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Le maestro du monde de la musique

23 janvier 2005, 00:00

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Son regard scrute l?écran d?un laptop derrière des lunettes aux montures carrées. Ses doigts pianotent frénétiquement les touches du clavier. Il ne compte pas les minutes, les heures qu?il passe à s?échiner à son bureau. Il s?attelle à la tâche avec ardeur, se donne à fond dans tout ce qu?il fait, un peu trop même, dit-il ! Il a une bonne bouille. Cheveux noirs ondulés rimant avec la barbichette, chemise et cravate de franc directeur, Gérard Louise, directeur de la Mauritius Society of Authors (Masa) porte tous les artistes locaux et internationaux sur ses épaules ! Entre les licences, les répartitions des fonctions, la gestion des droits d?auteur, il a du pain sur la planche? ou, plutôt des notes de musique sur le clavier !

Acharnement et persévérance : voilà les maîtres mots qui ont fait de lui l?homme qu?il est aujourd?hui. D?une voix claire, il ponctue ses répliques d?humilité, de jovialité, et d?un sens de l?humour infaillible malgré les embûches qui ont parsemé sa route. L?enfance de Gérard Louise est marquée par le décès d?Antoine, son père. Ce dernier, malade, est admis à l?hôpital, le jour de Pâques. Quelques jours plus tard, Olga, sa mère, y est également admise. Elle accouche de son troisième enfant. C?est un petit garçon. Goûtant à peine aux joies de la maternité, la jeune femme est frappée par le malheur. Antoine décède. C?est un 28 avril sombre pour la famille. Gérard a 12 ans, Rosemay, sa soeur, en a six tandis que Benjamin, le bébé, n?a que huit jours. Olga, alors couturière, se dévoue pour élever ses enfants et leur apporter l?amour de deux parents à elle seule. La pension de veuve n?est que de Rs 700 à l?époque. Aussi, l?aîné Gérard se dévoue à son tour.

Il se met au jardinage pour aider sa famille

Après l?école, il se rend avec ses amis du voisinage dans des cours de jardinage. Sous le soleil ardent, il laboure, bêche, extrait les mauvaises herbes, arrose et plante. Pour cela, il ne touche que Rs 15 par semaine ! « La situation était difficile. Je devais m?assurer que mon frère et ma soeur se nourrissent bien. Ma maman n?était pas en bonne santé, car elle travaillait beaucoup. Parfois, il nous arrivait de nous contenter d?un seul repas par jour. On n?avait pas le choix », confie Gérard Louise.

À ce moment, il intègre un groupe de scouts qu?il rencontre le samedi et devient enfant de coeur à la messe le dimanche. Après le CPE, il est admis au collège New Eton. Les après-midis, il travaille pour subvenir aux besoins de la famille. En 1975, un film bouleverse sa vie : « Il n?y avait guère de télévision. Vers 16 heures, une fois la réunion de scoutisme terminée, nous nous hâtions chez un voisin pour regarder des films. Je me souviens d?un film indien en noir et blanc avec Dharmendra et Hema Malini comme acteurs. Je ne me souviens plus du titre mais cela m?avait marqué, surtout parce que Dharmendra incarnait un avocat. J?étais fasciné par le pouvoir de persuasion qu?il dégageait. »

Ses petits yeux d?enfant s?écarquillent devant les images qui défilent. Elles hantent son esprit. Gérard Louise rêve qu?il enfile la robe d?avocat, qu?il maîtrise l?art du plaidoyer? il s?imagine avocat.

Mais les contraintes le ramènent vite à la réalité. Il range le râteau et prend la truelle.

À 15 ans, Gérard Louise est maçon. Avec la même troupe d?amis jardiniers, il passe ses vacances scolaires dans des maisons en construction. Et ce n?est pas sans anicroches ! « La première construction avait lieu à Pailles. Je ne savais même pas ce que je devais faire. On m?a dit de pousser une brouette contenant du béton mais j?ai perdu l?équilibre. Je suis tombé. La brouette s?est renversée et je me suis fait insulter par le chef de chantier. Mes amis m?ont pris avec eux et j?ai effectué d?autres tâches. Je gagnais Rs 45 par jour. Cela me permettait d?aller boire un Fanta, accompagné d?un bon dipain frire », raconte-t-il. À partir de la Form IV, il devient vendeur de gâteaux dans une pâtisserie en échange de Rs 150 par semaine. Avec ses économies, il consolide petit à petit sa maison de deux pièces.

Après la Form V, il doit arrêter ses études, faute de moyens financiers. Scout toujours, il croise la musique au détour. « J?avais accompagné des amis, qui formaient le groupe Malibu, lors d?une représentation dans un hôtel, mais il manquait un batteur. C?est alors qu?ils m?ont demandé de le remplacer. J?ai pris les baguettes et j?ai frappé? C?était magique. Nous étions tous si complices. Il y avait une osmose », se souvient-il. Attisé par la flamme, Gérard Louise ne lâche pas prise. Dans l?arrière-cour de sa maison, il installe de vieilles marmites, utilise des ustensiles pour trier le riz, des assiettes émaillées, des dektis et des bouts de bambou pour se confectionner une batterie. Il s?aide des mélodies diffusées par Radio Réunion pour affûter ses armes à la batterie.

Ce vacarme ne plaît pas forcément à sa mère. Malgré ses réprimandes, Gérard Louise continue à frapper haut et fort ! « De toute façon, elle préférait que je sois sous ses yeux au lieu d?être sur le terrain de foot où les matches se terminaient toujours en bagarre », soutient-il en riant. Avec le groupe, il joue dans divers établissements hôteliers et se perfectionne en tant que musicien, jouant quelquefois les animateurs de circonstance. À 18 ans, il rencontre Philippe Ohsan, musicien, qui l?encourage à s?initier à d?autres instruments de musique, notamment le violon. Sa dévotion à la musique porte ses fruits. Il passe haut la main les examens de pratique et de théorie de la Royal School of Music, située en Angleterre. Son entourage lui suggère d?intégrer l?orchestre de la police. Il conservera cette idée précieusement et devient entre-temps prof de musique, le jour, aux côtés de Dean Nookadoo, Rajni Lallah, Armand Landinaff au Conservatoire François Mitterrand. La nuit, il reprend du service dans les hôtels mais diversifie son répertoire. Les nouveaux genres musicaux s?installent : jazz et classique. Il se met également à la clarinette.

Après l?orchestre de la police, il se consacre au droit

Trois ans après, Gérard Louise rejoint l?orchestre de la police où il joue du violon, de la clarinette et de la batterie. Cette nouvelle aventure dure cinq ans et il finit par y renoncer pour se consacrer au droit.

Il entame des études auprès de l?Institute of Chartered Secretaries and Administrators et des cours par correspondance avec l?université de Wolver Hampton en Angleterre. Après quelques temps, il travaille chez But et s?occupe du département légal. Travaillant la journée, il étudie le soir. En 1999, il renoue ave ses premières amours. Retour aux représentations à l?hôtel le soir. Les journées, il planche sur des recherches pour participer à l?examen final du LLB. Un an plus tard, Gérard Louise est engagé comme enseignant à l?École hôtelière pour l?animation. En janvier 2001, il tombe sur un article de presse faisant état d?une conférence de presse sur le piratage. Intrigué par le point de vue des intervenants, il en parle à ses amis. C?est alors qu?il découvre que la Masa existe !

Coïncidence, cette instance cherche justement un directeur. Gérard Louis, Bruno Raya, Mira Mohun et bien d?autres amis artistes l?encouragent à se porter candidat. Mais cela ne l?intéresse pas. Puis, le jour de l?expiration du dépôt de candidature, il se lance sans grande conviction. Douze mois s?écoulent. Le 12 décembre 2001, il reçoit une lettre l?informant qu?il a un entretien à la Masa à Quatre-Bornes. Gérard Louise s?y est préparé, documents et savoir-faire à l?appui ! Cinq jours plus tard, il est le nouveau directeur de l?institution. Il démarre sur les chapeaux de roue et doit déjà élaborer un plan d?action. Mais avant tout, il lui faut comprendre le fonctionnement de l?organisme. « La loi protège les auteurs. La Masa, elle, doit gérer les ?uvres artistiques et littéraires de ses membres ainsi que ceux des confrères étrangers. Nous prenons en charge les licences, collectons les copyright fees des instances diffusant de la musique et les répartissons entre les membres et les auteurs locaux et internationaux. »

« Travailler en amour, c?est la liberté en action »

C?est en 2002 qu?il se jette dans les méandres du droit d?auteur et doit tout redresser sur son passage. Il suit des formations de Copyright Management avec la World Intellectual Property Organisation (WIPO) et se spécialise dans les lois régissant la propriété intellectuelle. Il se fixe aussi un nouvel objectif : lutter contre le piratage ! « Quand l??uvre d?un artiste est piratée, le pirate est sanctionné et après il sera libéré. Mais que reste-t-il pour la victime qui a subi ce préjudice ? Absolument rien ! », affirme Gérard Louise.

Il crée plusieurs départements au sein de la Masa dont un consacré à la distribution, le licensing et bientôt un pour les ?uvres orientales. Il fait des démarches pour une affiliation avec d?autres organismes étrangers comme la Cisac, la Wipo et la Southern Africa Mechanical Rights Organisation (SAMRO). La rigueur de Gérard Louise devient vite un exemple pour la région.

Si bien que la Cisac le sollicite pour assister les Seychelles, afin d?y créer une société des droits d?auteur. Dès la première pierre posée, voilà que Gérard Louise se dirige vers Madagascar pour l?aiguiller sur les formations et la loi des droits d?auteur. Obtenant une bourse, Gérard Louise passe une semaine à la Wipo, à Genève, et trois semaines au British Copyright Council. De retour au pays, sa tête regorge d?idées nouvelles pour continuer sur sa lancée. Il évoque des traités, des conventions internationales à signer, une plus grande communication avec le public. Et au mois de novembre 2004, une énième récompense l?attend : la vice-présidence du comité africain de la Cisac. Il est nommé à l?unanimité par 22 pays lors du comité qui se tient au Cotonou au Bénin. Cette responsabilité ne lui fait pas peur. C?est une motivation de plus pour donner le meilleur de lui-même. Il coordonne déjà les activités entourant les licences, les répartitions et les documentations des 26 sociétés africaines. « J?ai toujours été déterminé. Je bouge à travers les objectifs. Je suis si acharné que souvent il m?arrive de m?oublier moi-même. Un ami me disait toujours que travailler en amour, c?est la liberté en action », indique-t-il.

Visiblement, le travail s?est emparé de son c?ur. Célibataire, il passe le peu de temps libre qu?il lui reste à s?adonner à la natation et à rejoindre ses amis, dont la majorité sont artistes. Sensible à leurs besoins, il leur tend l?oreille. C?est une relation de confiance qui s?est tissée entre eux. Comme au temps du groupe Malibu ! Si Gérard Louise a mis de côté la batterie et n?accorde plus ses violons, c?est lui le maestro du monde de la musique !

Un orchestre made in Mauritius

« La BBC possède son orchestre tout comme Hong Kong et bien d?autres pays encore. Pourquoi pas Maurice ? », se demande le directeur de la MASA. Voilà un autre défi qu?il vient de se lancer et qu?il compte réaliser. Dans les mois qui suivent, un orchestre 100 % mauricien sera constitué par la MASA. Une quinzaine de violonistes et cinq trompettistes ont déjà répondu à l?appel. Une première rencontre avec les artistes potentiels se fera vers la fin de février.

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