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Le déluge monétaire
<B>Par Eric NG PING CHEUN</B>
Le marché s?attend à une nouvelle détente du taux d?intérêt. Le présent baromètre indique que la majorité des analystes interrogés (57 %) prévoient une deuxième baisse consécutive du Repo Rate par le Comité de politique monétaire qui se réunira le 24 mars. Pourtant, les anticipations inflationnistes remontent chez les analystes : 37 % d?entre eux craignent le retour d?une inflation à deux chiffres d?ici un an, alors qu?ils étaient 27 % à émettre une telle opinion il y a un mois.
En matière de politique monétaire, on s?accorde sur l?objectif, mais pas sur les moyens d?y arriver. S?il est convenu que son rôle est d?assurer la stabilité des prix, la banque centrale dispose de deux instruments : le taux d?intérêt et la masse monétaire. Le fait est que nul ne peut contrôler en même temps le prix (le taux d?intérêt) et la quantité (la masse monétaire) : il faut choisir. Or, comme nous l?écrivions la fois dernière, il vaut mieux que la Banque de Maurice (BoM) intervienne sur la quantité plutôt que sur le prix.
À ce titre, l?interview du gouverneur de la BoM, Rundheersing Bheenick, dans l?express de mercredi dernier est riche en indications. Il fait comprendre que la BoM a «le devoir d?intervenir sur les liquidités». Il ne dit pas qu?elle doit intervenir sur le taux d?intérêt et encore moins sur le taux de change, mais «pour éponger les excédents de liquidités».
Voilà qui pose la problématique du moment : la BoM se trouve coincée entre un surplus de liquidités et une pression à la baisse du taux d?intérêt. De prime abord, on peut dire que le premier phénomène entraîne naturellement le second. Mais alors, on ne voit pas la nécessité pour le Comité monétaire d?assouplir le taux d?intérêt, surtout qu?un changement du Repo Rate ne résoudra en aucune façon le problème de liquidités.
Bien au contraire, une nouvelle réduction du taux d?intérêt aggravera ce problème, car elle fera augmenter la quantité de monnaie et dégénérera en inflation. Quand le marché est inondé de liquidités, la première chose à faire est de fermer le robinet monétaire, et non de l?ouvrir encore plus grand. La masse monétaire, faut-il le préciser, a crû de 15,7 % en 2007, contre 10 % en 2006.
Au lieu d?espérer bêtement que la future Commission de la concurrence sera d?une grande aide pour contrôler l?inflation, la BoM ferait mieux de suivre de plus près l?évolution de la masse monétaire pour savoir où va l?inflation. Les tensions inflationnistes sont toujours dues à un manque de rigueur de la part de la banque centrale. Mais il semblerait que la BoM commence à prendre conscience des risques de dérapage de la masse monétaire.
La réforme économique appliquée par le gouvernement est victime de son succès. Les investissements étrangers ne cessent d?affluer au point que le Fonds monétaire international met en garde contre «the impact of strong foreign capital inflows on aggregate demand». Tout le problème de la BoM est de savoir gérer le flux considérable de devises dans le pays pour éviter, ô paradoxe, une inflation par la demande?
Tant que la BoM fait tourner la planche à billets pour créer la contrepartie en roupies des devises qu?elle achète sur le marché interbancaire, elle n?a pas à réduire le taux d?intérêt, car cette opération a les mêmes effets qu?une détente monétaire. Les interventions de la BoM seront soutenues de peur, dit Rundheersing Bheenick, que «la roupie ne s?apprécie de façon exagérée». Ainsi, la BoM arrose le marché, à l?image des «plans d?irrigation pendant le déluge» de Jacques Rueff, en fournissant des liquidités avec le risque que la masse monétaire dérape.
La BoM a construit un parapet contre l?inondation monétaire, mais il n?est pas assez haut. La semaine dernière, la BoM a injecté près de Rs 2 milliards pour acheter 66 millions de dollars et 2 millions d?euros sur le marché local. Parallèlement, environ Rs 3 milliards de bons du Trésor et de bons de la Banque de Maurice étaient arrivés à échéance. Toutefois, lors de l?appel d?offres du vendredi, la BoM n?épongea que Rs 2,5 milliards alors que la totalité des offres s?élevait à Rs 6,8 milliards.
La politique monétaire a un coût de financement que la BoM n?est pas encore prête à assumer totalement, même si Rundheersing Bheenick déclare que celle-ci «n?a pas été mise en place pour faire des profits». Oui, mais la BoM n?est pas là non plus pour faire des pertes. Ce serait désastreux pour l?image du pays si demain le gouvernement devait recapitaliser la banque centrale avec l?argent du contribuable.
Actuellement, avec un capital de Rs 1 milliard et des réserves de Rs 20 milliards, la BoM ne court aucun risque de faire faillite. Mais l?achat de devises par la BoM a des limites. Si elle n?a pas les moyens financiers pour retirer tous les excédents de liquidités du système bancaire, la BoM n?a qu?à arrêter d?acheter des devises. D?ailleurs, elle ne doit pas faire payer aux contribuables un impôt d?inflation pour soutenir les exportateurs !
La BoM fait un appel aux corps para-étatiques, tels le National Pension Fund et la State Investment Corporation, de considérer des placements étrangers, notamment les fonds souverains. Mais qui osera investir en une devise qui se déprécie contre la roupie ? S?il y a des opportunités ailleurs, le secteur privé devra aussi les saisir. Cela allégera effectivement la pression sur la BoM d?avoir à acheter des devises.
Finalement, il existe une autre limite, celle à la réduction du taux d?intérêt. Si le Repo Rate n?a d?influence que sur les taux courts, il n?a pas d?emprise sur les taux à long terme, lesquels sont déterminés par le marché, c?est-à-dire par la confrontation entre l?offre d?épargne et la demande de capitaux. Notre économie est peut-être dans une «trappe à liquidités», chère à Keynes, où la monnaie injectée est conservée par les ménages et les entreprises. Ceux qui prêtent exigent un taux d?intérêt supérieur afin de compenser l?inflation anticipée.
(www.pluriconseil.com)
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