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Le Charoux nouveau est arrivé
Le Charoux nouveau est arrivé. Roger, le peintre de l?île Maurice profonde par excellence, convie ses amis et autres amateurs de Beaux-Arts et de paysages sublimes mis en toile, cette semaine (de mercredi à samedi) à la galerie du Coin de Mire, Centre commercial Le Mauricia, à Grand-Baie. Comme ce vin, dont on ne se lasse jamais de célébrer la nouveauté, ce rendez-vous artistique et régulier garantit le même mélange harmonieux d?attente largement comblée, de talent éprouvé, de technicité maîtrisée, d?une île-sujet de contemplation à la hauteur d?une telle quête d?âme et de vie intérieure, mais aussi de regard nouveau, habile dans l?art de disséquer et de distinguer le changement du constant, le mouvement de l?inhérent d?une nature toujours renouvelée.
Roger Charoux nous invite à prendre place à bord de sa peinture pour un voyage initiatique dans le temps et dans l?espace. Un voyage où, fort heureusement, chacun se déplace au rythme qu?il juge convenable, en allant à son gré d?une toile à l?autre. Et comme il s?agit d?une initiation autant débuter par la genèse de notre île.
Au commencement était la mer. La mer toujours présente, « aux reflets changeants » et donc toujours renouvelée. Charoux voit la mer qui cerne l?île de toutes parts avec les yeux des premiers hommes à l?avoir abordée, avec ceux des compagnons d?équipage de Warwyck, de Leguat, de Dufresne d?Arsel, de Garnier du Fougeray, de l?abbé de la Caille, de Bernardin de Saint-Pierre, de Milbert, de Nicholas Pike, de Bradshaw, de Le Juge de Segrais, de Max Boullé, de tous les peintres authentiques qui l?ont précédé ou qui cheminent avec lui dans une commune recherche de l?île Maurice profonde et plus exactement de ce qui l?anime.
Où sont les cases de paille ?
Son regard d?artiste est par nature virginal et innocent. Il voit la mer et le paysage marin tels qu?ils sont depuis le commencement du temps, à savoir un ballet inachevé dont les principaux acteurs sont le temps qui passe, le temps qu?il fait, la splendeur éblouissante du soleil, la contre-attaque nuageuse, les coups
de boutoir du vent ou les caresses de la brise légère, la blancheur dorée du sable, les rochers fouettés par la vague, le besoin constant d?occupation et d?invasion des plantes de toutes espèces, de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes couleurs.
Charoux, sur sa toile-radeau, aborde l?île Maurice de toutes parts. On peut ainsi l?apercevoir dérivant au large de la Pointe-aux-Piments, pointant sa longue-vue au-delà de Port-Louis, en direction du Corps-de-Garde, curieux chien de garde bleu-mauve, surveillant les hauts plateaux pour mieux tourner le dos à ce qui se passe derrière lui, indifférent, par exemple, à cette zone industrielle en train de remplir les espaces, hier encore désertiques, et qui va, aujourd?hui, de la montée Chapman jusqu?au bord des Sables Noirs. Où sont les cases de paille d?antan sur fond de montagnes de Moka et que le même Roger croquait jadis après avoir planté son chevalet dans le virage de terre rougeâtre, en revenant du phare de Pointe-aux-Caves, seul lieu habité sur ce bout du monde rocheux et caverneux ?
On retrouve Charoux à Saint-Félix à Mahébourg, ou encore à Palmar. La mer y est moins paisible. Les déferlantes plus fréquentes. Le vent constant rabougrit les filaos pathétiquement faméliques, les courbes, impitoyablement, attendent les dernières lueurs crépusculaires pour les transformer en sorcières de Macbeth et mieux terroriser ainsi les pique-niqueurs attardés.
Ne quittons pas le bord de mer sans une mention spéciale pour ce Morne- Brabant qui obsède notre artiste-prophète. Nos historiens officiels et autres archéologues du xixe siècle se mettent en quête de vestiges historiques, pouvant établir formellement la présence d?esclaves fugitifs suicidaires au sommet de cette montagne. En voilà des imbéciles ! Que ne font-ils pas appel à la clairvoyance artistique de Roger Charoux. Accom-pagnons cet artiste dans son exposé mystique.
Adieu brise du large
Au premier plan, des arbres gigantesques aux racines pendantes. De quoi se mettre à l?abri des crocs des molosses lancés à leur poursuite et d?assurer une vigilance constante et tous azimuts. Mais dans la trouée lumineuse au centre de ses toiles, notre peintre place délibérément, à la fois proche et inaccessible, le Morne-Brabant transfiguré. Son message est limpide. Le Morne est à l?esclave fugitif ce que le Golgotha est pour le Christ montant vers sa Résurrection et sa victoire sur la mort. Sous les coups de pinceau de Charoux, le Morne devient colline inspirée, Montagne de Dieu, autel sacré où le fugitif tient à s?immoler en espérant l?hypothétique communion des races et des religions, dans l?attente d?une humanité libérée de ses pesanteurs et s?émancipant au sein d?une fraternité retrouvée qu?une totale liberté rend authentiquement égalitaire. Vous voulez la preuve que le marron s?offre en expiation sur l?autel du Morne pour bannir à jamais la méchanceté du c?ur de l?homme ? Offrez-vous une vue du Morne, signée Roger Charoux. Mais attention à l?embarras du choix et à ne pas être pris de court par l?heure de fermeture de la galerie.
Du bord de mer, petite incursion au c?ur de l?île Maurice profonde. Rendez-vous avec des lavandières, celles de Souillac, du Batimarais de Jocelyn Grégoire et d?ailleurs. Adieu brise du large et air marin. L?atmo-sphère devient plus oppressante malgré la fraîcheur du cours d?eau. Les couleurs s?épaississent. Elles profitent même de l?eau limpide pour se refléter, se mirer à loisir, doubler l?effet oppression. Adieu pour toujours sérénité. Les couleurs s?affrontent par taches interposées.
Remontons ces cours d?eau. Ils nous conduisent à d?humbles cases, posées délicatement entre plaines verdoyantes, forêts menaçantes et remparts montagneux. Équilibre difficile. Et pourtant? Il suffit de maintenir un minimum d?harmonie pour que la paix des c?urs règne entre les hommes et la nature, au sein de la famille, avec ces bicyclettes qu?il faut réparer, ces pirogues qu?il faut calfeutrer à l?ombre d?une chapelle-prélart. Le peintre n?évacue certes pas la tristesse de la misère environnante. Il sait aussi que l?argent et l?aisance qu?il procure ne sont pas toujours signes de bonheur accru. Son message éternel demeure ceci : seul compte ce qui l?emporte au c?ur de l?homme et à l?intérieur de ses pensées les plus intimes, les plus déterminantes.
Nous descendons à présent des flancs montagneux pour pénétrer au c?ur de la ville des hommes, le long de leurs ruelles. Les formes et les taches colorées se modifient sans cesse mais elles chantent toujours la convivialité existant de façon indispensable entre toute existence humaine et son environnement immédiat. Il n?est pas évident de voir l?invisible du secret des c?urs mais nous pouvons faire confiance à notre guide. Il connaît le langage des c?urs et rien ne lui échappe de la richesse cachée au sein de toute existence humaine. Au marché central, par exemple, comme au bord de plusieurs rivières, à l?entrée de certaines cases, il sait déchiffrer la détermination existant dans le regard d?un être humain, fier de ce qu?il est profondément. Il le devine maître de son destin et cet essentiel lui suffit.
Nos pas aboutissent de nouveau au bord de mer. Un bord de la mer transformé en port et aux activités incessantes. Rare concession au développement et aux activités économiques et professionnelles. Mais même la rade est repos aux yeux de Charoux. Elle est ce bon port auquel on parvient sain et sauf. Repos du chalutier que la rouille dévore. Repos des hommes que la mer veut étreindre. Mer pour une fois berceuse.
Nous avons fait le tour des tableaux bien encadrés et sagement exposés les uns à côté des autres. Seuls les plus lucides d?entre nous évaluent correctement la puissance détonatrice que chacune des toiles contient dans ses centimètres carrés. Notre regard s?est purifié et raffiné. Nous sommes désormais plus proches de l?île Maurice profonde, envoûtante mais si accueillante lorsque nous l?abordons non pas en conquérants mais comme amants, comme solliciteurs. C?est alors que nous pouvons découvrir la tendresse qu?elle dégagera jusqu?à la fin des temps.
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