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Las Vegas, ville assoiffée
On ne plaisante pas avec les fuites à Las Vegas. Francis Reyes, 24 ans, est l?un des « flics de l?eau » de la ville. Au volant de sa voiture, il traque les gaspillages. Mais ce ne sont pas les jeux d?eau du Bellagio, la fausse lagune du Veni-tian ou la piscine du Mandalay Bay qui pompent le plus. L?eau de ces hôtels-casinos tourne en circuit fermé. Les plus grosses éponges sont les pelouses. Et l?heure est grave. Las Vegas avait pris l?habitude de dépenser l?eau sans compter. La ville est aujourd?hui rattrapée par son environnement. L?eau manque.
Pour comprendre, il faut se rendre au bord du lac Mead, à 50 km au sud-est de la ville. C?est la construction du barrage hydroélectrique d?Hoover sur le fleuve Colorado, achevé en 1935, qui a entraîné la création du lac et permis le développement de Las Vegas. Mais aujourd?hui le providentiel château d?eau est à moitié vide.
Bientôt plus assez d?eau
Le puissant fleuve Colorado est, quant à lui, mal en point. Chaque année, sous l?effet de températures plus élevées, la neige des montagnes Rocheuses s?évapore au lieu d?alimenter le fleuve. Et pendant que le lac se vide, Las Vegas grossit : 8 000 nouveaux arrivants s?installent tous les mois.
Les émigrants viennent pour l?emploi, le coût de la vie, la faiblesse des impôts et l?été perpétuel. On croise des serveuses de Brooklyn, des croupiers chinois, des chauffeurs de taxi d?Abyssinie. La ville compte 2 millions d?habitants, contre 770 000 en 1990. Il n?y a pas assez d?écoles, de médecins, et bientôt plus assez d?eau.
Le sujet fait régulièrement la « une » des journaux, mais les hommes politiques locaux restent discrets. Ils renvoient sur Patricia Mulroy, le plus souvent appelée « Pat », la directrice de la Southern Nevada Water Authority (SNWA). Et en matière d?eau, seul ce que dit Pat Mulroy compte.
« Las Vegas est dans l??il du cyclone, affir-me-t-elle. Pouvons-nous garantir qu?il n?y aura pas de pénurie dans les années qui viennent ? Non. Nous devons nous préparer au pire. » Avec une pugnacité que même ses adversaires reconnaissent, Pat Mulroy cherche donc de l?eau.
Et Las Vegas ne peut pas compter sur le Colorado. La loi du fleuve, qui date de 1922, le partage entre sept États. Il faut négocier âprement. Le Nevada a, par exemple, versé 350 millions de dollars à l?Arizona pour qu?il stocke son eau en excédent dans une « banque » souterraine.
Des adversaires sur son chemin
Mais cela ne suffira pas. La ville devra chercher son eau au c?ur du Nevada, à 500 km au nord, dans un aquifère qui pourrait alimenter la ville « pour toujours, s?il est géré correctement », affirme Pat Mul-roy. Le coût de la construction d?un pipeline (800 km de tuyaux) est estimé à plus de 3 milliards de dollars, et l?argent n?est pas un problème pour Las Vegas.
Mais la ville trouve des adversaires sur son chemin. « Le niveau de la nappe souterraine va baisser, explique le biologiste Jim Deacon. Les sources se tariront, les zones humides s?assécheront, les racines des plantes seront à sec. »
Mais ce n?est pas tout. Le centre du Nevada est habité. Des milliers d?éleveurs y prélèvent de l?eau souterraine pour irriguer les terres. Ils n?ont pas envie de partager. « Comment croire qu?ils vont prendre notre eau sans affecter la vie ici ?, lance l?éleveur Cecil Garland. Tout mourra autour de nous. »
Les travaux du pipeline doivent commencer en 2010, pour une mise en service en 2015. Mais les opposants sont décidés à se battre devant les tribunaux.
Et ralentir la croissance de la ville n?est même pas envisagé. « Comment empêcher les gens de s?installer dans une ville qu?ils aiment ? », argumente Jon Summers, le porte-parole du puissant sénateur du Nevada, Harry Reid. « Aucune métropole n?a jamais arrêté volontairement son développement, renchérit Pat Mulroy. Nous pouvons seulement contrôler le mode de croissance, qui doit être plus économe en eau et en espace. »
Le monde aurait tort de croire que Las Vegas est une anomalie, une pécheresse assoiffée née par accident du désert, qui doit retourner au désert, disent ses habitants. « Ce qui nous arrive va arriver très vite à d?autres », prévient Patricia Mulroy.
@ 2 008 Le Monde ? Gaëlle Dupont ?
(Distribué par The New York Times Syndicate)
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