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Le Dernier samouraï

15 avril 2004, 20:00

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Il serait tout à fait légitime de penser que, de tous les réalisateurs travaillant dans la grosse machinerie hollywoodienne, Edward Zwick est l?un des plus sous-estimés. Voilà un metteur en scène qui ne jouit certes pas du prestige d?un ?géant?, mais auquel on pourrait attribuer le statut de cinéaste. Un peu plus de dix ans de carrière en tant que réalisateur de longs métrages et il a déjà derrière lui Glory (1990), un petit chef-d??uvre oscarisé, Courage Under Fire (1996), presque un chef d??uvre, et aujourd?hui Le Dernier Samouraï, assurément l?un de ses meilleurs films, sinon le meilleur.

Ces trois films traitent en gros du même sujet, la guerre et les guerriers, sans qu?aucun ne cherche pour autant à faire l?apologie du carnage. La guerre, c?est la seule et unique véritable tragédie qui soit, car ses causes sont toujours humaines. Pour notre malheur à tous, c?est aussi la plus belle des tragédies, ceux qui y participent devant faire appel à d?admirables qualités comme la discipline, la chevalerie, le courage et l?intégrité. Les meilleurs films d?Edward Zwick ont ceci de beau : en plus d?être spectaculaires, ils ont toujours mis en scène des personnages faisant le choix de décisions héroïques soit pour conquérir leur dignité, soit pour garder leur intégrité.

<B>Un capitaine alcoolique, désabusé</B>

Le Dernier Samouraï raconte l?histoire du capitaine Nathan Algren (Tom Cruise), vétéran de la Guerre de Sécession et ?héros? des guerres contre les Indiens ? comprenez, par ces guillemets, qu?il a participé à des massacres d?Indiens au nom de la liberté d?entreprise et du gros capital. C?est la raison pour laquelle il est devenu alcoolique, désabusé et qu?il fait des cauchemars la nuit. Comme il faut bien vivre, Algren loue son statut de héros à la marque Winchester, racontant son histoire (avec effets spéciaux et tout) aux braves gens dans les foires tout en faisant de la publicité pour les fameuses carabines. C?est ainsi qu?il retrouve le sergent Zebulon Gant (Billy Connolly, le célèbre fantaisiste écossais amorçant une carrière hollywoodienne), qui servait sous ses ordres, son officier supérieur le colonel Bagley (Tony Golgwyn), massacreur arrogant et suffisant, et qu?il rencontre l?envoyé de l?empereur du Japon. Celui-ci lui offre un gros salaire s?il accepte d?aller former les troupes de l?empereur qui combattent contre un certain Katsumoto (Ken Watanabe), un chef samouraï en rébellion. Algren accepte.

On peut supposer le public suffisamment familier à l?Amérique de 1876 et aux mentalités occidentales de l?époque, grâce au cinéma. La reconstitution du San Francisco d?antan (avec ses rues en montagnes russes rappelant Bullit), sorte de passage obligé pour Edward Zwick, n?est donc pas véritablement une surprise. En revanche, ce Japon entrant dans la modernité est un véritable choc visuel. Les habits traditionnels qui côtoient les costumes occidentaux, les modes de transport dont le palanquin et les bâtiments, les divers petits métiers qui s?y pratiquaient, les soldats japonais équipés à l?occidentale, les rituels de la cour impériale?. C?est un véritable tableau, un autre univers que le spectateur découvre à travers le capitaine Algren. Et, comme pour nous montrer ce que pouvaient être des Européens à l?esprit plus ouvert vivant au Japon à cette époque, Algren rencontre Simon Graham (Timothy Spall, vu auparavant dans les films de Ken Loach et de Mike Leigh), un négociant anglais devenu traducteur. Ce dernier a même traduit des poèmes écrits en japonais et considère que les samouraïs sont ?des sauvages armés de sabres, d?arcs et de flèches?.

Dans ce Japon soucieux de se défaire de la féodalité pour embrasser la modernité, l?Occident voit surtout l?argent qu?il y a à se faire : les représentants de la Remington Arms Company sont en quête de contrats pour la fourniture d?armements et l?ambassade américaine est avant tout un comptoir pour la conclusion d?accords commerciaux très lucratifs (tout cela aboutira soixante ans après à l?attaque de Pearl Harbour : on récolte ce que l?on sème?).

Voilà ce que le film parvient à transmettre en moins d?une demi-heure, des sensations qui nous parviennent pour la plupart à travers les yeux du personnage. Car Le Dernier Samouraï est un film produit par Tom Cruise pour Tom Cruise. Cela est quelque peu irritant mais néanmoins évident de bout en bout même si son personnage n?est pas le véritable héros de l?histoire.

Le véritable héros apparaît lorsque les soldats du capitaine Algren sont envoyés trop tôt au combat contre les samouraïs de Katsumoto, qu?ils sont vaincus et qu?Algren, parti se battre à leurs côtés, est blessé et capturé. Il est recueilli par le chef de clan et soigné dans son village, chez la s?ur de ce dernier. A partir de ce moment, le film évoque à la fois Danse Avec Les Loups et Lawrence D?Arabie. A travers Katsumoto, Algren découvre l?univers des samouraïs : leur raffinement, leur culture, leur courage, leur quête constante de l?amélioration personnelle, leur sens de la discipline, leur science du combat, leur code éthique et leur sens très poussé de l?honneur.

Certains ont mal apprécié cette vision idéalisée des samouraïs et on ne saurait leur en tenir rigueur sachant que, comme tout tenant du pouvoir dans n?importe quel système féodal, les samouraïs étaient surtout des racketteurs. Il reste qu?ils étaient des guerriers exceptionnels et que, contrairement aux chevaliers d?Occident, ils avaient, eux, une véritable éthique et un véritable sens de l?honneur.

<B>On en oublierait les combats... </B>

La force de ce film précisément, c?est qu?il nous fait accepter cette vision idéalisée, qui se reflète souvent dans la simple présence de l?acteur Ken Watanabe. Il incarne ces qualités attribuées aux samouraïs d?une manière très physique ? par de simples gestes ou des regards ? tout comme le faisait Toshiro Mifune en son temps. Les échanges entre son personnage et celui qu?incarne Tom Cruise y sont aussi pour quelque chose : hostiles d?abord, puis courtois, puis empreints de franche camaraderie mais toujours contenus dans les limites de la politesse.

A propos de rapports, la facilité de compréhension a voulu que ce seigneur féodal japonais ait déjà une certaine maîtrise de l?anglais. Cela dit, Le Dernier Samouraï est un film américain dans lequel les Japonais ne parlent pas américain : ils parlent japonais et c?est l?étranger américain qui apprend leur langue. Il apprend aussi des coutumes japonaises et au contact des gens de ce village qui finissent par l?accepter, il devient l?un des leurs et retrouve sa dignité ; la façon dont tout cela se passe est l?un des points forts de ce film.

On en oublierait presque les combats. Il n?y en a pas beaucoup, mais ils sont spectaculaires à souhait et ils ont une justification. L?attaque du village par les ninjas, filmée de manière classique mais musclée, est une bonne mise en appétit de la bataille finale (que l?on voit venir de loin) entre les samouraïs et l?armée japonaise modernisée. C?est l?ombre de Kurosawa qui plane sur ce dernier champ de bataille avec des canons et de beaux uniformes d?un côté, et des sabres, des arcs et des flèches et de magnifiques armures, de l?autre ; le culte du profit contre celui de l?honneur.

L?histoire était censée être celle du capitaine Algren, voilà qu?elle se révèle être celle du seigneur Katsumoto. Dans ce combat qui a pour seule finalité l?héroïsme, on se réjouit de le voir si heureux de pouvoir suivre l?exemple des héros des Thermopyles. Chose curieuse : il est encore une fois question d?invasions barbares.

<B>« Habits traditionnels qui côtoient costumes occidentaux, palanquins, petits métier traditionnels, soldats japonais équipés à l?occidental, rituels de la cour impériale?. Un véritable choc visuel.»</B>

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