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La voix des rails

3 juillet 2004, 20:00

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Voilà un homme de 84 ans comme on en connaît pas. A lui tout seul, Treebhowan Rambhojun restitue des pans de notre passé, celui de l?île Maurice des années 40 et celle des chemins de fer sous l?ère coloniale. Avec lui, il faut prendre sa curiosité en patience.

Treebhowan Rambhojun n?est pas un homme pressé. Pour lui, chaque détail a valeur de souvenirs. Ils remontent à la surface avec vivacité. Il y a d?abord, la naissance de cet homme particulier, sur qui, le temps semble avoir peu d?emprise. C?était, se souvient-il, un matin de mai 1920, le jour de l?Empire Day. Dans l?évocation de ses souvenirs, il est capable de se remémorer le chant patriotique des petits écoliers et de le détailler mot à mot.

Il y a ensuite, le passage à l?école de Mesnil, quartier qui jouxte celui où il est né : Saint-Paul. Puis il y a cette bourse qui lui permet d?être apprenti sur les lignes de chemin de fer. Son apprentissage dure cinq ans. « Au bout de cinq ans, j?ai décroché mon certificat et ma feuille de route,» raconte-t-il en s?amusant lui-même de cette formule et de l?étonnement qu?elle suscite chez nous. C?était, comme cela à l?époque. La formation ne garantissait pas un emploi immédiat.

Treebhowan Rambhojun prend son mal en patience. Il s?occupe entre-temps de l?atelier de charrette de son père et fait quelques menus travaux de plomberie. Il doit travailler pour soigner sa famille.

« J?avais chaque jour, huit personnes à faire manger, midi et soir, » se souvient-il.

En 1943, il est rappelé au chemin de fer. Il est alors un ouvrier de troisième grade. Une ligne de chemin de fer relie le dépôt de Plaine-Lauzun, aujourd?hui dépôt de bus, à la gare de Curepipe. « Etant un ouvrier de troisième grade, je n?avais pas beaucoup de responsabilités, mais j?avais des perspectives pour avancer. J?ai acheté des livres, j?ai appris des choses techniques.» Les connaissances acquises lui permettent de passer avec succès, les épreuves qui vont faire de lui un ouvrier de second grade. « C?était trop facile pour moi. Je côtoyais des ouvriers intelligents qui me donnaient de bons conseils. Je n?ai eu qu?à m?appliquer,» raconte-t-il.

Défiant les saisons hivernales et le réveil aux aurores, il se déplace chaque matin au pas de course, pour gagner Phoenix afin d?y prendre le train. Direction Plaine-Lauzun, pour être au travail à 7 heures. A l?époque, aucune absence n?est tolérée. Et quand frappe la terrible et terrifiante « fièvre malaria » et que la quinine, ne fait plus effet, il faut trouver une autre solution. Il déniche une plante, la «quiranellie ». Cette plante qui pousse non loin de son travail à Plaine-Lauzun, lui permet de combattre cette fièvre.

En 1957, Treebhowan Rambhojun décroche la chance de sa vie. Il a carte blanche pour remettre sur pied des trains défectueux. Il est même autorisé à consulter directement son supérieur, un certain M. Kurton. Ce qui, à l?époque, était un fait aussi inhabituel qu?exceptionnel. Après plusieurs mois de labeur, Treebhowan Rambhojun parvient à relever le défi. Il accède alors au poste de « foreman.» Du poste de « foreman », il devient en 1958, conducteur de trains.

De souvenirs en anecdotes, Treebhowan Rambhojun laisse échapper sa plus grande fierté. De passage en Inde, pour un voyage d?agrément avec sa famille, il a conduit, au pied levé, un train de vingt-cinq wagons, de Jaipur à New Delhi. Dans la masse des souvenirs dont il est le plus fier, il évoque, en souriant, la mémoire de Basdeo Bissoondoyal. Ce dernier l?a pris sous son aile et lui a appris nombre de choses. « J?étais son disciple. Il m?a appris à me tenir en société, à soigner des malades et à avoir foi dans la vie. »

La mort des lignes de chemin de fer, a mis fin à trente ans d?une histoire d?amour particulière de l?homme avec les rails. « Je l?ai vécu comme une veillée funèbre. Mais les chemins de fer n?étaient plus rentables. Le gouvernement colonial n?avait pas d?autre choix que de fermer, » raconte-t-il l?air renfrongné.

Aujourd?hui, Treebhowan Rambhojun est un homme comblé. A la retraite depuis 1982, après avoir mis ses compétences techniques au service de diverses industries, il peut être fier de ce qu?il a été et de ce qu?il est devenu. Grand-père de huit petits-enfants, il laisse couler les heures dans son atelier personnel, à peaufiner bois et métaux, à réparer serrures et portes, à confectionner des arrosoirs et des outils de jardinage.

Entre deux réunions du Railway Museum, à qui il a offert ses anciens outils de travail, Treebhowan Rambhojun n?est pas prêt à s?endormir sur ses lauriers. Le travail c?est la santé ! Treebhowan Rambhojun en est la preuve vivante.

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