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Le folklore pour métier ?
<B>Par Gilles RIBOUET</B>
Les préparatifs vont bon train pour la prochaine édition du festival créole. Les organisateurs comptent mettre les petits plats dans les grands. On en salive d?avance. Peut-être pas tant que ça.
Le chanteur français d?origine rwandaise, Corneille, sera l?invité d?honneur des festivités. Un artiste francophone de renommée internationale ? aux côtés d?autres plus en phase avec le thème du festival ? poussera donc la chansonnette lors du festival créole. Créole. L?adjectif a son importance. Il donne l?essence même du festival. Une essence? frelatée.
Pour le festival créole, nous nous attendions à voir débarquer des artistes des pays voisins, des Antilles mais aussi des autres terres créoles qu?elles soient lusophone, hispanophone ou anglophone. Mais il semble qu?on ne peut se contenter d?artistes créolophones qui ne déplaceraient pas les foules et dont nos visiteurs n?ont certainement jamais entendu parler. Quitte à convier un artiste international, pourquoi ne pas faire honneur, par exemple, à cette Dame créole aux pieds nus, Césaria Evora ? La créolie, cet espace diffus, insulaire, dont les matrices originelles tiennent à l?histoire de l?esclavage, à la construction d?une identité nouvelle, métisse, n?est finalement pas à l?honneur.
Dans la perspective des organisateurs, le festival créole doit être un événement touristico-commercial. Une manière d?attirer le chaland en misant sur l?image d?artistes internationaux plus que sur celle des artistes créoles, porteurs d?une culture insulaire et originale. Le concours des robes à fleurs de séga est symptomatique de la vision réductrice de la culture créole. Aussi beau que soit le ballet des jupes à fleurs qui virevoltent, on s?avance vers une folklorisation poussée de la culture créole.
Dans la pièce de Musset, ?Lorenzaccio?, Lorenzo s?habillait du vêtement du mensonge et du vice, tant et si bien qu?il finit par lui coller à la peau. De la même manière, la tendance est d?habiller la culture créole d?un folklore que l?on prétend originel. La bévue est totale. Corrompue, pervertie parce qu?instrumentralisée, la culture mise à l?honneur lors de ce festival perd de sa vérité.
La culture mauricienne ? ne limitons pas le débat à la culture créole ? est tristement réduite aux clichés occidentaux de l?exotisme. Paraît-il qu?un tel festival a pour but de livrer l?âme de Maurice. Finalement, on se rendra vite compte que la culture est désanimée ? dans son sens premier ? elle perd son âme. La dénonciation ne se veut pas culpabilisante. Quoique?
Donner à voir ce que l?on a de plus profond, à savoir notre culture, procède d?une volonté louable de s?ouvrir à l?Autre. Donner à voir ce que l?Autre attend, en fonction d?un imaginaire commercial préétabli, relève de l?auto-mutilation.
Malgré tout, c?est une bonne chose que les autorités souhaitent parier sur la culture pour diversifier leur offre touristique. Plus qu?un pari, c?est une gageure. Ne reste qu?à espérer qu?un effort sera fait pour qu?un festival dit ?créole? soit véritablement porteur d?une culture spécifique, insulaire, plurielle et riche. Se dédouaner des carcans touristico-commerciaux procède de l?affirmation de soi. C?est cela que nos visiteurs souhaitent voir. Une culture décomplexée, plus dépaysante que ce qu?ils ne pensaient parce qu?elle ne répond pas nécessairement à leurs préconçus.
Toujours dans la logique d?un Lorenzaccio, espérons que ce vêtement folklorique dont on affuble notre culture, ne lui colle pas trop à la peau. En faisant cette réflexion à son propos, Lorenzaccio prévient : ?Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier??.
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