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L?art de la réinsertion selon « Simé La Limière »

17 avril 2004, 20:00

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Mardi, 14 h 15. Le silence règne en maître. Regroupées en cercle, des femmes sont à l?affût des moindres faits et gestes de Van Zyl Lagrange, enseignant d?art sud-africain, de passage à Maurice. Leurs yeux traquent les lignes et les courbes des feuilles d?arbre pour mieux les immortaliser. Quelques secondes plus tard, les pages blanches prennent vie et couleur du bout d?un pinceau. À la vue de ces dessins fraîchement réalisés, des sourires s?esquissent sur des visages rayonnants. On se croirait presque à l?école. Mais voilà, à la Craft Academy, les rôles sont inversés. Ici, les profs sont les élèves ! Depuis le début de l?année, ces neuf « élèves », qui participent au projet Simé La limière, sont initiées aux différentes techniques artistiques. « Nous les formons sur les divers aspects de l?art, le dessin, la peinture, l?artisanat. Elles utilisent les connaissances acquises pour dispenser, à leur tour, des cours de réinsertion aux détenus », explique Camille Sénèque, qui assure la formation. « Le but est que les formatrices puissent travailler avec n?importe quelle matière pour créer des ?uvres », poursuit Dini Lallah, également chargée de cours à la Craft Academy de Quatre-Bornes.

Ainsi, durant trois jours, ces jeunes femmes suivent des cours pour ensuite aller dans les prisons deux fois par semaine. Les neuf formatrices sont réparties en groupe de deux ou de trois. Qu?est-ce qui les a donc poussées à arpenter le Simé La limière ? Et bien, la majorité des participantes voulaient relever le défi. D?autres, comme Marie Michelle, la plus jeune stagiaire du groupe, n?a pu résister à cet appel : « Tou dimoune ti pé coz en mal lor banne prison. Nou aussi nou ti pé gagne peur surtout pou sécurité mais après nou fine visité. Nou ti envie aide banne prisonniers là pou ki zot regagne l?espoir. » Selon cette jeune femme de 27 ans, qui fait du travail social depuis plusieurs années, dès le premier jour des cours, les prisonniers se sont montrés très enthousiastes : « Banne détenus bien emballés. Zot envie appran kitchose dans zot la vie. » Françoise, 46 ans, une autre stagiaire, brosse aussi un tableau positif du projet. « Banne détenus éna beaucoup talent. Zot bien respecté nou et zotte bien discipliné dans séki zotte fer, même kan nou donne zotte devoirs. Mais zotte gagne peur ki banne lézot rejette zotte kan zotte sorti dans prison », confie-t-elle. Ces échanges entre les formatrices et les prisonniers, des hommes de 22 à 58 ans, ne sont pas été dépourvus d?anecdotes. Ainsi, le jour où le cours sur les initiales s?est métamorphosé en découverte visuelle. « J?avais apporté des magazines pour que les détenus puissent y trouver des lettres et former les initiales de leurs noms. Mais voilà qu?ils étaient tellement captivés par les images et les articles des revues qu?ils en ont oublié les lettres », confie-t-elle. Une autre fois à la fin d?un cours, un jeune détenu lui lança une phrase qui restera gravée dans son c?ur : « Madame eski ou pou vini tous lé zours ? ». « Je suis vraiment émue en voyant l?intérêt que les détenus portent aux cours. Ils veulent juste une oreille pour les écouter, qu?une main leur soit tendue pour qu?ils retrouvent la porte de sortie », affirme-t-elle.

Lors des cours, de nombreux thèmes sont évoqués tels que le récit d?une histoire imaginaire, la réalisation de logos, la technique de la mosaïque, des exercices se rapportant à l?identité, les rêves. « Un détenu a recommencé à rêver d?un nouvel avenir grâce à ces cours de réinsertion. Aujourd?hui, son plus grand désir est de devenir culturiste après sa libération », assure Marie-Michelle. « Avec sa cours là nou senti nou utile. Nou senti nou pé réussi fer kitchose pou ki banne prisonniers capav reprend goût à la vie », ajoute Françoise.

Au total, 150 détenus des prisons de Richelieu, de Petit Verger, de la prison des femmes de Beau-Bassin ainsi que du Correctional Youth Centre (CYC) et du Rehabilitation Youth Centre (RYC) pour les mineurs bénéficient de ces cours de formation. Le projet Simé La Limière, financé par la Haute commission britannique, a été possible grâce à la collaboration de la Craft Academy et de l?association Ki nou été. Cette ONG a démarré ses activités en 2001 en introduisant une cellule de parole et d?écoute à la prison. « Le besoin de réinsertion des prisonniers se faisait sentir. Grâce au projet Simé La Limière, nous voulons créer un chemin de reconstruction pour que chaque détenu puisse trouver la lumière au bout du tunnel », explique Sophie de Robillard, présidente de Ki nou été.

La Craft Academy bénéficie du support de quelques formateurs étrangers en art comme Van Zyl Lagrange et Stanley Cohen. Ces deux Sud-Africains étaient à Maurice la semaine dernière pour former les stagiaires. « C?est un plaisir pour Stanley et moi de découvrir ces activités entourant la réinsertion des prisonniers. Je pense que le châtiment ne doit pas être déshumanisé. Au contraire, il faut ?uvrer et redonner cette notion de l?humanité aux prisonniers. Le concours des stagiaires peut aider les prisonniers à regagner cette confiance humaine. Par exemple, l?art cultive l?attention de tout un chacun et permet de développer le sens de l?imagination. Lorsque les formatrices elles-mêmes expérimentent cette découverte, elles sont plus à même de les partager avec les autres et de leur transmettre cette confiance de soi », confie Van Zyl Lagrange. Les cours de formation dureront jusqu?en novembre prochain. Les instigateurs du projet veulent obtenir un plus grand support de l?état, pour employer les stagiaires et les aider à poursuivre ce travail de réinsertion.

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