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La vie en pente dure

24 novembre 2005, 20:00

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● <B>Votre route personnelle a été difficile, vous vous retrouvez aujourd?hui à la tête de la Natresa, c?est un aboutissement ? </B>

Je me retrouve dans mon élément en quelque sorte. Depuis plus de dix ans, je suis engagé professionnellement dans ce domaine de la réhabilitation et de la réinsertion sociale des toxicomanes et des alcooliques. J?aborde ce travail avec courage. Je le sens comme un défi, surtout dans les circonstances actuelles?

● <B>C?est-à-dire?</B>

Il y a une grande hypocrisie. On a pris une phrase que j?ai dite et on l?a retirée de son contexte concernant le mot urgence à propos de la toxicomanie. Cela a crée une confusion.

● <B>Vous vouliez dire quoi ? </B>

Je voulais dire qu?il n?y avait aucune urgence dans la prise en charge d?un toxicomane. Je me référais à un article paru dans un hebdomadaire qui disait qu?un toxicomane qui s?était rendu à la Natresa s?était vu dire que cet organisme n?avait pas accepté une proposition de prise en charge collective de 10 toxicomanes. Je voulais dire que pour travailler avec Un toxicomane, c?est déjà dur? Et puis on voit souvent des toxicomanes qui, un jour, se disent : ?Je vais essayer d?arrêter?. Et là, il faut que tout le monde soit là pour leur moindre désir. Qu?il y aura un coup de bâton magique. J?ai emprunté du docteur Oliveinstein, une autorité mondiale en matière de toxicomanie, la phrase suivante : Il y a des étapes à ne pas brûler. La seule urgence, c?est de donner au toxicomane les renseignements nécessaires sur sa situation et du parcours qu?il aura à faire. La seule chose urgente viendra du toxicomane lui-même. Je suis de ceux qui sont convaincus que 80 % de l?effort viendra du toxicomane lui-même. Je sais de quoi je parle : j?ai été un toxicomane. La volonté que nous avons eue pour prendre le produit, il nous faut trouver la même pour en sortir. C?est là où j?ai trouvé ma force.

● <B>La désintoxication n?est pas un processus facile. Y a-t-il une méthode applicable à tous ? </B>

Je suis un désintoxiqué et je vous le dis : quand j?entends des gens parler de guérison, ça me dépasse un peu. Etre désintoxiqué est un sursis quotidien. Tout ça est une question de produit. Quelquefois, en cure de désintoxication, on utilise des produits qui peuvent aussi rendre dépendants. D?une dépendance à la drogue, on peut devenir pharmaco-dépendant. Je connaîs quelqu?un qui prenait de la drogue et qui a basculé dans l?alcool. Quand il est mort, sa mère m?a dit : ?Mo garçon ti mort dans la drogue, li fine crévé avec l?alcool.? Mais il y a d?excellents médicaments comme le subutex. C?est la mauvaise utilisation de ce produit qui a fait que l?Etat l?a placé au rang des dangerous drugs alors que c?est un excellent médicament. Il y a une très grande hypocrisie?. Regardez, par exemple, la Natresa. On vote un budget de Rs 27 millions à cet institution pour réhabiliter et réinsérer. De l?autre côté, on considère, dans la prison, le consommateur de drogue et le trafiquant au même niveau. Pour un petit consommateur qui est pris pour la première fois, c?est la plus mauvaise chose qu?on puisse imaginer que de le mettre en prison; c?est vraiment le dernier recours. Au lieu de réformer, ça déforme. Il y a des jeunes, à peine consommateurs, qui sortent de la prison drogués et séropositifs.

● <B>Pour ceux qui voient de loin l?univers glauque de la drogue, la question porte sans doute, une certaine naïveté. Quel est l?univers quotidien d?un toxicomane ? </B>

Pour ce qui me concerne, je le ressens comme quelque chose de très grave quand j?entends quelqu?un parler des ?aspects positifs? de la drogue. Il n?y a qu?un univers éphémère de quelques jours qui vous projette dans l?enfer en vous rendant accro. Certains pensent qu?après trois jours de prise assidu on devient accro.

● <B>Vous mettez sur le même pied le gandia et l?héroïne ? </B>

Je sais seulement que les lois de Maurice considèrent que si vous avez un pouliah de gandia, c?est la même caution, la même punition que d?avoir de l?héroïne sur soi.

● <B>C?est la loi, mais vous qu?en pensez-vous ? </B>

Je considère l?alcool aussi comme une drogue. Sur les dommages causés, je pense que l?alcool cause beaucoup plus de dommages que le gandia. Il ne faut pas être hypocrite. Tous les jours, nous avons à Maurice trois décès liés directement ou indirectement à l?alcool.

● <B>Il faut dépénaliser le gandia ? </B>

Ce n?est pas ce que je dis. Je dis simplement qu?on ne peut pas continuer à faire figurer sur le certificat de moralité d?un citoyen le fait qu?il ait été condamné à avoir fumé du gandia il y a dix ans. Si on veut réhabiliter, c?est la plus mauvaise chose à faire. Si on veut réhabiliter socialement - ce qui est l?étape la plus importante dans ce qu?une société veut faire de ses citoyens - on ne peut pas faire ça. Mais il ne faut pas pour autant brûler les étapes. Il y a la prévention pour ceux qui n?ont pas encore touché à la drogue. Il y a la répression qui est le travail de la police. Puis, il y a le traitement médical qui pour moi, relève du ministère de la Santé. Le gouvernement précédent avait introduit un substitution programme parce qu?il y avait des problèmes d?approvisionnement de drogue. On a autorisé les centres de réhabilitation à donner aux toxicomanes des médicaments fournis par le gouvernement. D?après moi, on est déjà en contradiction avec le Dangerous Drugs Act. Si vous allez acheter, avec une prescription, un psychotrope à la pharmacie, et si le pharmacien n?est pas là, le dispenser de la pharmacie ne peut pas, n?a pas le droit de vous servir. Cette prescription ne peut vous être délivrée que par un pharmacien. Mais dans les centres de réhabilitation, il n?y a pas de pharmacien? Alors qui délivrait ces médicaments ? Comment a-t-on pu stocker ces médicaments dans ces centres ?

● <B>Vous avez été un alcoolique pendant de nombreuses années, c?était pour fuir, oublier, rêver ? Peut-on répondre à cette question? </B>

C?était une erreur de choix. Ce sont des fréquentations, des modes de vie? Un ensemble de choses. Pour l?alcool, l?OMS le reconnaît comme une maladie, mais n?en a pas encore trouvé les raisons. Les autorités estiment qu?il y a une prédisposition à le devenir. On peut mourir alcoolique sans savoir qu?on l?est. Simplement parce que la personne en question n?a pas pris contact avec le révélateur. C?est en prenant le produit que la révélation se fait. Quelqu?un de normal élimine l?alcool normalement par son pancréas, mais pour l?alcoolique non. Il s?accumule. Et il devient dépendant.

● <B>Pour vous, c?était quoi l?alcool ? </B>

L?enfer. Le drame dans tout ça, c?est ce drame humain qui se joue autour de l?alcoolique. C?est toute une famille qui souffre, qui est disloquée.

● <B>Quel est le déclic qui vous murmure : il faut s?arrêter? ? </B>

Un matin, on se réveille en ayant marre d?avoir marre. On se dit : ?si je bois, je meurs, si je bois pas, je meurs.? C?est cela le dilemme. Le déclic se produit. L?urgent, quand ce déclic se produit, n?est pas de dire à cette personne qui débarque dans un centre, on va vous désintoxiquer et vous reviendrez dans la société normalement. Il faut savoir qu?on n?est jamais guéri. C?est un sursis quotidien. Personne n?est à l?abri d?une rechute. J?ai eu la chance de rencontrer, pendant ma vie, deux exemples terribles. Je connais un homme qui n?a pas retouché à l?alcool pendant 30 ans et qui, en quinze jours, était aux soins intensifs après avoir recommencé à prendre de l?alcool. L?alcoolisme, comme toute toxicomanie, est une maladie progressive incurable et mortelle. Quand on y retouche, c?est comme si on ne s?était jamais arrêté. Puis, j?ai rencontré une deuxième personne, qui avait 83 ans, et qui s?est arrêté à 65 ans.

● <B>A quel âge avez-vous succombé ? </B>

J?y ai brûlé toute ma jeunesse. J?ai commencé à 15 ans et j?ai eu la chance de pouvoir m?arrêter à 27 ans. Je note que, pour les jeunes, tant qu?il n?ont pas eu de problème avec leur boulot, avec la justice, ils ne réalisent pas. Je remarque, pour avoir pris ce chemin, qu?il faut toucher le fond pour réagir. C?est bien ça le drame. C?est ce qu?il faut éviter.

● <B>La vie bascule à ce moment ? </B>

Je m?étais dit : jamais je ne dormirai sous une boutique. J?étais un petit mec bien, de bonne famille, je n?étais pas un soûlard tel qu?on le conçoit à Maurice. Pourtant, à un moment on a tellement honte de ce que l?on fait. Cela arrive avec la lente progression de l?alcool. On devient dépendant. Et comme c?est beaucoup plus facile de se procurer de l?alcool que de la drogue? Pour mo,i ce qui est vraiment terrible, c?est cette dépendance psychologique qui s?installe entre vous et le produit. C?est la souris dans la trappe. C?est la peur du manque qui vous tenaille. Votre vie prend alors une tournure dramatique. C?est un « build-up » à l?interieur. C?est pour cela qu?il faut comprendre qu?on ne peut pas guérir en un jour. On a pris des années pour arriver au fond du trou. Il faut faire le chemin inverse et cela prend du temps. Il faut reconstruire sur des bases solides, ne pas brûler les étapes. Etre motivé.

● <B>On a beaucoup parlé du réveil matinal de l?alcoolique, de sa noirceur en ouvrant les yeux?</B>

C?est vraiment l?enfer. C?est la peur, l?angoisse, ce sont les tremblements quand vous en êtes au stade final de l?alcoolisme. Il faut déjà prendre deux ou trois verres. Mais cela n?arrive pas du jour au lendemain; Mais même au début, vous sentez que vous consommez plus que les autres. A quinze ans, je me rappelle que j?ai commencé à boire avec les agents de mon père, qui était un homme politique. Cela a commencé comme ça. Un verre à gauche, un verre à droite. Et je me souviens de ma première cuite, j?étais en « form v » pour la fête de fin d?études. Et quelques années plus tard, l?alcool était devenu mon tyran. C?est-à-dire que c?est lui qui dictait ce que j?allais faire.

● <B>Vous avez le souvenir de cette dégringolade ? </B>

Oui. J?ai bu de 1973 jusqu?en 1982. J?ai du perdre une dizaine d?emplois. Pour le dernier emploi, j?étais parti à Diégo Garcia pour un contrat avec des salaires vraiment intéressants. J?ai perdu mon job en deux mois. Le premier dimanche, à Diégo, après la messe, c?était 18 chopines de bière? Vous devinez le reste.. J?ai été viré. Mes parents m?ont envoyé en Australie et en Nouvelle-Zélande pour que j?arrête de boire, pour que j?essaie de m?en sortir. J?en ai profité pour boire encore plus. J?ai eu l?occasion de faire six cures en clinique privée à Maurice. Mes parents ont tout fait. Un jour, mon père m?a dit, dans un de mes rares moments de lucidité : ?On a réalisé qu?on ne peut pas t?empêcher de boire. Si tu n?as pas encore compris que l?alcool est un problème pour toi, alors nous avons quelque chose à te dire. Ta mère et moi, nous avons besoin de vivre, nous aussi. A partir de maintenant, toutes tes dettes tu t?en occupes. Je ne veux plus voir des gens venir ici et me dire que tu leur dois de l?argent?. En plus, j?étais de nature violente. Et mon père m?a dit: ?La prochaine fois, c?est la police et l?hôpital psychiatrique?. C?est cela, c?est cette réaction qui a créé quelque chose en moi, comme un déclic.

● <B>La violence et l?intransigeance du propos ? </B>

Je pense. J?ai continué à boire, et tout de suite cela a été la police et l?hôpital psychiatrique. Et mon père n?a pas cédé. Il a tenu parole. Et c?est très important que les parents le sachent . Il est important qu?une fois qu?on a dit quelque chose, de s?y tenir. Parce que le drogué, l?alcoolique, va jouer sur les sentiments, va jouer sur tout pour pouvoir continuer à boire ou se droguer. On sait comment faire pour pleurer, pour attendrir? Et il faut que les parents ne fléchissent pas, gardent une rigueur. L?attitude de mon père, cette espèce d?indifférence, m?a finalement aidé. Il disait : ?Tu veux boire ? Fais comme tu veux. Mais ne nous dérange pas.? Au fond de moi, je sentais le fossé se creuser irrémédiablement entre mes parents et moi. L?alcoolisme c?est d?abord une immense solitude, une angoisse et une peur. Le soir on dort mal et quand le jour se lève, c?est un soulagement.

● <B>Angoisse, peur? de qui ou de quoi ? </B>

C?est difficile à expliquer. Si j?ai Rs 500 dans ma poche et une bouteille pleine dans le buffet, je peux bien dormir. Parce que je sais que demain, quand je vais me réveiller, ce sera là. Que je n?aurais pas à aller inventer une histoire, couillonner quelqu?un, raconter qu?un parent est mort, pour soutirer de l?argent à une personne pour acheter une bouteille. Observez un alcoolique et vous verrez, ce n?est pas le verre plein devant lui qui est important, c?est si la bouteille est pleine. Tant qu?elle est pleine, son visage sera rayonnant. Vous ne verrez pas un alcoolique triste devant un verre plein. C?est la bouteille vide qui le rend triste. Il commence à avoir peur, à craindre le manque. La peur du manque, c?est cela la clé de l?angoisse. Et puis, il y a ses black outs. On ne souvient pas comment on est rentré à la maison, ce qu?on a fait ou dit. On est obligé de téléphoner aux amis pour savoir ce qu?on a fait? C?est pas une vie? Mais il ne faut jamais oublier que, quand on commence à entrer dans l?alcool, on est responsable de ses actes. Moi, j?ai voulu boire. C?est après deux ans, que j?ai eu cessé de boire, qu?un jour ma mère m?a dit : ?Je commence maintenant à croire que tu as cessé?. Le tort que l?on cause à son entourage est tellement considérable que cela prend du temps à s?estomper. Le toxicomane doit le savoir. Et plus important : un toxicomane ne doit pas poser de conditions à son rétablissement. Il ne doit être ni hérisson, ni paillasson. On ne doit ni se coucher devant les autres, ni jouer au grand bougre en posant ses conditions. On est responsable de ce qu?on fait de bien et de mal. Il ne faut pas l?oublier.

● <B>L?humilité est le premier pas de la longue marche?</B>

Il faut être humble et savoir qu?on vient de loin et que la route, comme vous dîtes, est longue. L?alcool, quand vous en prenez, vous rend orgueilleux. Une sorte d?euphorie qui vous fait pendant, quelque temps être ?on top of the world?. Je crois dans la dimension spirituelle de l?homme. Mais cela aussi l?alcool essaie de vous en éloigner. Je suis un grand croyant, mais pas pratiquant. Dans ma jeunesse, j?ai même failli me consacrer à la prêtrise?

● <B>Quelle est la responsabilité la plus difficile que vous ayez eu à prendre ? </B>

Je vous parlais tout à l?heure de paillasson et de hérisson. Je suis tombé dans le piège du paillasson. J?ai essayé d?assumer. On m?a mis directeur d?un centre avec des salaires minables. J?ai développé une espèce de culpabilité et d?infériorité. Je dis à tous : battez-vous pour vos droits, dès le départ. Ce n?est pas parce qu?on a eu un passé lourd, que l?on doit s?abaisser. Un ancien toxicomane n?a pas droit à l?erreur. Il est une cible privilégiée.

● <B> Vous sentez en vous le besoin de vous racheter vis-à-vis de vous- même ?? </B>

Je sens dans cette nomination une forme de réhabilitation vis-à-vis des choses dont j?ai été victime. Avec le centre de Terre-Rouge, cela a été un divorce brutal, avec des torts partagés. Je n?ai jamais caché mon passé et le fait qu?un Premier ministre et tout un gouvernement me fassent confiance. Je ressens cela comme un honneur et une chance.

● <B>Vous venez d?une famille d?intellectuels, bien rangés, conventionnels, un père pétri de rigueur?D?ou vous est venu ce goût de l?illicite ? </B>

On fait un enfant et on ne fait pas son père. J?étais un mondain, je me suis lancé en politique. Au sein de l?UJDM et du MMM jusqu?en 85. Et puis, j?ai tout abandonné jusqu?en 2003. Et là j?ai intégré le MR. Je suis revenu vers la politique parce que j?aime beaucoup Rama Valayden, j?aime son amour des petites gens.

«Un toxicomane ne doit pas poser de conditions à son rétablissement. Il ne doit être ni hérisson, ni paillasson».

«L?alcoolisme, c?est d?abord une immense solitude, une angoisse et une peur. Le soir on dort mal et quand le jour se lève, c?est un soulagement».

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