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Le commencé du monde
Cette crise financière, aux contours encore flous, dont tout le monde parle, souvent sans en mesurer toute sa dimension, nous force à sortir du débat insulaire, trop axé sur des sempiternelles alliances ethniques (qui tournent en rond). Elle nous oblige à prendre du recul afin de voir notre civilisation en plus grand.
Elle nous rappelle que rien n?est statique, que tout est mouvance. Tant mieux.
Entre chiffres faramineux et explications fumeuses car incomplètes, nous assistons, en fait, à la marche, ces jours-ci en accéléré, du monde multipolaire. Elle est descendue, sous la forme d?un tsunami financier de Wall Street, pour noyer de dettes et de doutes, les places boursières du monde entier.
Sur cette toile de fonds en péril, avec des secousses sérieuses à prévoir sur les principales places internationales, de l?autre côté du globe, le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, affirme que le système financier mondial devrait être « modernisé et démocratisé en urgence ». En France, où le président Sarkozy demeure le plus fidèle allié idéologique du système libéral américain, on réalise que « les risques de propagation de la crise à l?ensemble du système financier sont réels ». Même si on y évoque un scénario équivalent à la crise de 1929 couplé à un choc pétrolier proche de celui de 1973, les surexcités de la croissance, au lieu de perte de croissance, préfèrent parler de « croissance molle ». C?est dire la débandade?
Pour bien mesurer l?énormité du « Bail Out » que le gouvernement doit verser à un secteur privé, jusqu?ici réfractaire de la moindre intervention de l?Etat, prenons un exemple parlant. Avec une somme de 700 milliards de dollars, on pourrait en fait créer la dix-septième plus importante économie du monde, soit celle d?une importance similaire à celle des Pays-Bas ! Maintenant, imaginez ce que cela représente pour les pays où des millions de gens n?ont pas un dollar par jour pour vivoter. C?est cela le choc de notre civilisation !
Si la haute finance se retrouve à genoux, tel un mendiant, c?est aussi à cause du contexte politique aux Etats-Unis, d?où les valse-hésitations autour du plan de sauvetage. Le dernier « Time Magazine » explique pourquoi Washington DC ne veut pas donner « a blank check » à Bush et à Paulson. Les Républicains, qui ne peuvent plus se permettre de froisser la classe moyenne, sont devenus moins libéraux que les démocrates !
« After the bailout of a financial industry gone hog wild during the Reagan-initiated Era of deregulation, Bush has revived Big Government in the worst possible way: the middle class will pay, in perpetuity, for the sins of the powerful », analyse Joe Klein, éditorialiste au Time.
S?il est trop tôt pour décréter que le système ultra-libéral est mort, on peut en revanche discuter de ses difficultés de survie bien réelles.
Le monde occidental panse ses blessures et repense sa vision économique qui a été imposée sur le reste du monde, grâce aux accords de Bretton Woods.
Souvenons-nous : la fin de la guerre froide a commencé sur une note triomphaliste de l?Occident, dont l?essence propagandiste est joliment résumée dans « The End of History » du philosophe américain d?origine japonaise Francis Fukuyama. Ce titre, manifestement trop audacieux, faisait accroire que le monde moderne pour progresser ne pourrait que suivre les recettes occidentales de développement?
Et pendant longtemps, le bloc asiatique a eu le sentiment d?avoir été exclu de l?histoire mondiale.
« For two centuries, the Asians ? from Tehran to Tokyo, from Mumbai to Shanghai ? have been bystanders in world history, reacting defenselessly to the surges of western commerce, thought and power. That era is over. Asia is returning to the center stage it occupied for eighteen centuries before the rise of the West », relève de manière cinglante le Singapourien Kishore Mahbubani, longtemps diplomate aux Etats-Unis et considéré comme l?un de nos plus fins analystes des relations internationales, dans son dernier ouvrage The New Asian Hemisphere. Comme le résumait un philosophe africain, l??uvre de Mahbubani n?est peut-être pas sacro-saint, mais au moins « il nous permet d?entendre l?autre son de cloche » !
Qu?on le veuille ou non, la montée en puissance de l?Asie ? en 2050 la Chine, l?Inde et le Japon seront parmi les économies les plus puissantes du globe ? est irrésistible. Cette émergence contraste avec la faillite du système financier que brandissait l?Occident victorieusement. Le bloc asiatique, avec ses milliards de personnes, et de dollars, influera de plus en plus sur la future gouvernance politique et économique du monde. Avec Wall Street, c?est aussi le FMI, la Banque mondiale et les Nations unies qui tremblent !
Nous assistons, ces jours-ci, à la fin d?un « zeitgeist », plus précisément la suite de la fin du monde selon Fukuyama et le commencement d?une ère nouvelle selon Mahbubani. Nous sommes ce commencé.
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