Publicité

La violence domestique est-elle une fatalité ?

29 janvier 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Fêlure. Calamité. Chaos total. La violence à l?encontre des femmes, quelle soit physique ou morale est comme l?envers de la vie, son continent noir, sa face inavouée, son insoutenable énigme. ?C?est comme si on m?arrachait le c?ur et on le piétinait devant moi. Je ne trouve pas d?autres façons d?exprimer ma souffrance?, raconte Sangeeta qui eut à subir les agressions physiques d?un père alcoolique, puis celles d?un mari égoïste.

Sangeeta est un prénom fictif car rien que l?idée de décliner sa vraie identité la fait tressaillir. Une peur immodérée de la réaction de son bourreau devant l?épanchement public de ses déboires. Vous la connaissez peut-être pour avoir lu la rubrique des faits divers. Derrière les récits de vie qu?ils rapportent et cristallisent, on entendrait presque le cri de douleur des victimes. Ils jettent une lumière crue sur une certaine misère sociale et morale. Le fait divers est le pouls de la société. Et il est important de l?ausculter.

Sangeeta, 30 ans, est une véritable loque humaine. Ses quatre enfants sont le fil ténu qui la retient à la vie. Elle est venue, avec eux, se réfugier au foyer de SOS Femmes battues à Moka. Une véritable forteresse.

La directrice, Ambal Jeanne, explique : ?Nous avons été obligées de nous barricader avec de hauts murs et du fil de fer barbelé parce que les hommes revenaient avec des armes. Il y a même eu un cas avec des cocktails Molotov.?

Les violences physiques que subit Sangeeta ne sont jamais isolées. Elles sont accompagnées d?injures et de menaces et précèdent le plus souvent des rapports sexuels forcés. ?Je ne compte plus les fois où il m?a agressée sexuellement, m?obligeant à faire des choses que je ne voulais pas??, confie Sangeeta.

La violence psychologique peut exister séparément ou n?être qu?un préalable à la violence physique. C?est une violence faite d?attitudes et de propos humiliants, dénigrants. Elle porte atteinte à l?estime de soi et à la confiance en soi.

Les pressions psychologiques observées, au sein du couple, commencent par une remarque désagréable sur le physique comme ?qu?est-ce que t?es mal coiffée? et finissent par une mâchoire fracassée Cette violence insidieuse peut se poursuivre pendant une longue période. La victime est paralysée, maintenue dans un état de tension et d?angoisse sous l?emprise de son bourreau.

?Il me pousse tellement à bout que plus d?une fois j?ai songé à me suicider. S?il n?y avait pas mes enfants, je l?aurais déjà fait. Une fois, il m?a même dit ?to pena fami, al bwar enn doz poizon?.? Sangeeta est seule au monde, seule face à son tortionnaire, délaissée par une mère qui lui reproche le choix d?un mari qui n?est pas de la même religion qu?elle.

Outre les séquelles psychologiques, les lésions traumatiques sont une des conséquences de la violence physique. Les traumatismes dentaires, oculaires, maxillo-faciaux sont le pain quotidien des femmes battues. Sangeeta énumère les sévices subis alors qu?elle était enceinte de plusieurs mois. ?Il me griffait, il me frappait à la tête à coups de poing et même après ma césarienne, il s?est déchaîné sur moi. On dirait qu?il avait attendu mon retour pour se défouler. Dans mon état, je ne savais pas où aller.?

Sangeeta poursuit sa spirale de l?enfer tout en donnant le sein au petit dernier. 12 ans de vie qui lui ont été arrachés. Enième épisode où son mari la pourchasse dans la cour avec un sabre devant leurs enfants terrorisés.

La mort aurait pu être l?issue de cette scène. Ce qui est le cas pour de nombreuses femmes battues. ?Bann misie ki fer dominer ar madam, bizin enn bon koreksion. Zot pas per protection act. Avek mwin de 2000 roupi ki leta donn mwa, kouma mo pou debat ??

La classe dite ?pauvre? n?a pas le monopole de la violence domestique. A SOS Femmes battues, Ambal Jeanne explique : ?Il n?y a pas de catégorie particulière mais la classe laborieuse n?a pas honte de demander de l?aide.? Elle déplore la recrudescence de cas de femmes étrangères mariées à des Mauriciens de la grande bourgeoisie qui atterrissent au foyer. ?L?ambassade de France nous aide à ramener les Françaises dans leur pays contrairement à celle de l?Inde.?

Elle dit vivement regretter le manque de services d?accompagnement et de maisons transitionnelles qui permettraient aux concernées de partir sur de nouvelles bases. ?Nos fonds arrivent à expiration et il est temps que le gouvernement prenne ses responsabilités. Si nous fermons nos portes, où iraient-elles avec leurs enfants ? On ne peut pas se contenter de réagir épisodiquement et épidermiquement ou de pleurer quand une femme meurt. C?est avant qu?il faut agir.?

TRAUMATISME

Quand les enfants payent les conséquences

■ Manuel, un petit bout de chou au visage poupin mais avec une infinie tristesse dans le regard, apparaît dans l?embrasure de la porte au foyer de S.O.S. Femmes battues, ?Ma, monn fini manze. Monn lav mo lasiet mo mem.? Il veut apporter un brin de réconfort à sa mère en détresse et en pleurs. Combien de Manuels la violence domestique engrange-t-elle ? Il est reconnu que les enfants des femmes brutalisées sont profondément affectés par ces agressions. Leur comportement, leur développement psychologique et leur adaptation en milieu scolaire en pâtissent. Ils ont tendance à être déprimés et à se replier sur eux-mêmes. ?Les enfants qui arrivent au foyer sont très traumatisés. Ils revivent ces scènes, ils font des cauchemars. Malgré leur capacité d?adaptation, il est toujours difficile d?expliquer à un enfant que son père est méchant ou malade?, souligne Ambal Jeanne. Les enfants, pour la plupart des garçons), témoins d?incidents d?une grande violence risquent davantage d?adopter un comportement violent à l?âge adulte. Ceux qui ont plus de dix ans ? l?âge où ils commencent à s?identifier au père ? ont tendance à imiter ce dernier. Ils deviennent agressifs envers leur mère ou tout autre femme de leur entourage. Lorsque la mère quitte le toit familial en emmenant ses enfants, ces derniers sont invariablement affectés par les pertubations qu?occasionne ce changement dans leur nouveau train de vie. En délaissant le domicile conjugal, l?appauvrissement de la victime devient inévitable.

L?origine de la violence à l?égard des femmes

Dans sa déclaration sur l?élimination de la violence, adoptée en 1993, l?Assemblée générale des Nations unies a reconnu que ?cette violence est la manifestation de rapports de force historiquement inégaux qui ont abouti à la domination des hommes sur les femmes?.

La violence conjugale éclate souvent

? lorsque la victime essaie de se soustraire à l?autorité de son compagnon,

? lorsqu?elle enfreint l?ordre établi,

? lorsque la victime n?épouse pas le rôle et le modèle féminins traditionnels,

? lorsqu?elle souhaite mettre un terme à une relation insatisfaisante.

Question à

Radha Gungaloo fondatrice de SOS Femmes battues et avocate.

● Quelles sont les faiblesses du ?Protection Act? ?

A priori, le Protection from domestic violence act est une bonne loi. Elle est claire, simple et directe et les victimes de violence peuvent aller à n?importe quelle Family Protection Unit pour préparer leur demande de protection order. Une fois obtenu, le ?persécuteur? est désigné.

Le problème est d?une autre nature. L?agresseur a un droit de défense, qui est son droit démocratique le plus absolu. Cependant, pour le cas de violence domestique comme pour celui de viol, la cour devient un théâtre où, revirement de situation, l?homme violent se proclame victime-martyr accusant la vraie victime de l?avoir provoqué et humilié.

Le deuxième point crucial, c?est que souvent la violence physique cesse pendant la durée du protection order mais la violence verbale ? remarques désobligeantes, humiliation, dénigrement ? qui est plus difficile à prouver augmente. Ce qui amène les femmes à dire ?plito li ti bat mwa ki li maltret ek imilie mwa?. Les femmes se retrouvent une fois de plus piégées.

Le second ordre est l?occupation order. Il y a très peu de victimes de violence qui demandent et obtiennent l?ordre d?expulser le mari du toit conjugal pour une durée ne dépassant pas 24 mois. On a beau avoir une loi, l?idée patriarchale qui veut que le charbonnier est maître chez lui persiste et influe sur les décisions des officiers de la Family Protection Unit, de la police et de la cour.

TEMOIGNAGE

?On ne voit pas d?issue, on subit?

■ Il est des récits qui vous laissent aussi désarmés qu?incrédules devant l?atrocité dont est capable l?être humain. L?effroyable histoire de Solange (nom fictif) forcée à se marier à un garçon choisi par sa mère est de ceux-là.

?Je me suis dit que par ce mariage, j?allais connaître un peu de répit. Déjà à la maison, j?étais battue par mon père et mes frères. Je n?avais pas l?impression de faire partie de la famille. Pourquoi cet acharnement ? Mes frères m?attaquaient à coup d?assiette et de verre cassés.

Je n?ai connu que six mois d?accalmie. Après ce court laps de temps, mon compagnon s?est mis à me tabasser. Mâchoire fracassée, ?il au beurre noir étaient mon lot quotidien. Le summum, c?était le week-end et lorsqu?il avait bu. Je devenais son ?punching-ball?. Une fois, il a même mis le feu à mes vêtements. Heureusement que les brûlures n?étaient que superficielles.

Je n?avais pas le droit de sortir sauf pour aller dans sa famille. Et même là, il m?enfermait dans une chambre pendant que lui et sa famille allaient en discothèque. Il tapait même les enfants et les incitait à envoyer des objets sur moi. Après les coups de mon mari, je suis tombée sous ceux de ma belle-mère. Certaines personnes ont même pensé que j?étais consentante pour ces actes violents. Mais quand on est dans cet engrenage, on ne voit pas d?issue, on subit.

Publicité