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L?art de conjuguer
par Marie-Annick SAVRIPÈNE
Mayline Yung, 22 ans, est non seulement plaisante à regarder mais agréable à entendre également. C?est clair qu?elle pourrait disserter à l?infini sur le textile et la mode, actuels objets de ses passions.
Le portfolio renfermant les travaux de ses trois ans de BSc (Hons) en «Textile and Fashion Design» a d?ailleurs séduit Jean Li Wan Po et Kendal Tang, directeurs de la Richfield Tang Knitwear (RTK) de Coromandel. à tel point que bien avant qu?elle n?obtienne ses résultats finaux, ces derniers l?ont embauchée aussi bien comme styliste que comme responsable du développement du produit. Plusieurs élèves de sa promotion ont également été recrutées par la RTK. Elle et une amie, qui occupe les mêmes fonctions, sont les premières embauchées.
Bien que Mayline n?y soit que depuis trois semaines, elle a déjà donné son avis sur les modèles, les tissus et la gamme de couleurs de la collection automne-hiver 2007-2008. En ce moment, elle prépare une collection pour des adolescentes de 12-13 ans sur laquelle elle préfère rester silencieuse. Elle apprécie le fait que ses patrons aient été très compréhensifs à son égard, la libérant de bonne heure pour qu?elle puisse assurer les dernières retouches à ses six créations pour le défilé de fin d?études de samedi dernier à l?Aventure du Sucre.
Nourrie au berceau de la création
Depuis l?enfance, Mayline a été nourrie au berceau de la créativité. Sa grand-mère manie l?aiguille admirablement bien. Même si ses parents tiennent un commerce d?articles dits de luxe, son père est artisan cordonnier. Il dessine des sandales que la dizaine d?ouvriers travaillant pour lui, exécute dans le petit atelier aménagé à son domicile.
Lorsqu?elle n?est pas à jouer avec ses poupées, Mayline passe son temps à observer le savoir-faire de son père. Elle veut absolument étoffer la garde-robe de ses compagnes inanimées de jeu. Pour ce faire, elle récupère des morceaux de tissus de sa grand-mère et se met à la couture. Lorsqu?elle devient plus adroite, elle délaisse l?aiguille pour la machine à coudre de son père.
Sa scolarité primaire et secondaire, elle l?accomplit au collège de Lorette de Curepipe. C?est d?ailleurs là qu?elle opte pour le textile comme matière d?études et ce, sur recommandation de son père. «Je savais que je me destinais à un métier créatif mais mes idées n?étaient pas très claires. Mon père m?a encouragée vers le textile.»
Si en Form V, l?examen final de cette matière porte surtout sur la rapidité d?exécution dans la couture d?une partie d?un vêtement, en Form VI, c?est le vêtement complet qui doit être réalisé dans un strict délai imparti.
Ses résultats obtenus, Mayline veut poursuivre des études supérieures en France car «c?est le pays à la pointe de la mode». Elle fait une demande d?admission à cet effet au sein de deux institutions françaises. Pour la forme, elle demande aussi à se faire admettre à l?université de Maurice qui s?apprête à recruter son quatrième groupe d?étudiants de BSc. (Hons) en «Textile and Fashion Design».
Or, c?est l?université de Maurice qui l?accepte en premier. Et comme le temps passe et qu?elle doit donner une réponse, c?est quelque peu à contre-c?ur qu?elle se retrouve sur le campus du Réduit. Le textile et surtout la passion communicative de Sabrina Ramsamy et d?Asvin Bahadur, deux de ses chargés de cours, comptent pour beaucoup dans son intégration au cours du premier semestre suivant son admission. «Ils m?ont donné le goût de me rendre à l?université et d?apprendre les technologies du textile.»
Stages dans différentes entreprises
Elle a hâte d?être en deuxième année, même si cela signifie avoir des cours de huit à 16 heures avec une heure de pause. «La première année est surtout théorique. J?avais hâte de passer à la pratique et découvrir notamment les différentes techniques d?impressions et d?application de designs assistés par ordinateur.»
Et pour qu?il n?y ait pas un trop grand fossé entre les livres et la vie réelle, l?université de Maurice les place en stage au sein de différentes entreprises de confection durant les vacances scolaires. C?est ainsi que la jeune fille effectue un stage à l?usine l?Inattendu d?Aline Wong et à la Compagnie mauricienne de textile.
Lors de sa dernière année de cours, Mayline se concentre sur les travaux de fin d?année. Elle doit rendre une dissertation sur un sujet de son choix mais tous les thèmes qu?elle veut développer sont déjà pris par d?autres élèves. Sabrina Ramsamy lui suggère de s?essayer au recyclage du papier. Mayline ne se le fait pas dire deux fois.
Elle surfe le Net et découvre les procédures de recyclage du papier. Elle note non sans une certaine satisfaction qu?un seul couturier de renom a osé confectionner une robe entièrement en papier recyclé pour l?exhiber sur podium lors d?un défilé international.
Elle se dit qu?elle harmonisera papier recyclé et matières nobles sur le thème «Les mariées de l?été». Or, le plus dur reste à faire, à savoir, les essais pour obtenir le papier recyclé désiré. «J?ai pris plusieurs types de papiers ? du papier d?imprimante, de fax, d?imprimerie ? que j?ai mélangés à l?eau et passés au mixer. Lorsque j?ai tout écrasé, j?ai obtenu une pulpe à laquelle j?ai ajouté d?autres éléments tels que des copeaux de bois ou des feuilles du papayier à demi séchées pour obtenir une pulpe tantôt plus solide, tantôt plus décorative avec un effet moiré.»
Cette pulpe est ensuite tamisée pour enlever l?eau. La fine couche restante sur le réseau métallique est mise à sécher au soleil pour qu?elle durcisse. Le résidu sec obtenu est du papier recyclé.
Mayline multiplie les essais. Elle réalise une centaine d?échantillons mais n?en conserve qu?un peu plus de la moitié qui a pris une jolie teinte amande. Elle se met à coudre ses robes bustiers, longues et courtes, à partir de soie sauvage, d?organza et de voile. Sur certains pans de tissus, elle imprime des motifs, sur d?autres, elle réalise des broderies avec des fils dorés. Ce qui la gêne, c?est que tous ses échantillons de papier recyclé sont rêches et par conséquent difficilement utilisables. Elle réfléchit sur le bien-fondé de l?utilisation d?un agent assouplissant. Après avoir essayé la plastification qui laisse des relents malodorants, elle finit par choisir la silicone qu?on utilise en construction pour colmater les ouvertures. «J?ai fait un essai et j?ai réalisé qu?avec la silicone, le papier s?alourdit certes, mais devient plus mobile.»
Pour faire des nervures, elle applique un couteau en plastique sur la silicone, quand elle ne la perce pas légèrement pour obtenir un effet de dentelle et de broderie anglaise. Une fois, les effets désirés obtenus, elle coud le papier recyclé devenu pliable sur les bustiers et entre les pans des jupes. Au lieu de boutons, elle prend des perles. L?effet visuel global est saisissant et de toute beauté comme cela a été souligné par la presse au cours de la semaine écoulée.
Bien qu?elle n?ait pas été désignée lauréate de sa promotion, Mayline a été très touchée par le fait qu?à la fin dudit défilé, une des invités à la manifestation est venue la voir dans les coulisses pour lui demander de lui vendre une de ses robes de mariée. «J?étais abasourdie. Il faut dire que grâce à Desbro International, nous avons pu valoriser nos créations. Mais je ne m?attendais pas à un impact aussi immédiat. J?ai même une amie qui va se marier et qui veut acheter une de mes créations. Mais c?est impossible car pendant deux ans, ces robes demeurent la propriété de l?université de Maurice.»
Mayline ne croit pas que l?industrie textile va péricliter. Pour preuve, dit-elle, son embauche à la RTK et l?agrandissement futur de cette compagnie dont ceux qui placent des commandes sont majoritairement des Européens. Tout comme elle ne craint pas de perdre son individualité en réalisant des collections qui tendent à être très commerciales. «Je réussis à faire passer mes idées dans les prototypes que je propose. Cela dit, je ne désespère pas de présenter ma propre collection de vêtements pour dames un jour.» Si elle réussit à ne pas se faire happer par le système, voilà une jeune fille qui devrait de nouveau se faire remarquer?
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