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La vie en doses
D?un côté, il y a les «célébrations» marquant la Journée internationale contre l?abus et le trafic illicite de drogue. De l?autre, les victimes qui ont un tout autre programme en tête : trouver la prochaine dose. Jaabir et Angèle sont issus de milieux différents, mais ont connu la même douleur. Ils racontent leurs expériences. Sans cliché ni préjugé.
<B>Jaabir, quelques grammes de trop</B>
Ce matin, Jaabir se réveillera au Centre de réhabilitation de Solitude. A 22 ans, il a décidé de quitter l?univers de la drogue qu?il connaît depuis son enfance. Héroïne, gandia, psychotropes n?ont aucun secret pour lui. «J?ai toujours voulu découvrir de nouvelles sensations. Aujourd?hui, je réalise ce que j?ai perdu.»
Jaabir commence à fumer à l?école primaire. Avec ses amis de Plaine-Verte, il grille des cigarettes sous un pont. Cinq chaque jour. En rendant visite à ses cousins, il réalise bien vite que ceux-ci fument quelque chose de différent. Sur son insistance, ils l?initient au gandia. Il n?a que 13 ans. «Je n?ai pas aimé la sensation au départ car ma tête tournait, mais j?ai vite adoré. C?était trop cool.»
Ses cousins lui refilent du gandia chaque week-end, mais cela ne lui suffit pas. Il s?achète deux pouliahs quotidiennement (à Rs 200 l?unité) avant de se mettre aux psychotropes. «Bann kamarad inn dir moi gagne pli zoli nissa ladan. Donc mo ine séyé.»
A 18 ans, il commence à travailler aux côtés de son père. Ils importent des lunettes de soleil qu?ils revendent sur le marché local. Il passe son temps libre avec des amis dont les proches sont des trafiquants. «Mes amis se droguaient déjà. Je ne voulais pas devenir drogué. Je savais que c?était mauvais et mes amis m?ont déconseillé d?y toucher mais je voulais juste essayer?»
Sa première dose d?héroïne est gratuite. Son ami et lui se partagent un seizième de gramme. Il réalise la différence au premier coup. Le bain d?euphorie est instantané. «Nissa la enn lot. Li monte direct dans la tête. Gagne toupet, kuraz, motivation. Nepli per narien.» Vite, il en arrive à consommer un demi-quart de gramme chaque jour. Mais le «nissa» dure de moins en moins. Il réalise alors sa dépendance. «J?avais des douleurs atroces au ventre, de la diarrhée et j?étais de très mauvaise humeur, mais tout changeait dès que je meshootais.»
<B>PERTE D?ENDURANCE PHYSIQUE</B>
Unique fils d?une famille de trois enfants, Jaabir dispose de tout ce dont il a besoin. Ses parents remarquent qu?il fume du gandia mais ne se doutent pas qu?il a aussi touché à l?héroïne. Ils lui donnent autant d?argent qu?il leur demande sans poser de
questions. Entre-temps, il renonce à sa passion pour le sport. Ancien membre de la présélection nationale de football, il remarque qu?il n?a plus d?endurance physique.
Sa consommation quotidienne passe à un demi-gramme. Coût mensuel : Rs 75 000. L?argent de ses parents ne suffit pas. Il en demande à sa petite amie qui est issue d?une famille riche. «Elle ne m?a jamais posé de questions même si elle savait que je me droguais.» Jaabir avoue avoir magouillé dans l?entrepôt d?un proche qui lui avait confié un emploi.
Chaque après-midi, une coutume s?installe. Il rencontre le dealer au coin d?une rue, lui achète de l?héroïne enveloppée dans du papier aluminium. Il se rend chez un ami. Ils diluent la drogue dans du vinaigre avant de la «cuire» dans une cuillère placée sur un four à gaz. Ensuite, ils se shootent avec la même seringue. Le lendemain matin, avant d?aller au travail, il se shoote une nouvelle fois. «Letan mo leve lekor kraze, bizin léroïn la pou vin fit.»
<B>?TOUT EST DE MA FAUTE?</B>
Sa mère le provoque à maintes reprises pour en savoir plus. Des proches l?ont vu entrer dans les maisons des trafiquants notoires de Plaine-Verte, lui dit-elle. Mais Jaabir ne s?en soucie guère, jusqu?à ce que sa relation avec sa petite amie en soit menacée. «Ses parents refusaient que je m?approche d?elle parce que j?étais un drogué. Cela m?a fait réfléchir.»
Il se rend chez un médecin puis à un centre de désintoxication. On lui prescrit des psychotropes qu?il finit par revendre pour s?acheter de l?héroïne. Avec de la volonté et le soutien de sa famille, il arrive à faire baisser sa consommation. Un véritable cauchemar. «Senti enn mankman dan lekor. Pa gagn somey telman mo azite. Lizour, mo reste baye mem? »
Aujourd?hui, cela fait trois mois que Jaabir ne se shoote plus. Il se sent différent. Il a retrouvé le sourire et la joie de vivre. Il ne songe plus qu?à son avenir : reprendre le business de son père, se marier avec sa copine, avoir des enfants?«Je continuerai à habiter Plaine-Verte mais je serais plus strict avec mes enfants. Après tout, je ne peux pas blâmer mes amis pour ce qui m?est arrivé. Tout est de ma faute car j?ai toujours été têtu. Mais je change? »
<B>Angèle, 20 ans d?héroïne</B>
Comme tous les jours depuis sept ans, Angèle M. se lève dans la crasse. Elle a pourtant connu la vie aisée de maîtresse d?un revendeur de drogue. Aujourd?hui, elle vivote dans un appartement où la peinture s?est depuis longtemps écaillée, où les divans ne sont plus recouverts que de leur éponge, salie, trouée et usée. A 40 ans, cette ancienne élève du collège Bon et Perpétuel Secours (BPS) est une femme éreintée, aux joues rentrées, au corps maigri qui ne répond plus, à force d?avoir été injecté de drogue, à force d?avoir été vendu aux hommes contre des doses quotidiennes. Elle a gardé uniquement son sourire charmeur qui laisse entrevoir que cette femme qui quémande aujourd?hui une cigarette à droite et à gauche, a fait tourner beaucoup de têtes, a fait battre beaucoup de coeurs dans sa jeunesse.
Sur son armoire, une vieille photo recouverte de poussière lui rappelle chaque jour ce qu?elle fut, ce qu?elle aurait pu être sans la drogue. Qui lui dit qu?elle était destinée à un parcours exceptionnel pour une fille de son milieu. Issue d?une famille de docker, d?un père strict, elle attirait ainsi que ses trois s?urs le respect du quartier.
Angèle fait des études primaires brillantes, décroche la bourse des docks qui la mène au collège BPS. Mais de cette vie, Angèle, précoce, belle et pleine de vie, n?en veut pas. A 15 ans, elle décide de découvrir un monde nouveau de plaisir et de liberté avec son ami, de huit ans son aîné, qui l?hébergera dans une maison à La Butte.
C?est une vie de rêve. «Je l?aimais terriblement et il se droguait à l?opium, mais évitait de m?en donner. Il avait je crois, comme mes parents, un certain espoir en moi et m?a encouragée à poursuivre mes études.»
Mais un tel milieu n?est pas propice aux études. Angèle échoue à sa première tentative aux examens de Form V. Alors qu?elle entame sa deuxième année, elle tombe enceinte et doit abandonner ses études. Lorsque le bébé arrive, elle l?abandonne à ses parents. «J?avais l?esprit volage. Je voulais être libre...».
Mais ce n?est que le début. Après l?accouchement, Angèle traverse une période de déprime et accepte d?être «piquée». C?est sa première dose. «J?entrais en enfer. Pourtant, ce jour-là, je me suis senti terriblement bien, j?étais une autre personne. La vie tout d?un coup devenait merveilleuse. Une dimension insoupçonnée. Ah ! Si je savais à quoi cela me mènerait. Personne ne m?avait prévenue.»
Elle en redemande et devient vite accro. Sa dose, qui coûte alors Rs 10, lui est fournie par son amant. Quand celui se retrouve en prison pour possession de drogue, Angèle connaît ses premiers pas en enfer. «Enn lanfer terib mo dir ou. Pa kapav tini. Ou vinn fol. Kan ou pa gagn ou troi doz, tou ou lekor koumans gagn enn mari douler, ou gagn so enn ti moman ek fre apre, ou vant fer mal, ou vomi, ou gagn diare, ou pa kapav manze. Ou vinn nerve ek violan. Ou fer brit. Samem malad droge sa. Pou ou geri, bizin pike. »
Pour se guérir et trouver ses Rs 30 de doses chaque jour, Angèle fera taire tout ce qu?elle avait comme inhibition, toute idée qu?elle s?était faite d?elle-même. Elle se rend une nuit à Pointe-aux-Sables, à cet hôtel dont elle se souvient toujours du nom : Golden Moon. Là, elle vend son corps. Un revendeur de drogue la remarque bien vite et fait d?elle sa maîtresse. Elle ne manquera de rien, mais retournera vers son premier amant quand celui-ci viendra la chercher bien après. Et quand celui-ci retourne en prison, Angèle retrouve, elle, le chemin des trottoirs pour obtenir sa dose. Elle fait de la prison, connaît les affres des crises de manque, vit dans la crasse avant de retrouver le luxe dans la maison d?un autre revendeur. «Se kan li finn mor ki mo finn arete.
Dernie foi mo finn pike se kan ti pe pas lanui. Apré, pandan 15 zour laprier, mo finn boir, boir, pou pa gagn kriz. Pena okenn sant pou tir yen ek fam. Se par momem ki mo fin sey sorti. Pa ti fasil ek azordi mo kone ki ninport kan mo kapav retonbe.»
Angèle a aujourd?hui une fille de deux ans, née de sa relation avec son concubin. Elle a perdu vingt ans de sa vie dans la drogue, fait trois tentatives de suicide, récolté une hépatite, mais elle a pu éviter le sida. Ses s?urs sont aujourd?hui enseignantes, ont acheté leurs maisons et font mine de ne pas la reconnaître en public. Elle ne sait pas combien de temps encore elle jouira de la maison laissée par son défunt père. «Mo dir bann zenn zame fode pa esaye. Zot dir ki dan fet enn ti la drog fer vinn kul. Me apre se lanfer. Lavi fini gate. Dimounn ki ti kontan moi la li dan prison, li pas finn kapav sorti dan la drog. Kan pou larg li, li pou al kokin ou droge. Li pa lé meme vinn get zanfan ki nou ti finn gagne par amour dan nou jeunesse.»
<B>Les oubliées</B>
Si vous êtes femme et droguée, vous avez un double problème. Il n?existe aucun centre pour désintoxiquer ou réhabiliter les droguées. Or, il existe autant de femmes que d?hommes qui sont accros de drogue dure. «Le nombre de droguées est en hausse. Bien souvent, elles deviennent des machines à sous pour leurs partenaires qui se droguent et qui ont besoin d?argent. Et elles finissent par se droguer elles-mêmes», explique Lindsay Aza, du Centre de Solidarité. Le centre Chrysalide sera la première à accueillir les femmes toxicomanes, mais ce ne sera pas avant la fin de l?année.
Ceux oeuvrant dans la lutte anti-drogue remarquent une hausse au niveau des jeunes drogués. Ils commencent avec une cigarette et finissent avec une seringue, dans leur quête de sensations fortes.
«Les jeunes sont plus vulnérables parce qu?ils sont influencés par une culture qui glamorise la drogue. Mais la drogue, ce n?est pas que le nissa, c?est aussi la souffrance? »
<B>Rs 5,9 milliards de poudre </B>
Si les trafiquants de drogue étaient listés dans le «Top 100 Companies», ils seraient certainement dans le peloton de tête au niveau de chiffre d?affaires et de la profitabilité. La vente de drogues dures ne cesse de prendre l?ascenseur malgré les efforts de la police et des associations anti-drogue. A ce jour, 1,4 % de la population est directement touchée par le problème. Il existe 17 138 toxicomanes à Maurice. Chacun d?eux consomme un minimum de trois doses par jour, ce qui représente une vente quotidienne de 51 000 doses. La dose trouve preneur à Rs 250. Selon nos calculs, la vente de drogues dures totalise Rs 12,75 millions par jour ou Rs 5,9 milliards annuellement ? ce qui est l?équivalent du chiffre d?affaires du groupe Mon Loisir et représente une contribution de 2 % au produit intérieur brut du pays. Le chiffre est encore plus édifiant quand on calcule la quantité de drogue écoulée sur nos rues. Un gramme d?héroïne se divise en 10 à 20 doses. Les trafiquants doivent vendre un minimum de 2,5 kilos par jour pour satisfaire la demande. En un an, les toxicomanes s?injectent entre 900 kilos et 1,8 tonnes d?héroïne dans le sang. Il est difficile de préciser la quantité de drogue importée par les trafiquants. Une analyse des drogues saisies révèle que le taux de pureté de l?héroïne vendue à Maurice tourne autour de 20 %. Ce qui permet de spéculer qu?entre 180 et 360 kilos d?héroïne pure entrent dans le pays au nez et à la barbe des autorités. Cette drogue est ensuite mélangée avec du panadol, des antibiotiques et même du talc avant d?être vendue dans du papier aluminium aux toxicomanes. « On entend parler de pénurie d?eau mais jamais on ne se plaint d?un manque de drogue », souligne un travailleur social. Cette thèse est appuyée par la plupart des toxicomanes. La drogue est facile à trouver si on en a besoin. Peut-être même trop facilement? La police redouble ses efforts pour mieux traquer les trafiquants mais les saisies effectuées ne représentent qu?une goutte d?eau dans l?océan. En deux ans, il y a eu à Maurice des saisies d?héroïne d?une valeur marchande de Rs 250 m par les officiers de la Customs Investigation and Intelligence Unit et de l?Anti-Drug and Smuggling Unit. La plus grosse saisie a été réalisée chez Yousouf Elias Hajee Sheriff, alias Isoop Tole, en novembre 2001 : 15 kilos de drogue d?une «street value» de Rs 150 millions. La Journée internationale contre l?abus et le trafic illicite de drogue est célébrée aujourd?hui. Les travailleurs sociaux prêcheront de nouveau. Les victimes penseront au temps perdu et pleureront en voyant les traces laissées par les aiguilles. Mais les trafiquants jubileront car ce sont eux qui ont toujours le dernier mot depuis l?introduction de l?héroïne à Maurice, en 1980.
<B>Les chiffres</B>
? Un pouliah de gandia coûte Rs 200.
? Une dose d?héroïne (un seizième de gramme) coûte Rs 250.
? 1200 personnes se font désintoxiquer et réhabiliter chaque année. Entre 480 et 600 d?entre elles rechutent.
? Le traitement d?un toxicomane dans un centre coûte jusqu?à Rs 200 par jour
? Maurice dispose de neuf centres de réhabilitation et de désintoxication
? L?Etat verse Rs 11 millions à ces centres annuellement
? Le Centre de Solidarité pour une Nouvelle Vie absorbe un tiers de cette somme.
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