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Le cimetière des éléphants blancs
La piscine de Plaine-Verte ? 60 millions de roupies ? pourrait figurer dans le recueil des gags du siècle. Elle a été inaugurée peu avant les élections générales par Paul Bérenger, et pour les besoins de la cause médiatique, était remplie de monde. Mais, dès le lendemain, elle était discrètement fermée. En cause : le fait que le personnel nécessaire n?avait pas été recruté ! Exercice qui devrait enfin être terminé dans quelques semaines et qui verra une nouvelle inauguration officielle par le nouveau lord-maire et député travailliste, Reza Issack.
Si la piscine de Plaine-Verte va enfin être inaugurée, les exemples d?éléphants blancs sont légion. Qui ne connaît pas l?horrible Millennium Tower de Wooton ? La foire de Cité-Martial ? Ou encore les nombreux jardins d?enfants de nos villes et villages ? Sommes-nous les champions du monde du gaspillage des fonds publics ?
Piscine municipale des Salines, vendredi, 10 heures. On se serait attendu qu?elle accueille des collégiens à cette heure. Mais les lieux sont déserts. Et pour cause : ce qui avait été qualifié par Paul Bérenger de « joyau offert aux Port-Louisiens » est toujours fermé au public. Une plaque commémorative rappelle cet engagement des politiques.
Depuis 1993, date de sa construction, la piscine n?a été ouverte au public que pendant trois mois. Rappelons qu?elle a coûté aux contribuables de la capitale la bagatelle de Rs 12 millions. Mais comme c?est souvent le cas, la montagne a accouché d?une souris. La piscine ne fait pas 50 m de long (dimension olympique) et ne peut donc pas accueillir des épreuves « normales ».
Qui plus est, comme « la politique a pris le pas sur le technicien », ce projet était voué à l?échec car le système de pompage choisi, « est tout sauf efficace ». Tombé en panne fin 1993, il ne fonctionne toujours pas et, les travaux de construction de la piscine terminés, il est quasi impossible de la rendre fonctionnelle. À moins d?investir environ Rs 50 millions pour (presque) tout refaire, la piscine des Salines demeurera inutilisée pendant des années encore?
Gares routières transformées en? piscines
« Nos politiques, qu?importe leur bord, ont en commun le fait qu?ils se lancent dans des projets sans réfléchir. L?important, pour eux, est que l?on voit des infrastructures sortir de terre ! »
Ce constat lapidaire d?un ancien PS, qui a travaillé avec des ministres de tous bords, situe bien ce qui a entraîné la présence de tant d?éléphants blancs.
Première question « jamais abordée » par les politiques, selon un ingénieur municipal : « Est-ce un projet nécessaire ? Répond-il aux vrais besoins des personnes ? » Souvent, des critères, qui n?ont rien à faire avec « les vrais besoins », sont privilégiés. Ainsi, dans le cas de la piscine des Salines, on avait tant promis aux citadins que la capitale allait être le « fournisseur attitré de l?équipe de natation » de Maurice qu?il fallait bien faire quelque chose. D?où l?adhésion populaire à cette décision de construire cette piscine.
Ce manque de planification se retrouve également au niveau de certaines gares routières. Ces dernières sont souvent transformées en? piscines lors de grosses averses. Cela par manque de canalisations appropriées. « Comment peut-on dépenser des millions pour une gare qui ne fonctionne qu?à 10 % à la moindre averse ? », se demande un ingénieur qui a travaillé à la RDA. La réponse ? « Il y a peu ou pas de projet ou de plan d?ensemble. Tout est fait piece-meal et les fonctionnaires ne vont jamais aller contre la volonté du ministre, PPS ou député. »
Le suivi des travaux en cours est aussi dénoncé : « Souvent, les travaux sont finis et les contracteurs payés alors que les spécifications du contrat n?ont pas été respectées », déplore Ashwin, ancien fonctionnaire des Infrastructures publiques. Et le jeune homme de donner l?exemple de nombreux drains construits sous les différents gouvernements et constamment épinglés par les rapports de l?Audit. Les rapports 2002, 2003 et 2004 citent de nombreux cas précis. « Que fait-on pour empêcher ce dysfonctionnement chronique ? »
Parfois des projets « valables » sont terminés mais ne peuvent pas être opérationnels faute de personnel formé. Deux exemples frappants : les équipements pour des tests ADN et la piscine municipale de Plaine-Verte. L?État a dépensé plus de Rs 6 millions pour des équipements pouvant confondre des criminels grâce à leur empreinte génétique (ADN). Mais, depuis près de cinq ans, ils sont toujours dans des caisses cachetées dans des stores.
La raison ? Nul n?avait pensé au fait qu?il fallait un personnel qualifié pour faire les tests. Et comme ni l?ancien, ni le nouveau gouvernement n?a prévu des bourses de formation à l?étranger, les tests se font en Grande-Bretagne ou en Afrique du Sud à grands frais.
Et bien sûr, il n?y a jamais de responsable. La NDU et la mairie de Port-Louis, par exemple, se renvoient la balle quant à la fermeture du terrain de foot Mamade Elahee, à Cité-Martial. Un fil de haute tension traverse le terrain et personne ne veut casquer pour le faire enlever. Résultat : les Rs 20 millions investies dans le stade n?ont servi à rien, le terrain étant fermé depuis plus de deux ans.
Et que dire du New George V Stadium ? La rénovation de cet illustre stade pour les Jeux des îles de l?océan Indien avait coûté Rs 125 millions aux contribuables. Mais aucun ingénieur travaillant sur le chantier ne semblait être au courant que Forest-Side est un lieu pluvieux. Conséquence : vu l?absence de drains, le terrain est inondé à la moindre averse. « Plus adapté au water-polo qu?au foot », lâche, dépité, un international mauricien de football.
Le marché fantôme de Quatre-Bornes
Mais la palme des éléphants blancs revient au nouveau marché fantôme de Quatre-Bornes. Depuis 1976, « chaque maire a annoncé le début des travaux », relate un cadre municipal. Il y a eu des dizaines d?études et de propositions. Et toutes ont coûté de l?argent. Qui plus est, « on a eu au moins trois maires qui ont posé la première pierre du nouveau marché. » Anne, ma s?ur Anne, ne vois-tu rien venir ? Cela fait quatre ans, maintenant, que l?on parle d?un nouveau marché à Saint-Jean, à l?entrée de la ville. Des maquettes ont été présentées, mais, jusqu?ici, pas la moindre pose de première pierre. Pas encore?
<B>CITE-MARTIAL : UNE FOIRE SANS MARCHANDS</B>
« Pas question de bouger d?ici, à moins que le gouvernement et la municipalité nous dédommagent ! » : le ton est ferme. Farook n?en démord pas : il ne quittera pas la rue Sir Célicourt-Antelme, Port-Louis. Marchand ambulant depuis cinq ans dans ce qui est désormais une rue piétonne réservée aux marchands ambulants, Farook « y gagne bien [sa] vie » et rejette toute idée d?exercer ailleurs. Comme d?ailleurs la cinquantaine de ses confrères.
« On a parlé de nous recaser sur le ruisseau du Pouce, à côté du cinéma Majestic. Ou à la foire de Cité-Martial. Nous n?en voulons pas. Nous souhaitons rester ici, car nous avons fidélisé notre clientèle. Qui se déplacera pour venir nous voir à Cité-Martial ? Pas question de bouger », ajoute, de son côté, Nalini, qui « bosse » près du supermarché Winner?s. Ce refus de quitter les lieux, on le constate chez une écrasante majorité des marchands ambulants. Pourtant, s?installer au Hawkers? Palace, prévu rue La Poudrière, intéresse bon nombre d?entre eux.
« Nous ne savons pas si nous y serons. Le nouveau lord-maire a déclaré que le projet sera revu. Nous n?en savons pas plus », déclarent Aïsha et Reshad, un couple vendant des t-shirts. Pourquoi ne veulent-ils pas bougés ? Les raisons sont diverses : lieu hautement fréquenté ; rue fermée à la circulation ; proximité avec les banques, « tant pour les clients que pour les marchands » ; absence de dialogue et de concertation avec les autorités ; peur que d?autres marchands ne viennent occuper les lieux après leur départ?
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