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Le journaliste Charles Newton victime d?une fâcheuse agression
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Le journaliste Charles Newton victime d?une fâcheuse agression
Le journaliste Charles Newton n?est peut-être pas aussi célèbre que son frère, l?illustre avocat et politicien William Newton. Il est cependant assez connu des historiens pour faire son entrée dans le Panthéon mauricien (autrement dit le Dictionnaire de Biographie mauricienne) en juin 1941, grâce à une notice de Louis Halais, alors que son frère devra attendre décembre 1943 et P. J. Barnwell pour avoir droit au même honneur. Cette gloire future n?empêche pas Le Cernéen ni son directeur, J. G. Ducray, de décrire, dans un style liberticide, une agression dont il est victime, à la fin d?août 1904, il y a donc cent ans. Les termes utilisés ne font guère honneur, en effet, au journal fondé par Adrien d?Epinay et dont la devise est: ?Libertas sine licencia?.
Charles Newton est né au Port-Louis le 14 mars 1856. Il est le frère cadet de William, né le 14 mars 1842. Son père est William Newton et sa mère Maria Louisa Perrot. Elève du collège Royal, il a droit, en 1876, à une troisième bourse d?Angleterre, grâce aux vues libérales du recteur et futur gouverneur, Charles Bruce. Il s?en va étudier le droit en Grande-Bretagne mais s?intéresse davantage à la politique. Il collabore à plusieurs journaux anglais et français, ce qui constitue une référence de poids. Cela ne l?empêche pas d?être reçu avocat ni d?exercer comme tel aux Seychelles.
Il ne tarde pas à rentrer à Maurice mais aussi au The Mauritius Argus, journal fondé le 1er septembre 1880 par Georges Hollier. Le titre disparaît le 30 avril 1883 pour réapparaître le lendemain sous l?appellation L?Argus avec pour directeur, Charles Newton en personne. L?Argus s?incorporera en décembre 1884 au Petit Mauricien dont le rédacteur en chef est Félix Giblot Ducray.
Le ?démon? (Louis Halais dixit) du journalisme et de la politique s?empare de Charles Newton qui ne tarde pas à devenir la cible favorite des caricaturistes. Ils adorent croquer le grand haut de forme gris qu?il porte habituellement. Il soutient à fond le projet de réforme électorale avec son frère William et Richard Myles Brown. Il passe au Journal de Maurice qui devient un des principaux organes des partisans de Sir John Pope Hennessy. Querelles et procès défilent continuellement. Il quitte le Journal de Maurice pour fonder Le Petit Journal. Toutes ces activités journalistiques ne l?empêchent pas de retourner au Barreau ni même d?exercer comme avocat à la campagne, autrement dit hors de Port-Louis.
Le Petit Journal devient de plus en plus populaire et attire des collaborateurs de tous côtés. L?un d?entre eux, Boucherville, ose même réclamer le ?self-government?. Malheur aux adversaires de la Réforme. Le Petit Journal les ridiculise et les tourne en dérision. Il devient mordant, satirique, pamphlétaire, révèle Louis Halais. Il s?en prend même au gouverneur Bruce, ce qui vaut à la profession le renforcement des lois sanctionnant la diffamation, les critiques anti-gouvernementales, le lèse-majesté ou manque de respect aux autorités. Le gouvernement actuel n?a rien inventé mais reprend volontiers une politique liberticide colonialiste. L?affaire Cameron permettra à Charles Newton de se déchaîner.
Ce dernier n?est pas un grand écrivain, estime Louis Halais, mais il est un journaliste à grand succès. Il révolutionne la presse à Maurice. L?information cesse d?être considérée comme la cinquième roue de la charrette. Il impose l?information locale en une. Il favorise des notices brèves, concises, succinctes mais à grande valeur informative. Il rapporte les événements internationaux en fonction de leur intérêt pour la population locale. Louis Halais lui reproche toutefois de tomber dans l?injure et de ne pas respecter la vie privée d?autrui. Il fait état de plusieurs condamnations pour diffamation qui lui sont infligées.
Il meurt le 29 juillet 1910. ?Il avait été houspillé et frappé un soir au théâtre pour avoir publié un articulet sur un bal costumé où des personnes de la bonne société étaient ridiculisées et outragées?, écrit Louis Halais qui ajoute : Charles Newton, malade et atteint de filariose (affection parasitaire due à un ver siégeant dans les tissus sous-cutanés ou dans le sang) ne se relèvera de cette agression.
Voilà ce que rapporte Le Cernéen du samedi 27 août 1904 de la ?correction? infligée à Charles Newton. Il est inutile de préciser que le journal d?Adrien d?Epinay se place résolument du côté des agresseurs du journaliste, agresseurs assez lâches pour se mettre à plusieurs pour frapper un adversaire isolé. Le journal dirigé par J.G. Ducray fait état d?une sévère correction, infligée le mercredi 24 août 1904, à Charles Newton, rédacteur du Petit Journal. On lui reproche d?avoir publié le 22 août ?un article des plus offensants pour les dames et les demoiselles qui s?étaient rendues au bal costumé du 20. Tous les jeunes gens de la société jurèrent de venger l?injure faite?.
?L?exécution? (sic) est fixée au mercredi 23, aux courses. Newton ne s?étant pas rendu au Champ de Mars, elle est remise dans la soirée au théâtre. Newton y entre, tenant par le bras son épouse. Octave Rouillard le tire par le ?paletot?, lui faisant comprendre qu?il voulait lui dire quelque chose. Newton répond fièrement qu?il n?a rien à entendre de Rouillard. ?Vous avez insulté nos familles et je vais vous gifler?, menace l?agresseur qui soufflette sur le champ le journaliste. Ce dernier ne cherche pas à se défendre et poursuit son chemin. La police arrête Rouillard mais ses amis le ?délivrent? aussitôt. M et Mme Newton prennent place dans leur baignoire, des spectateurs se mettent debout et le somment de s?en aller sur-le-champ. Il demeure impavide.
On l?expulse de force. Devant le théâtre, les coups pleuvent de partout. On l?oblige à se rendre à pied à la place d?Armes, par la rue de l?Eglise et la rue Royale. On veut même le jeter dans la rade. Des personnes s?interposent enfin. Newton en profite pour se rendre à la station centrale de police, à la rue du gouvernement. Des jeunes gens veulent le retirer de force.
Maurice Martin, Fernand Louis Morel et Henri Robert interviennent. Il leur demande ce que veulent ses agresseurs. Ils exigent des excuses dans son journal autrement il sera toujours expulsé de force de tout lieu public où il voudra se rendre. Le Cernéen allègue qu?il accepte de faire des excuses. On consent à le laisser aller en paix.
Le Cernéen donne raison à ceux qui ont agressé Newton sous prétexte qu?ils avaient été insultés. Le code d?honneur, explique de journal, exige de rendre raison à l?injure. Les lois interdisent le duel à Maurice et il y est permis de ?cacher sa poitrine? après avoir jeté l?insulte. Quand un homme refuse de se battre ou d?avoir recours à la violence, ?le seul moyen de venger une offense est la force brutale, la voie de fait?. Le Cernéen ne veut pas se faire l?apôtre de la violence. Les voies de fait le répugnent. ?Mais il est des circonstances où elles constituent une nécessité inéluctable?. Il espère que la ?correction? portera ses fruits et que les journalistes, ?trop enclins à abuser de la situation privilégiée que leur crée leur profession, comprendront que ce n?est pas parce que l?on tient une plume qu?on a le droit de tout faire et de tout dire. Il y a des limites à ne pas franchir et le droit de critique n?a jamais conféré celui d?insulter les gens surtout dans ce qu?ils ont de plus cher et de plus sacré, leurs femmes, leurs mères, leurs s?urs?.
Comment s?étonner que certains, même un siècle après ces écrits, ne songent toujours pas à museler davantage la presse et les médias et même à créer des ?press councils?.
On pourrait être tenté d?accorder quelque crédit à certains éléments de la fâcheuse prise de position du Cernéen. Un autre article de ce journal, en date, du 1er septembre 1904, nous fait bien comprendre que ses propos les plus sensés ne sont valables que pour les membres de certaines communautés mais pas pour le commun des mortels. Rendant hommage au magistrat J.H. Ackroyd, faisant valoir ses droits à la retraite, Le Cernéen parle d?un procès d?agression, présidé par ce magistrat et dont la victime est d?une ?laideur achevée?. Ce plaignant est un métisse ?ayant hérité la hideur caractéristique de chacune de ses deux races?.
On ne sait si l?injure attribuée à Charles Newton arrivait à la cheville de celle-ci, offensant à coup sûr deux sections de la population mauricienne. Le fait est que l?agresseur avait été provoqué et pouvait se prévaloir de circonstances atténuantes. Le magistrat Ackroyd écoute d?une oreille distraite les arguments de la défense et les balaie d?un geste en disant à l?adresse de l?inculpé : ?Je regrette de ne pouvoir être indulgent à votre égard car vous avez frappé le portrait du Bon Dieu !? Et Le Cernéen de s?attarder sur l?hilarité générale qui s?ensuit et que Ackroyd paraît ne pas pouvoir expliquer.
Franc parler
Ne quittons pas ce mois d?août 1904, sans dire un mot d?un des maîtres à penser de Charles Newton. Nous voulons parler de John Pope Hennessy. N?a-t-il pas repris son slogan ?Maurice aux Mauriciens? pour servir de devise à l?un des journaux dirigés par lui ? Un comité avait été institué pour élever une statue en son honneur devant le théâtre de Port-Louis, à l?endroit même où fut agressé Charles Newton par une foule hostile. Le sculpteur Maurice Loumeau fait parvenir à ce comité, à la fin d?août 1904, une photographie de la future statue de l?ancien gouverneur de Maurice. La statue sera fondue par les Ateliers du Val d?Osme. Elle sera prête à être expédiée vers le 10 septembre. Ces ateliers présentent leurs excuses de ne pouvoir offrir davantage de garanties quant à la date d?expédition de cette statue car ?ce genre de travaux n?est pas de ceux pour lesquels on doit sacrifier la bonne exécution à un avantage de quelques jours?.
Le dévoilement de la statue du gouverneur Pope Hennessy a lieu, sur la place du théâtre, le 2 décembre 1908. La cérémonie donne lieu à des troubles politiques. La statue est transférée de la place du théâtre à la place d?Armes, vis-à-vis de l?Hôtel du Gouvernement, le 11 juillet 1929, il y a donc 75 ans. Elle fait pendant à celle d?un autre illustre réformateur, Sir William Newton. Cette statue, due aux ciseaux du sculpteur français Ségoflin, est dévoilée le 27 septembre 1922.
Pas de statue pour Charles Newton mais entre la statue de son frère et celle de son gourou flotte le souvenir de la lâche agression du 23 août 1904 au cours de laquelle des ?tapeurs? de la bonne société voulurent jeter dans la rade un journaliste, connu pour son franc parler.
?Charles Newton révolutionne la presse à Maurice. L?information cesse d?être considérée comme la cinquième roue de la charrette. Il impose l?information locale en une. Il favorise des notices brèves, concises, succinctes mais à grande valeur informative.?
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