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Le créole à l?école

9 février 2004, 20:00

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Empêcher un enfant de comprendre le monde, le confondre, est un crime. Pour l?introduire à la connaissance, il faut bien évidemment lui parler dans sa langue maternelle. Celle de 791 465 Mauriciens est le créole, ou plus précisément le ?Morisien?, comme l?appelle le linguiste Dev Virahsawmy. Ce chiffre est incontestable, démontré par le dernier recensement de l?État : sur une population de 1 143 069 Mauriciens, près de 70 % disent parler ?Morisien? chez eux. Il est suivi par le bhojpuri, la langue la plus utilisée par 142 385 Mauriciens.

Or, à l?école mauricienne, dès l?entrée au primaire, la langue d?enseignement est l?anglais, langue maternelle de? 3 505 Mauriciens seulement ! Faut-il chercher plus loin les causes du fort pourcentage d?échec aux examens de fin d?études primaires ? Ils sont quatre enfants sur dix à être condamnés parce qu?on a voulu leur apprendre l?inconnu par l?inconnu. Arrêtons le massacre. Et regardons la vérité en face.

La première langue ancestrale dans ce pays, c?est bien le créole. Si l?on admet que ?ancestrale? signifie ?parlée par les ancêtres?, c?est incontestablement le créole la langue que parlent, depuis plusieurs générations, la majorité des Mauriciens, quelle que soit leur origine. Cette langue n?est donc pas celle d?un groupe ethnique ; elle appartient au patrimoine commun.

Pour les langues orientales, il est coutume de considérer l?hindi, par exemple, comme une langue ancestrale, même si aujourd?hui l?hindi n?est parlé ?at home? que par 7 265 Mauriciens. Or, la première langue orientale ancestrale, c?est le bhojpuri. Suivent les autres langues venues du sous-continent indien, le tamoul, le télégou, le marathi et l?ourdou. De ce point de vue, ni l?arabe ni le mandarin ne peuvent se qualifier comme langues ancestrales. Nous ne nous connaissons pas d?ancêtres qui ont parlé arabe ou mandarin.

Comment alors expliquer que, langue ancestrale et maternelle de la majorité des Mauriciens, le ?Morisien? n?ait pas trouvé sa place légitime de médium d?enseignement dans notre système d?éducation ? Deux raisons l?expliquent : les préjugés, d?une part, et l?archaïsme du système sur le plan de la pédagogie, d?autre part.

Il n?y a pas lieu de revenir sur les préjugés qui empêchent l?épanouissement de la langue créole. Il y a ceux qui nient sa vocation de langue et qui continuent à l?associer à un dialecte vulgaire arguant notamment de l?inexistence d?une graphie et de son utilité relative en tant que langue de communication au plan mondial. Il est vrai que les querelles de chapelle des linguistes ont bloqué l?évolution de la langue. Mais on est aujourd?hui plus près d?un compromis. Il faut urgemment régler cette question. C?est la première priorité.

La vraie question, en vérité, est pédagogique. Il s?agit de faire admettre par tous que le meilleur moyen de permettre aux enfants du cycle primaire d?accéder à la connaissance, de maîtriser graduellement les autres langues nécessaires à leur épanouissement, est d?utiliser la langue qu?ils parlent et qu?ils peuvent plus facilement maîtriser. Ils n?apprendront que mieux l?anglais, langue internationale la plus parlée au monde, et le français, langue internationale (autant d?ailleurs que langue ancestrale de 39 827 Mauriciens), et les autres matières.

En fait, s?il y a volonté politique, le ?Morisien? peut servir de médium d?enseignement dans un délai relativement court. Il faut encore s?entendre sur ce qu?est une langue d?enseignement. C?est la langue par laquelle l?enfant mauricien apprendra à lire, à écrire, à compter. Pour l?instant, cet apprentissage se fait dans une langue étrangère, l?anglais.

Faire du créole un sujet d?étude au même titre que le français et les langues orientales, c?est un autre débat. D?abord, ce serait une grossière erreur d?opposer le créole, langue parlée par tous les Mauriciens, aux langues orientales. Le ?Morisien? n?est pas une langue ethnique, il est la langue nationale. Le linguiste Virahsawmy l?explique en ces termes : ?lang national se enn lang atraver lekel enn gran mazorite dimoun dans enn pei konsiaman e/ou inkonsiaman desinn e skilpte zot idantite. Dapre mo obzervasion sa lang la se Morisien mem si pa ena la loi ki dir sa?.

À l?école primaire Willoughby de Mahébourg, c?est d?ailleurs dans cette langue nationale que j?ai appris l?anglais et le français et je n?ai pas le sentiment d?un échec.

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