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L?autre face de la pauvreté
Rajeswaree Seebaluck, « Railway Road », l?Espérance-Trébuchet
Un semblant de « maison » est posé à même le sol boueux. Les pluies des derniers jours n?ont pas arrangé les choses dans ce squat. Les draps déchirés et soulevés par un coup de vent laissent entrevoir la petite cuisinedu « logis » situé dans le ghetto Railway Road à l?Espérance-Trébuchet.
« Je voudrais avoir une maison dans une cité, mais je ne sais pas faire les démarches. Je ne sais ni lire ni écrire, et si je me rends à Port-Louis, je pourrais me perdre », lâche Rajeswaree Seebaluck, comme un aveu d?impuissance devant tant de misère. Son époux a abandonné ses quatre enfants pour aller vivre chez sa « deuxième femme » et la plus petite, Arthee, est en CPE.
La demeure des Seebaluck n?a rien d?un havre de paix. Loin de là. « Le soir, les couleuvres et les rats s?aventurent sur le lit, sans compter le vacarme des grenouilles qui coassent », avoue Rajeswaree. Mais au-delà des conditions de vie, manger à sa faim n?est pas chose aisée. « Ce soir (NdlR : jeudi soir) je n?ai pas de riz.
Et pourtant, aujourd?hui, c?est l?anniversaire de mon fils Anil, qui a 18 ans. Je suis là en train de préparer une daube pour les enfants. J?aurai à aller chercher deux pommes d?amour chez les voisins pour préparer le repas », explique notre interlocutrice, visiblement embarrassée.
Arrive-t-elle à nourrir quotidiennement sa famille ? « Souvent, nous dormons le ventre vide. En cherchant du travail durant la journée, je demande aux gens de me donner les pains rassis plutôt que de les jeter. Après, je fais frire ce pain dans de l?huile avant de le servir comme repas. Le pain qu?Arthee ramène de l?école, je le garde pour le lendemain. »
Assise à côté de sa mère, Arthee semble grelotter. Elle n?a pas de pull ou de quoi se protéger de la morsure du vent.
Elle écoute la conversation et semble blasée face à la souffrance que sa mère déballe. Sa scolarité n?est pas heureuse.
« Dans la classe, ils me disent que je suis pauvre. Cela me met en colère. Ils se moquent de ma famille parce qu?on est dans la dèche. Mon professeur me demande d?être plus appliquée dans mes études. Mais comment faire quand mes livres sont trempés et que je n?ai même pas une place à la maison où faire mes devoirs », lâche furieuse, la petite Arthee.
Railway Road, à l?Espérance-Trébuchet, est une poche de pauvreté. À quelques mètres de la « demeure » des Seebaluck se trouvent quatre autres familles qui vivent dans des conditions précaires. Au fin fond de Railway Road, chez les Gokhool, ils sont cinq à vivre dans une bicoque, dont un enfant qui n?a que 26 jours. À la tombée de la nuit, sans électricité et à lueur d?une bougie, la famille attend les nouvelles du père qui a été conduit à l?hôpital car il souffre de fréquentes crises d?épilepsie.
Ses journées, il les passe à maudire sa maladie et sa misère. Souffrant de son rein, Pradip Kumar Bholah, la cinquantaine, a les yeux pleins de larmes lorsqu?il nous raconte sa détresse. La fatalité physique et matérielle, il en connaît un rayon. Assis sur un banc devant sa maison en tôles rouillées, il se tord de douleurs, grimace et se démène en anglais pour nous expliquer l?acharnement du « destin » sur lui. Pourquoi en anglais ? Parce que, pour lui, l?horloge du temps s?est arrêtée à cette où, dans les années 80, alors jeune et talentueux, il dirigeait une équipe de ferrailleurs en Arabie saoudite. Il admonestait alors son équipe en anglais. Comme il voudrait que ce temps-là revienne !
Mais l?homme a connu une véritable descente aux enfers, à commencer par son état de santé. Aujourd?hui quasiment handicapé, il ne peut rien faire sans l?assistance permanente de son épouse. « Mon rein m?a lâché. Le médecin m?a dit qu?il n?y a pas de guérison possible et la douleur me torture », concède-t-il. Et depuis ce malheur, ce père de deux enfants oscille quotidiennement entre les affres de la maladie et le refuge dans l?alcool, tout en comptant les jours.
Son fils gagne sa vie comme apprenti peintre alors que sa fille est en Form V. Le seul revenu sûr de la famille, c?est l?aide que Pradip reçoit du ministère de la Sécurité sociale et qui se monte à moins de Rs 4 000.
Pour améliorer son quotidien, il aurait souhaité que cette aide sociale soit convertie en pension d?invalidité.
En nous expliquant le cruel jeu du destin, il sollicite sa femme, Sheela : « Donne-moi une cigarette pour que mon esprit travaille un peu. » Et en tirant sur sa cigarette et en essuyant ses larmes, il en vient à regretter qu?« autrefois ma tête était comme un ordinateur. Hélas, maintenant, je ne sais pas ce qui s?est passé ». Et Sheela de nous rappeler qu?à cause de son époux, elle n?arrive pas à travailler. « Je dois veiller sur lui et malgré le fait que je peux travailler, je suis obligée de rester à ses côtés », affirme-t-elle. Au tréfonds de son malheur, le seul espoir de Pradip demeure ses enfants. « J?aurais souhaité que mon fils devienne policier, mais il préfère le secteur de l?hôtellerie. Je ferai des démarches pour qu?il suive des cours dans ce domaine. Quant à ma fille, qui est en Form V, elle suit des leçons particulières pour quatre sujets. Cela coûte Rs 1 000 par mois et je me suis endetté », dit-il. Et de rappeler qu?il avait 23 perches de terrain à son nom, mais qu?il a donné une partie à un cousin pour qu?il « solve my problems ».
Sheela voudrait, elle, trouver un emploi et une structure de conseil. Une maison en béton avec une cuisine lui serait également utile. « Si vous-mêmes, vous étiez dans une telle misère, auriez-vous été heureux ? Je suis en vie, mais je ne connais pas la joie », conclut Pradip Kumar.
Deux enfants en bas âge sur les bras, Géral-dine Bru re-grette d?emblée que son aînée s?absente souvent de l?école pré-primaire où elle a été admise. « Gyano est âgée de quatre ans et demi. La maternelle se trouve à Roches-Noires et faute d?argent et à cause de problèmes de transport, je ne peux pas la déposer ni la récupérer tous les jours à l?école », explique Géraldine. Pour elle, sa priorité du moment est de trouver un emploi, ce qui, selon elle, lui permettra de répondre positivement aux besoins de sa famille. « Cela fait deux ans que je suis à la recherche d?un emploi. Je suis allée voir dans les magasins pour travailler, mais hélas c?est peine perdue. » Ce n?est pas pour autant qu?elle a perdu tout espoir. « Avant-hier (NdlR : mardi) une équipe de l?Empowerment Programme a organisé une évaluation des besoins et j?ai donné mon adresse et mon identité. J?espère cette fois qu?on m?aidera à trouver un emploi », souhaite-t-elle.
Quid de la nourriture ? Là aussi, c?est la galère. « Nous ne pouvons pas toujours déjeuner. Depuis qu?ils sont petits, j?ai habitué les enfants à boire du thé sans lait et à manger du pain sec. Quand ils me demandent de la nourriture, je leur donne du pain sec. Ils se sont habitués maintenant », confie Géraldine. « Quand il n?y a pas à manger, c?est ?se débrouille qui peut? et parfois, nous demandons à la boutique de la localité de nous accorder des crédits. » Et depuis peu, selon elle, les hausses de prix des produits alimentaires ont corsé les choses. « Par exemple, je ne peux plus acheter de lait », avoue-t-elle.
Et il faut dire que la vie n?a pas été tendre avec Géraldine. Après avoir eu deux enfants d?elle, son époux s?en est allé avec une autre. « Depuis que je suis mariée, je me suis retrouvée pauvre et je dois me débrouiller seule. Je reçois bien une aide sociale, mais ce maigre revenu de Rs 1 800 n?est pas suffisant pour pouvoir vivre décemment. » Et d?ajouter devoir « emprunter l?électricité auprès de sa mère et l?eau chez un voisin ».
Géraldine n?est pas une inconnue des ONG de la région. Dans le passé, elle a reçu l?aide du Trust Fund for the Integration of Vulnerable Group, qui lui avait donné quelques poulets pour faire de l?élevage et entretenir un poulailler. Mais l?expérience a été un échec. « Les poulets que nous avons nourris avaient cessé de pondre parce qu?on n?avait pas les moyens de leur donner la nourriture qu?il fallait », explique-t-elle.
« Les poules avaient besoin de Layers Feed et comme celui-ci n?était pas disponible, ils ont commencé à leur donner du Growers Feed. Dès lors, les poules ont arrêté de pondre. C?est pourquoi il faut un accompagnement social et dans le cas de Géraldine l?accompagnement a été de courte durée », nous confie un travailleur social. Et de saluer l?insistance de l?Empowerment Programme d?encadrer les personnes nécessiteuses dans la durée.
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