Publicité
La viande du révérend Baker se digère mal
Par
Partager cet article
La viande du révérend Baker se digère mal
Les escalopes de révérend méthodiste sont un plat lourd à digérer. Après s?être délecté de la chair du révérend Thomas Baker en 1867, une tribu fidjienne est persuadée d?être victime d?un mauvais sort. Preuve en est : le village de Nabutautau a vu plusieurs de ses lignées familiales disparaître, sa jeunesse est oisive et n?occupe son temps qu?à la surconsommation de marijuana. Totalement enclavé, le bourg n?est relié au reste du monde que par un simple sentier à travers la jungle et ne dispose toujours pas d?électricité ni d?école ou d?installations sanitaires. Pour les chefs ancestraux, la chose est entendue, leurs malheurs puisent leur source dans ces agapes vieilles de 136 ans.
Selon la légende, le révérend Baker, fraîchement débarqué sur l?île de Viti Levu, dans le Pacifique sud, avec huit de ses collègues, aurait commis l?irréparable en touchant la tête du ratu (chef). Sacrilège puni de mort.
Une soupe de bottes
Le grand-père du ratu actuel avait mené les préparatifs du festin anthropophage, sur un rocher surplombant le village. Le révérend avait alors été réduit en escalopes, à l?aide de longues haches, puis entièrement dévoré. Ne voulant pas perdre une miette de leur diabolique collation, les cannibales avaient prévu d?accompagner la viande d?une soupe de bottes, sans doute pressentie pour ses vertus digestives. Après avoir laissé « mijoter les bottes pendant une semaine avec des bele (épinards ) », ils les ont finalement boudées. « Elles étaient beaucoup trop dures », a raconté un des villageois à l?Associated Press. Persuadés que ce festin leur attire le mauvais ?il depuis plus d?un siècle, les habitants de Nabutautau ont fait leur mea culpa le jeudi 13 novembre. Ce n?est pas le premier désenvoûtement qu?ils tentent, mais les précédents sont restés sans effet. En 1993, la restitution d?une des bottes, en piteux état, à l?église méthodiste des Fidji n?était pas parvenue à conjurer le sort. En effet, l?esprit du religieux défunt poursuit son ?uvre et hante les lieux.
Un désenvoûtement
Afin de se repentir en bonne et due forme, la tribu fidjienne a donc organisé une grande cérémonie de pardon. Pour l?occasion, une dizaine de descendants du révérend Baker avaient fait le déplacement depuis l?Australie, ainsi que Laisenia Qarase, le Premier ministre fidjien. Au cours de la journée, aucun aspect du protocole n?a été négligé : rituel du kava (boisson locale traditionnelle), reconstitution de l?histoire par des jeunes du village, moult maniements de la hache qui aurait servi au sacrifice, lâcher de ballons et enfin don d?un fanon de baleine ? cadeau extrêmement précieux ? à la famille du révérend Baker.
Rien n?a été oublié afin de chasser l?envoûtement? à part peut-être la promesse d?une rallonge budgétaire pour désenclaver le village maudit.
2003 Le Monde Distribué par The New York Times Syndicate
Laurence Wycke
Publicité
Publicité
Les plus récents