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Le ?Jerommeke? perce le lit de la mer

22 octobre 2004, 20:00

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Le parallèle est saisissant. En surface, le «R» de Jerommeke est totalement effacé. Le «O» lui, ne l?est que partiellement. Sous l?eau, par six mètres de fond, le bras mécanique jaune de la foreuse fendille le plancher de la mer. Creuse un tracé dans la roche millénaire. Efface une surface polie par des siècles de marées.

Face à la jetée, au large de Montagne-Jacquot, son bras mécanique jaune défait le lit de la mer, brise le plancher marin. Il le reconstruira dans un deuxième temps, après la pose des tuyaux de la station d?épuration de Montagne-Jacquot.

Le mouvement est méthodique. Solidement campé sur ses trois appuis, le bras qui ressemble à un marteau ? piqueur géant, plonge dans l?eau verdâtre, aux reflets d?encre. Un soubresaut. Un autre. Vue de la jetée, la foreuse posée sur la plate-forme du Jerommeke est fortement secouée de vibrations du puissant moteur.

A bord, après un trajet de cinq minutes en pirogue à moteur, le bruit, déjà audible de la côte, s?amplifie. Jusqu?à couvrir totalement la voix de Stijn Juresic, le Superintendent des travaux tant en mer que sur terre. Sous ses airs d?étudiant décontracté, ce Belge de 25 ans supervise les six membres d?équipage et la douzaine de bras mauriciens qui se relayent nuit et jour. Son t-shirt gris a connu de nombreux lavages. A l?aise dans son short blanc cassé, taché de cambouis, Stijn affiche des dehors moitié patron, moitié pote.

Fraîchement diplômé en génie civil de l?université belge de Leuven, il sait qu?il doit faire ses preuves à Maurice. «C?est mon premier gros contrat» dit-il, en jouant nerveusement avec le trousseau de clés qui pend à son cou. «Nous avons un seul jour de congé par semaine mais, s?il faut travailler ce jour- là, nous le faisons.»

La détermination qui s?entend dans sa voix impose le respect à l?équipe en service hier : l?opérateur Andrei Laureyns, d?origine hollandaise, et Denis Mancev, le technicien croate. Leur tenue, qui n?envie en rien celle de Stijn, tranche avec la cuisine nickel chrome, où l?on ne pénètre qu?après avoir enlevé ses chaussures.

Petite diversion, le temps d?un coup d??il aux deux toilettes et salles de bains. Occasion pour Andrei de nous expliquer les effets de la rotation des équipes : «Quand j?enlève mes vêtements de travail, c?est l?autre équipe qui fera ma lessive et je ferai la leur.»

Retour dans la cuisine. Sagement assis entre l?évier et les deux frigos du Jerommeke, l?équipage subit paisiblement les vibrations intenses dès que le pilonnage systématique de la mer reprend. Il a pris ses précautions. Le four à micro ondes est scellé au mur au moyen de barres de fer en forme de V.

Seule touche de couleurs dans cet univers propre comme un sou neuf : la nappe jaune, avec des fruits aux coloris variés, achetée aux Seychelles. «On a ajouté des îles à l?archipel» plaisante Andrei, à coté des sourires timides de Denis. «Il n?y a pas encore de touche mauricienne, c?est trop tôt.»

<B>Un atelier en dessous du niveau de la mer</B>

Au mur, le plan du Jerommeke qui doit obligatoirement indiquer les sorties de secours et l?emplacement des équipements d?urgence. En face, des photos de la drague suceuse au large de Mahé, La Digue et Silhouette. «Avant de venir à Maurice, nous sommes passés par le Yémen, l?Iran, l?Arabie Saoudite, le Qatar et Singapour.» Sur un coin de la table, le journal de bord où sont soigneusement consignées la température, la pression et autres données techniques.

Andrei, l?opérateur, nous précède : nous grimpons deux séries de marches très raides, pour aller saluer Robert, deuxième opérateur, dans la cabine de pilotage. Une ascension malaisée, qui laisse des traces de cambouis sur nos doigts.

Bien à l?abri derrière sa fenêtre grillagée, l?opérateur en chaussettes actionne les manettes placées des deux côtés de son siège. Trois écrans d?ordinateurs l?aident à contrôler la man?uvre. Les graphiques roses barrées de lignes bleues et vertes indiquent que la foreuse est à six mètres de profondeur. «Le maximum que nous atteindrons sera de 18 mètres et demi» précise Stijn Juresic.

Patiemment, l?opérateur attend que nous soyons redescendus sur la plate-forme pour activer le bras mécanique. D?un coup sec, celui-ci bute contre la roche volcanique. Sans se démonter, le bras remonte à la surface en soulevant une gerbe d?écume. Comme un muscle, il se relâche. Un tuyau noir s?agite sur le côté, comme une veine gonflée par l?effort. Des deux côtés, des sentinelles bienveillantes : deux bateaux de la National Coast Guard.

«Pour le moment, nous nous contentons de percer le fond. Il est si dur que nous avons du avoir recours à des équipements que nous essayons pour la première fois», explique le Superintendent. Pendant ce temps, l?imposante excavatrice couverte de rouille s?ennuie sur le ponton. Denis profite de ce répit pour nous guider dans son atelier qui baigne au-dessous du niveau de la mer. D?une main décidée, il ouvre l?un des nombreux tiroirs remplis de pièces de rechange. «Nous avons huit boîtes de pièces, au cas où?»

Aucune précaution n?est de trop pour que la foreuse du Jeromekke perce inlassablement le lit de la mer, que ce soit sous le soleil ou sous les étoiles.

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