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Le jeu et l?enjeu
Temps forts dans la guerre psychologique que se livrent les partis politiques, les meetings du 1er Mai n?ont pas changé fondamentalement la donne sur l?échiquier. Les principaux partis politiques peuvent être plus ou moins satisfaits de leurs mobilisations respectives : l?Alliance sociale (AS) a réussi à galvaniser ses troupes, malgré les difficultés que connaît une majorité de Mauriciens ; à Rose-Hill le MMM, après une mobilisation intense de plusieurs semaines, fait mieux qu?en 2007 ; le MSM a réuni, quant à lui, une bonne foule à Port- Louis.
Paul Bérenger, présenté comme le challenger de Navin Ramgoolam a, dans un bref discours, soutenu que c?est le dernier 1er Mai avec l?AS au pouvoir. C?est sa manière à lui de garder mobilisés ses partisans et sympathisants en miroitant des élections générales anticipées. Il n?a attaqué de manière frontale ni le PM, ni Pravind Jugnauth. S?il lui faut assurer la cohérence au sein de son camp en se faisant présenter comme le PM alternatif, il garde toutes les options ouvertes pour le dernier round des tractations et négociations en vue de conclure une alliance.
C?est le PM qui choisira la date pour rappeler le pays aux urnes. À Vacoas, il a rappelé qu?il ira au bout de son mandat. Et quelques jours plus tard, Rama Sithanen a annoncé les dates des trois prochains budgets : juin 2008, juin 2009 et novembre 2009. Tous les orateurs à Rose-Hill ont, quant à eux, insisté sur les difficultés des familles mauriciennes à joindre les deux bouts, la pauvreté grandissante des classes populaires et la paupérisation des classes mo-yennes. Et ils ont promis qu?il n?en sera pas ainsi avec un gouvernement MMM. Le MMM entend surfer sur la vague des difficultés de la population, qui, pense-t-il, iront en s?intensifiant avec une conjoncture internationale où se télescopent plusieurs crises ? alimentaire, énergétique,financière.
À Vacoas, avec les talents oratoires qu?on lui connaît, le PM a défendu avec conviction son bilan sur le front économique en le comparant avec celui du gouvernement précédent. Son intervention sur le dossier sucre laisse penser que le projet de démocratisation « revisited » sera de nouveau un thème de campagne. Il a critiqué sévèrement le MMM tout en épargnant le MSM.
Et il affichait la sérénité en parlant déjà de l?après 2010, comme pour bien faire comprendre qu?il reste le maître du jeu. S?appuyant sur la thèse d?« early harvest » de Sithanen, il laisse comprendre que l?AS dispose d?une marge de man?uvre avec les prochains budgets. Le temps de distribuer les fruits de la réforme pour que croissance rime avec développement. Et du même coup, récolter les dividendes politico-électoraux aux prochaines législatives.
Pravind Jugnauth, s?il continue à gérer tant bien que mal le décalage entre ses ambitions (voire prétentions) et celles de son parti d?un côté, et la réalité du terrain de l?autre, commence à préparer l?opinion à la conclusion d?une alliance quand il vient dire qu?il n?accorde plus la même importance au poste de PM. Il doit savoir que le MSM est non seulement condamné à une alliance avec l?un des deux grands partis, mais qu?il sera un partenaire minoritaire. Faut-il voir dans sa nouvelle posture une indication d?une alliance avec le PTr ? Les leaders du MSM, du MMM et du PTr jouent gros pour les prochaines législatives. Le MSM ne peut se permettre de se retrouver dans l?opposition. Paul Bérenger ne peut atten-dre 2015 pour que lui et son parti soient de nouveau au pouvoir. Navin Ramgoo-lam, ayant retenu la leçon de 2000, ne prendra aucun risque pour les prochaines élections. Et il dispose de plusieurs cartes, dont celle visant à satisfaire certaines revendications de la Fédération des créoles mauriciens (FCM).
La nouvelle donne sur l?échiquier socio-politique a été le rassemblement animé par le père Grégoire. La FCM est un mouvement qui rassemble un groupe de Mauriciens qui, au cours de son histoire, a subi une surexploitation économique et la pire domination culturelle, a été malmené et maltraité pendant trop longtemps par la hiérarchie de son Église, a été utilisé comme marche-pied par les forces conservatrices pour faire obstacle aux avancées démocratiques et à la lutte pour l?indépendance entre 1948 et 1968, et qui, décapité de son élite qui a préféré fuir le pays en 1967, s?est senti abandonné par le MMM qu?il a tout le temps soutenu. Et ce groupe ne veut plus être un dé-pôt fixe dans le jeu ethno-électoral dont la politique mauricienne est devenue prisonnière.
Le père Grégoire veut inscrire son action dans le dépassement de cette longue histoire chargée de maltraitance, d?injustice, de trahison et d?abandon. Pre-nons le temps de comprendre avant de juger, préjuger ou condamner. Au rassemblement, il a été question d?affirmation et non de repli identitaire, de fier-té de ses origines, de dignité à conquérir à travers l?éducation et le travail, de lutte contre la discrimination, d?une représentation juste dans l?espace politique et institutionnel, de la nécessité d?un consensus national sur les grandes questions à l?exemple de la crise alimentaire et de la sécurité, d?un appel à s?inspirer de ce qui a fait la réussite des autres pour avancer et construire ensemble.
Le père Grégoire doit veiller à ce que son mouvement ne dérape pas.
La démarche du père Grégoire doit nous interpeller tous. Soit nous comprenons la signification de sa démarche et nous faisons l?effort collectif de repenser sérieusement notre devenir commun dans le sens d?une égalité citoyenne concrète. Soit nous persistons dans le déni d?une réalité, avec tous les risques de dérive vers une République de tribus qu?il comporte. L?enjeu est autrement plus fondamental que la bataille des foules et le jeu des alliances.
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