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Le bleu de l?impatience
A vos marques, prêts?attendez. Le temps est plus redoutable que la rouille. L?air de ne pas y toucher, il attaque nos membres. Les fige dans l?immobilité. Réflexe ou réaction mesurée? Nos doigts résistent. Ils tapotent le bord du siège, jouent avec des mèches de cheveux dérangés par le vent. Feuillettent distraitement un bouquin, vite abandonné.
Rien n?y fait, contre le poisson qui ne mord pas. Confortablement installée au sundeck, nous avons le loisir de rattraper une partie de nos heures de sommeil écourté. La pêche est un sport de lève-tôt.
Au moment de la prise de rendez-vous, Harry Rajah, de White Sand Tours, nous a prévenus: « être pile à 6 heures 30 au Morne Anglers? Club » . Voyons voir: six heures et demie à Tamarin, c?est environ une heure de route depuis les Hautes-Plaines-Wilhems. Sans oublier une douche glacée et un café bien corsé. Juste enfiler son maillot, emballer des cachets anti-mal de mer. Déjà le départ.
Dehors, les couleurs n?ont pas encore repris leur place habituelle dans notre paysage familier. Par la vitre baissée, les brumes de sommeil chassées à coup de bon air frais, nous communions en silence avec l?assiduité matinale des joggers. Leurs longues foulées font diminuer la distance entre l?océan et nous.
Nous n?y croyons qu?à demi. Nous sommes à l?heure. Dans la cour du Morne Anglers? Club, la table du petit-déjeuner est dressée dans le petit matin. Sur un tableau, la masse nuageuse de Bento, lointaine menace, loin de Tamarin. ?Que dit le site de la Navy?» entend-on.
Les transparences de la baie nous font signe. Là, tout près, au bout de la jetée, ont accosté neuf bateaux de pêche inscrits à la compétition. Avant d?embarquer à bord du Tora Tora III, nous nous berçons des effluves du café fumant.
<B> ?RESPECTER LES CYCLES DE LA NATURE? </B>
Au fil des gorgées, les accents se font entendre: américains, français, locaux, telle la marée. Les mains des pêcheurs déferlent sur les croissants chauds. Au diable le tour de taille. Palme remportée haut la main par les pâtisseries tentantes.
Le temps de se présenter à l?équipage qui nous accueille: Maria Rosa Ettore, l?Italienne zen avec sa cinquantaine épanouie, Sébastien de Ravel, vrai gentleman fisherman derrière d?épaisses lunettes de soleil . Et c?est le départ.
Sept heures du matin. Les pêcheurs se sont aussi occupés du ventre des bateaux: carburant, cannes à pêche, appareil photo, crème solaire, tout est vérifié et contre-vérifié. C?est respecter les règles de la compétition. Organisée sur le mode tag and release, car les marlins pêchés sont marqués puis relâchés.
L?engouement est contagieux. Le moteur développe sa puissance sous l?expertise de Conrad le skipper, épaulé de Hubert. Petit mais costaud sous son t-shit vert goémon, il disperse ses allures de petit mousse, racontant comment il a gagné une compétition internationale de pêche en mars, se prépare à la prochaine et n?est qu?un assistant sur ce bateau. Comment il rêve au sien. Cela égaye la monotonie de l?attente. Les appâts des sept lignes disposés, les moulinets ajustés, il n?y a plus qu?à attendre. Encore attendre.
Maria Rosa donne l?exemple. Les gestes précis, elle déroule sa serviette toute blanche sur une banquette. En roule une autre en boule pour s?en faire un oreiller. Sans plus attendre, elle s?installe. Se relève, histoire de grignoter. S?allonge encore, posant sa casquette sur des yeux gris-bleu un peu froids.
Profitant d?une autre pause chips, nous lui arrachons quelques phrases. Généreuse en sourires, elle compte ses mots. Aligne avec force «per che» et «si, si», expliquant que la première règle de la pêche au gros est de garder son calme.
De ce sport, Maria Rosa parle avec nostalgie. Ses émotions percent sous la surface de son énergie contrôlée. « Je l?ai découvert avec mon mari il y a une vingt ans.» Quinze ans qu?elle revient à Maurice, de novembre à mars, minimum. Avant de repartir vers les mers chaudes, en quête de prises systématiquement pêchées puis relâchées. «Il faut respecter les cycles de la nature.»
Pensées écolo renforcées par la première touche du jour: un sac plastique! Le temps de changer de position, de grignoter et reprendre la relation longue durée avec la mer. Le jour s?éternise. Le phare d?Albion, les chaînes de montagnes, le Fort-George, le Trou-Fanfaron deviennent une sarabande répétée.
Imperceptiblement, nous piquons du nez. Nouvelles fraîches, potins, états d?âme sont épuisés chez les six personnes qui partagent l?espace du Tora Tora III. Au soleil, à l?ombre, l?immensité bleue finit par fatiguer nos yeux. Par nous écraser de sa maîtrise du silence. Par nous laisser seuls face à nos pensées.
Avant que l?incroyable n?arrive. Une touche. Une vraie. En un instant, envolée la léthargie de toute une journée. Toutes les lignes sont remontées. Maria Rosa a déjà enfilé son harnais puis un gant noir à la main gauche. Mais la lutte ne sera que de courte durée. Cinq minutes chrono pour ramener un «Waouh.» Un coup de gourdin sur le coin de la tête. Du sang qui gicle. La queue qui ne bouge plus. «Ce n?est qu?un échauffement.» La compétition finit le 30 novembre.
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