-il, les larmes aux yeux. Pratiquement tout ce qu?il gagne, nous avoue-t-il, passe dans la drogue. Sur les conseils des responsables du centre Idrice Goomany, Faizal accepte de se rendre dans un autre centre en espérant que la liste d?attente soit moins longue. Mais là encore, pas de chance.

Découragé, Faizal regagne son domicile pour mener une lutte de tous les instants contre les tentations. Celles-ci, présentes à tous les coins de rues, lui mènent la vie dure. « La seule chose qui me retient encore, c?est ma famille. C?est pour elle que je veux m?en sortir », affirme-t-il. La route, à n?en point douter, sera longue?

QUESTION À

<B>Gérard Lesage, « Chairman » de la « National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers » (Natresa) </B>

<B> « La pénurie : une occasion d?arrêter »

<B>La pénurie de drogue cause pas mal de problèmes dans certains quartiers de Maurice. Quelle est la lecture de la Natresa de la situation actuelle ?</B>

La Natresa poursuit ses actions sur le terrain, pénurie ou pas. Ces actions s?inscrivent dans la logique éducation, information et prévention. La prévention demeure la seule barrière protectrice, que ce soit pour la drogue ou les autres dangers inhérents, comme le VIH. Nous aidons aussi dans l?accompagnement psychosocial et la réhabilitation à travers le traitement médical.

Actuellement, neuf centres, dont deux à Rodrigues, bénéficient d?un financement de Rs 1,1 million par mois. Il faut préciser que ces centres opèrent indépendamment de la Natresa et il n?y a pas d?ingérence au niveau de leurs méthodologies. Parfois, certains de ces centres pensent que l?État ne fait rien ou très peu. Mais ils oublient qu?ils doivent leur existence à la politique de ce dernier. Nous croyons dans les ONG, mais il faut qu?elles croient en le gouvernement. Il s?agit simplement d?optimiser les ressources.

<B>Un travailleur social a été récemment pris à partie par des trafiquants et on note une augmentation dans les actes de violence. Et ce, pas seulement envers les membres du public, mais surtout entre les trafiquants eux-mêmes?</B>

La répression dépend du législateur, et de la douane, la police et les autres autorités. Ce n?est pas le rôle du travailleur social de s?ingérer dans les affaires de gangs. Si deux gangs règlent leurs comptes, le travailleur qui intervient se fera forcément massacrer. Il faut appeler les autorités, rien de plus. Le domaine de l?offre n?est pas de notre ressort. Nous n?intervenons qu?au niveau de la demande, en essayant de la réduire. C?est plus facile de tenter d?aider quelqu?un à ne pas tomber dans ce fléau, que de l?aider à s?en sortir. Quel que soit le produit, si la personne a la volonté, elle pourra s?en sortir. Personne n?est né avec un problème de drogue, c?est un problème de choix ou de comportement à risques comme dans le cas du VIH.

<B>Cette situation de pénurie a aussi vu une ruée vers les centres de réhabilitation qui ont des produits de substitution. Comment gérer cette situation qui déborde dans certains cas ? </B>

Cela ne peut pas perdurer. Le toxicomane se plaît dans sa situation et les centres ne sont pas là pour l?accueillir quand il y a une pénurie. Il faut faire un bon usage des dispositions présentes. Les possibilités sont là, et il n?y a pas de remède magique. Il faut que les toxicomanes comprennent que ce n?est pas en frappant à la porte des centres, en espérant trouver un substitut pour les drogues, qu?ils n?arrivent pas à se procurer sur le marché, qu?ils s?en sortiront. Par ailleurs, même avec la volonté, il faut qu?ils comprennent aussi qu?on ne peut pas s?en sortir en dix jours. On ne peut pas décider à la place de quelqu?un d?autre, cette volonté dépend à 90 % du toxicomane.

Ces personnes qui se tournent actuellement vers les centres et qui demandent que la méthadone leur soit dispensée, est-ce que cela veut dire que lorsque la drogue sera de nouveau disponible, elles iront s?en procurer dans les rues ? Peut-être que cette pénurie est l?occasion pour les toxicomanes d?arrêter la drogue.

<B>Certains toxicomanes insistent pour qu?on les mette sur le programme de la méthadone. Or, il y a une liste d?attente et le prochain groupe ne passera qu?en mars 2008?</B>

On nous a souvent reproché d?être contre la méthadone. On s?en défend. Il faut savoir que la méthadone est un opiacé synthétique qui produit le même effet que l?héroïne. Sauf que, au lieu de l?injecter, nous donnons le produit sous une autre forme, la voie orale. C?est aussi pour éviter le partage des seringues et ainsi les risques de propagation du virus VIH. Mais le patient est toujours dépendant des opiacés.

Ce n?est pas le but du gouvernement de transformer chaque toxicomane en temple de méthadone. Le but de la réhabilitation est d?éviter que la personne ne cède à la tentation de l?aiguille et qu?elle sorte de la dépendance psychologique, afin qu?elle devienne plus responsable et plus productive. Mais il y a effectivement le danger des abus. Si le Subutex a trouvé son chemin pour être disponible dans les rues, cela ne m?étonnerait pas que la méthadone suive la même voie.

<B>Et les autorités dans tout ça ? </B>

Je ne peux m?empêcher de penser que les autorités ont aidé à diminuer la circulation des drogues dans le pays. Si à notre niveau on trouve que le travail de prévention est quelque chose d?herculéen, je n?ose même pas imaginer le travail de répression de la police. C?est facile de dire que combattre la drogue est la responsabilité de l?État et des ONG, mais quid de la responsabilité du toxicomane ? Nous parlons aujourd?hui des chiffres. Dix arrestations par jour, ce n?est pas insignifiant.

Publicité