Publicité

?Le FMI n?a pas à rendre des comptes à la population?

13 juin 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

?Le FMI n?a pas à rendre des comptes à la population?

■ <B> Les rapports entre l?état et l?establishment du secteur privé ont connu des tensions ces derniers temps. Que doit faire le ministre Rama Sithanen pour redonner confiance aux opérateurs dans le prochain budget ? </B>

Je tiens d?abord à interpréter le fond de cette tension. Le secteur privé prend des risques et s?attend à un cadre des affaires serein et prévisible. Il a pour but de maximiser les profits et trop souvent ne sait pas comment et pourquoi il faudrait partager l?espace des affaires. L?état, de son côté, doit sauvegarder les intérêts de toute la population. Ce rôle prend préséance sur toute autre considération du fait que les gouvernants tirent leur légitimité des urnes.

Quels que soient les gouvernants du jour, l?état n?est pas toujours efficient. Il est tributaire des pressions et des attentes de différentes composantes de la population. Parfois, cela fait désordre. Il faut ajouter à cela le contexte mauricien, le poids de notre histoire et notre tissu social.

Nous avons pu opérer selon une convention sociale et économique établie à l?époque de l?indépendance qui prévoit un certain partage de pouvoir entre le secteur privé et le secteur public. Ce modèle n?est plus d?actualité. Il y a le besoin d?être plus compétitif. à l?ère de l?éducation et de l?information, la population a de plus fortes aspirations et veut participer plus activement dans la création de la richesse nationale. D?ailleurs, c?est une des raisons pour lesquelles il a donné un mandat à ce gouvernement.

?C?est vrai que l?État donne l?impression parfois de tâtonner et de reculer face aux pressions. Mais c?est lui faire un faux procès de le taxer de ne pas être ?business friendly?.?

Reporter le débat sur l?équité sous prétexte qu?il y a des sujets autrement plus importants à aborder n?a pas de sens. Ce serait une erreur de se concentrer sur les défis externes et ignorer les défis internes car la compétitivité et la sérénité passent par l?équité. Il nous faut une nouvelle convention où l?état s?attelle à créer un cadre serein et apporter un soutien inébranlable au secteur privé plus équitable que ce soit en termes de participation, d?accès et de risque/rendement. Il faut des trade-offs ? de part et d?autre. Cela implique que les parties soient assez intelligentes pour arriver à un compromis de partage tout en assurant la réalisation de leurs objectifs respectifs.

C?est vrai que l?état parfois donne l?impression de tâtonner et de reculer face aux pressions. Mais c?est lui faire un faux procès de le taxer de ne pas être business friendly. Si à la veille de la présentation de son manifeste électorale en 2005, le leader de l?opposition d?alors, Navin Ramgoolam, accompagné de son shadow finance minister, Rama Sithanen, avait pris l?engagement vis-à-vis des opérateurs que d?ici mi-2007 son gouvernement réduirait à terme la taxe à 15 %, mettrait en place un Business Facilitation Act digne de ce nom, réduirait la lourdeur administrative, ouvrirait l?économie résolument vers l?extérieur, faciliterait les projets IRS, reverrait l?accès aérien, permettrait l?ouverture des nouvelles banques. Ces opérateurs auraient traité ces engagements comme ces fameuses promesses électorales ou auraient été trop contents d?offrir des contreparties comme gage de confiance.

Ce gage doit être mutuel, et à mon avis basé sur le constat que je viens de faire. Le précédent budget a déjà énoncé une série de reformes courageuses. La tâche du gouvernement, et cela ne s?applique pas seulement dans le contexte du budget, est de consolider la réforme mais aussi de pouvoir gérer cette réforme pour le bienfait de tous. Cela ne se fera pas du jour au lendemain et c?est pourquoi il est indispensable qu?il y ait un changement de mentalité dans le fond et dans les faits.

■ <B> Le Fonds monétaire international (FMI) a préconisé plusieurs mesures en vue de réduire les dépenses et d?augmenter les revenus. Dans quelle mesure ces idées représentent-elles une solution efficace au problème du déficit fiscal ? </B>

Le déficit budgétaire, qui était de 5,3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2005-06 tournera autour de 4,5 % cette année. Ce chiffre est quand même plus élevé que l?objectif de 4 %. Le redressement de l?économie passe par le redressement des finances de l'état. Cela ne peut se faire uniquement en contenant des dépenses et en générant plus de revenus.

Les propositions de la FMI, que ce soit les aménagements de la taxe à valeur ajoutée (TVA) ou de la pension, l'introduction de frais universitaires et des frais minimes pour les services de santé publique, l'élimination de certaines subventions et le retrait du transport gratuit, pourraient apporter certes une solution classique, dépendant des montants que ces mesures engendreraient. Mais l?ensemble de ces mesures n?est certainement pas une solution sociale ou politique. Le personnel du FMI n?a pas à rendre des comptes à la population ! D?ailleurs dans leur rapport en date du 6 juin, ils concèdent que certaines propositions sont politically sensitive. En langue décodée, cela veut dire politiquement suicidaire !

La perte du pouvoir d?achat est certainement la plus grande préoccupation du moment parmi la population. Le gouvernement sera anxieux de ne pas introduire des mesures qui augmenteraient démesurément leur fardeau. Il y a, néanmoins, un énorme besoin de contenir les dépenses courantes. Cela va sans dire qu?il faut éliminer les gaspillages tout en assurant une efficacité dans l?utilisation des fonds publics.

Gaspillage et manque d'efficience riment malheureusement avec certains corps parapublics. Le gouvernement se doit d?établir un plan d?action bien défini à y mettre de l?ordre. Quitte à la surenchère et les vested interests, mais je suis convaincu que la population se réjouira si c?est bien expliqué et surtout bien planifié.

■ <B> La croissance et l?investissement sont en hausse. Pourquoi cette performance tarde-t-elle à rejaillir sur les caisses publiques? </B>

C?est vrai que ces deux indicateurs sont en hausse mais malheureusement insuffisante pour atteindre les objectifs en termes de création d?emplois et de juguler la balance extérieure. Si une croissance de 5 % nous a plutôt bien servis dans le passé, il nous faudrait un taux plus élevé aujourd?hui avec les nouvelles donnes. Au-delà des chiffres, la croissance ne serait bénéfique que si elle influence positivement sur la qualité de vie de toute la population.

D?une façon simpliste, la croissance se traduit en une hausse des revenus des différents secteurs et de l?emploi. Les entreprises et les employes contribuent ainsi davantage sous forme de taxe directe et indirecte aux caisses de l'état. Cependant, l?effet n?est pas immédiat. Les recettes du gouvernement étant principalement perçues de la TVA, l?impact de la croissance sur cette source est un facteur important. Aussi les dépenses encourues pour générer la croissance et la réduction des droits de douane et de l?impôt sur le revenu, quoique nécessaire pour stimuler la croissance, ont un effet contraire sur les finances publiques à court terme.

La solution de facilité aurait été la hausse du taux de la TVA. Mais cela ne ferait sens ni en termes économique ou social car l?augmentation aurait un impact négatif sur le pouvoir d?achat et sur les activités économiques. On a d?ailleurs vu les retombées en 2001 et en 2002 quand la TVA avait connu une hausse de 50 %. On doit oser en étant plus créatif et progressiste.

■ <B> Les conditions imposées par les institutions pour accorder les financements ne limitent-elles pas la marge de la politique économique et sociale du gouvernement ? </B>

Même si par rapport au PIB, la dette publique est passée de 71,3 % en 2005 à 69,4 % en 2006, elle demeure encore trop élevée. Ainsi, le service de la dette coûtera Rs 1,2 milliard en 2006-07 soit un montant supérieur au budget de l?éducation (Rs 5,9 milliards), de la santé (Rs 3,6 milliards) ou la sécurité sociale (Rs 7 milliards).

Malgré nos contraintes, nous devons d?investir dans l?infrastructure et faire les réformes nécessaires pour le développement du pays. Ainsi cette dépense pour les dix prochaines années, a été estimée à quelque Rs 150 milliards. Cette somme devrait provenir principalement d'investissements étrangers et d'aides des institutions étrangères vu que le marché domestique n?a pas le moyen de financer toutes ces dépenses. D?où l?importance d?avoir un bon credit rating auprès de ces institutions, qui est sujet à notre performance et à notre niveau d?endettement.

Le drame est que nos excès et notre manque de prévoyance des dernières décennies de même que notre train de dépenses hypothèquent sérieusement notre avenir. C?est pourquoi il est impératif qu?on redresse les finances publiques. Il y va de notre avenir et celui de nos enfants. Il me semble qu?on est tous conscients de ce danger mais qu?on ne veut pas prendre le taureau par les deux cornes pensant qu?il y aurait d?autres cornes.

■ <B> Dans quelle mesure, le ministre devra-t-il maintenir le cap des réformes ? Y a-t-il des aspects qu?il faudra revoir ? </B>

Même les plus ardents critiques admettent que la réforme est nécessaire. Il y a certainement des divergences ? réelles ou sur la forme ? sur certains aspects ainsi que le déroulement de la réforme. La reforme demande à être consolidée mais aussi à être expliquée et gérée.

La réforme a pris du retard ? c?était prévisible. Mais on ne doit pas passer sous silence le nombre des réformes déjà mises en place, notamment les mesures concernant l?ouverture de l?économie, la réduction des barèmes des revenus sur l?impôt et de droits d'enregistrement, le Business Facilitation Act, la réorientation de certaines prestations sociales, et le lancement de l?Empowerment Programme.

On attend avec impatience la publication du Competition Bill. Ce texte de loi risque fort de soulever des passions. Mais le gouvernement a tout intérêt d?en faire une des pièces maîtresses de son mandat. Le projet ne pourra pas être contesté dans son objectif de promouvoir des pratiques commerciales saines afin de protéger les consommateurs des pratiques déloyales et ainsi stimuler une plus grande efficience économique.

?La perte du pouvoir d?achat est certainement la plus grande préoccupation du moment parmi la population. Le gouvernement sera anxieux de ne pas introduire des mesures qui augmenteraient démesurément leur fardeau.?

En ce qui concerne les principaux unfinished business, le ministre des Finances a récemment fait état de la modernisation des lois du travail, de la viabilité financière des corps parapublics, du secteur énergétique, de la réforme sucrière, de la réforme des pensions, de l'environnement, des facilités d'investissement, et le mouvement vers un performance based budget.

Pour moi la bataille qui demande encore à être gagnée, c?est le changement dans le mindset. Pour contrer le déphasage de notre économie, le dernier budget avait proposé une rupture avec le passé, soit un nouveau modèle basé sur l?ouverture et surtout sur un changement de mentalité. Notre pays a perdu ce que beaucoup croyaient être des droits acquis. On a tendance à penser qu?on peut préserver ses privilèges individuels et que les changements doivent s?appliquer aux autres. Or, c?est l?ensemble des mesures proposées qui apporte la solution nationale.

Je ne conteste pas qu?il y avait des aspects qui demandaient à être revus, mais on ne peut pas pick and chose dépendant de ses besoins immédiats. On ne peut applaudir la réforme, mais en même temps chaque groupe demandant l?abandon des mesures qui les affectent. C?est la politique de l?artichaut ? il ne restera rien !

Je crains que nous ayons un gros effort à faire pour acquérir la formation et la culture nécessaires pour appréhender le changement nécessaire. On ne gagnera pas la bataille de l?économie et plus fondamentalement du type de société si on ne change pas de mentalité. Il nous faut être plus ouverts et plus entrepreneur.

■ <B> Quelle est la marge de man?uvre du ministre pour présenter un budget plus social ? </B>

Le terme social implique différentes choses, parfois contradictoires. Soyons honnêtes, la plupart d?entre nous aimerions que l?état prenne à sa charge la santé, l?éducation, la sécurité sociale, les pensions la subvention de certains produits. Mais tout cela sans augmenter les taxes et en même temps redresser les finances publiques.

Nous avons déjà fait un choix de société ? une société de c?ur où on prend soin des groupes vulnérables. Mais on ne peut pas à long terme avoir un c?ur qui est en bonne santé et le reste de notre anatomie en voie de paralysie.

Comme beaucoup d?autres, je suis moi-même un produit de l?état providence et je demeure convaincu que l?état doit assurer un minimum de prestations essentielles à ses citoyens. On doit aussi avoir un filet de protection pour protéger les plus vulnérables. Mais un filet qui n?est pas vétuste et avec des supports qui peuvent le tenir. Sinon tout risque de s?écrouler.

C?est pourquoi on doit s?assurer que ce qu?on appelle le social soit fait d?une façon efficiente. L?efficience est de s?assurer de la qualité du service tout en s?assurant que ces ressources limitées soient judicieusement employées et pas éparpillées afin d?atteindre ceux qui en ont besoin.

Personne, ou très peu de gens, contestera cette logique aussi longtemps qu?elle est basée sur une analyse coût/bénéfice faite d?une façon digne pour ne pas humilier ceux dans le besoin. Je crois aussi qu?on fait souvent l?amalgame entre le social et l?assistanat. Donner les gens le moyen d?entreprendre, leur donner l?opportunité d?avoir des emplois tout en protégeant les plus vulnérables sera d?après moi bien présent dans le budget ce vendredi.

Propos recueillis par <B> Akilesh ROOPUN</B>

Publicité