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La traversée des frontières
J.M.G. Le Clézio représente une des grandes figures contemporaines de l?interculturel. C?est la raison pour laquelle je l?ai sollicité en 2005 pour préfacer mon essai «L?interculturel ou la guerre». A mes yeux, l?identité du préfacier et le contenu du livre vont de pair.
L?interculturel est le désenclavement des hommes et des cultures, la traversée des frontières. Et J.M.G. Le Clézio ne cesse de traverser les frontières. Toutes les frontières. Cette traversée, on la voit dans l?ensemble de son ?uvre : romans, nouvelles, contes, et, comme disent les anglophones, ouvrages de «non-fiction». Mais il me semble que c?est dans ces derniers textes qu?elle est plus manifeste.
La traversée n?est, cependant, pas gratuite, sans objet. Ce n?est pas une errance. JMG veut avant tout éclaircir une énigme, trouver des éléments de réponses à ses interrogations. Pour ce faire, il se tourne constamment vers le passé, parfois son propre passé. Cette exploration du passé, cette incursion dans le temps est indissociable d?un déplacement dans l?espace, de sorte qu?on pourrait parler d?un mouvement dans l?espace-temps. La recherche, l?enquête deviennent alors voyage, traversée des frontières.
«JMG Le Clézio ne cesse de traverser les frontières. Toutes les frontières. Cette traversée, on la voit dans l?ensemble de son oeuvre : romans, nouvelles, contes et, comme disent les anglophones, ouvrages de «non-fiction».
Cette traversée se fait très tôt. A l?âge de huit ans, JMG fait un voyage fait en Afrique de l?Ouest, voyage qu?il raconte dans «L?Africain». Avec sa mère et son frère, il va à la rencontre de son père, médecin au Nigeria, dans une région assez isolée, Ogoya. C?est un voyage crucial, car il dessine une ligne de démarcation entre sa vie d?avant, à Nice, et sa vie après. Né en Europe, il est confronté brutalement à l?Afrique.
«Ce que je recevais dans le bateau qui m?entraînait vers cet autre monde, c?était aussi la mémoire. Le présent africain effaçait tout ce qui l?avait précédé? Désormais pour moi, il y aurait avant et après l?Afrique.» (p.14-15)
Mais l?intérêt de ce voyage, pour JMG, est la découverte de son père qu?il connaît à peine. Qui est-il ? Comment vit-il ? La rencontre est un choc.
A la fin du livre, il reconnaît que ce n?est pas lui qui remonte vers le passé. C?est le passé qui vient vers lui. Et ce passé , ce n?est pas seulement son séjour à Ogoya, mais le temps d?avant sa naissance, celui du séjour de son père et de sa mère au Cameroun. L?écriture est donc un moyen de «comprendre», de se comprendre.
Dans «Gens des nuages», JMG voyage avec sa femme Jemia vers la Saguia el Hamra, une vallée asséchée à l?extrême sud du Maroc. Depuis leur première rencontre, écrivent-ils, ils parlent de ce voyage. Car Jemia est originaire de cette région : elle descend des Aroussiyine, un peuple de nomades. Que sont devenus les Aroussiyine ? De quoi vivaient-ils ? Combien étaient-ils ? Le voyage vise, encore une fois, à éclaircir ce mystère. Mais la traversée des frontières n?est pas un voyage d?agrément. Difficultés matérielles, certes, mais surtout la difficulté de confronter son passé :
Dans «Voyage à Rodrigues», JMG part avec sa fille Amy sur les traces de son grand-père Alexis, magistrat, puis chercheur d?or à l?île Rodrigues. Comme l?indique son «Journal», Alexis a passé une trentaine d?années à chercher un trésor qu?il croyait enfoui par un corsaire dans la vallée de la rivière Roseaux.. La première ligne du récit décrit la marche, la progression de JMG. Il refait l?itinéraire d?Alexis, et suit ses pas.
Ce voyage n?est pas un pèlerinage. Après la lecture du «Journal», JMG veut résoudre une énigme. Alexis est mort sans trouver de trésor, ruiné. Que cherchait-il en fait ?
Il importe de souligner que dans «L?Africain», «Gens des nuages», «Voyage à Rodrigues» et «Le rêve mexicain», les habitants de ces terres lointaines ne sont pas des faire-valoir, de simples figurants dans une histoire strictement personnelle. La rencontre avec eux a véritablement lieu. A Rodrigues, JMG va à la rencontre d?un vieillard Fritz Castel, qui, très jeune, a travaillé avec son grand-père Et dans l?émission télévisée Passerelles tournée là-bas, il prend plaisir à s?entretenir en créole avec ceux et celles qui ont connu Alexis. A Saguia el Hamra, JMG et Jemia partagent le quotidien des Aroussiyine.
Au Nigéria, JMG enfant refuse le « vice » de l?éxotisme, car un enfant ou un vieillard est avant-tout un être de chair et de sang, et en même temps tous les êtres, c?est-à-dire également celui qui le regarde..
Dans « Le rêve mexicain », JMG va encore plus loin. La civilisation, c?est le Mexique, pas l?Espagne.
« Dans cet affrontement entre l?Amérique et l?Occident, entre les dieux et l?or, on aperçoit bien où est le civilisé, où le barbare. Malgré les sacrifices sanglants, malgré l?anthropophagie rituelle, malgré la structure tyrannique de cette théocratie, il n?y a pas de doute que ce sont les Aztèques ? comme les Mayas, ou les Tarasques ? qui détiennent la civilisation. »
Si pour JMG, la langue française est sa patrie, cette fidélité n?est pas exclusive. Il parle le créole mauricien et a d?ailleurs traduit, avec Jemia, des « Sirandanes ».
JMG parle également l?espagnol et a traduit plusieurs textes de l?espagnol en français. Hormis «Le rêve mexicain», qui est basé sur le texte en espagnol de Bernal Diaz del Castillo, « Historia Verdadera de la Conquista de la Nueva Espana », on trouve avant tout «La relation de Michoacan », que JMG a traduit en français.
Et sa connaissance de l?anglais ? son père avait la nationalité britannique ? lui permet de lire les grands auteurs anglophones auxquels il fait référence dans l?ensemble de son ?uvre.
La traversée des frontières implique forcément la traversée des cultures.
De culture « française », JMG a rencontré et reste en contact étroit avec les cultures d?Amérique du Sud et, à travers des textes anciens, avec la civilisation amérindienne détruite par les Espagnols. Il a vécu avec les Indiens et vit toujours à Albuquerque, au Nouveau-Mexique.
Grâce au voyage au Nigéria, il connaît les cultures du continent africain.
A travers Jemia, originaire du Maroc, JMG est proche des cultures du Maghreb. En sus de «Gens des nuages», il faut mentionner surtout «Désert», l?un de ses plus beaux livres selon Bernard Pivot.
Le fait d?être lui-même originaire de Maurice, où il vient assez régulièrement, JMG n?ignore rien des cultures de l?océan Indien. Trois romans sont situés dans cette région : «Le chercheur d?or», «La quarantaine» et « Révolutions ».
Ce voyage vers les cultures du monde entier, JMG souhaite que la France le fasse collectivement. Voilà pourquoi il écrit dans la Préface à « L?interculturel ou la guerre » :
«L'Europe, la France plus particulièrement, connaissent un déficit en matière de relation entre les différentes composantes de sa culture. L'héritage jacobin, qui luttait jadis contre toute idée de fédéralisme, a imposé le modèle d'une culture unique, exclusive, niant toutes les origines régionales, comme si elles représentaient un poids du passé. Aujourd'hui la France, même si elle a enfin signé la charte des langues régionales, continue à traiter par le dédain ses composantes basque, bretonne, occitane, et refuse même un statut à la plus parlée et la plus vivante de ses langues régionales qui est le créole.
Son passé colonial est à l'origine d'une contradiction dont les conséquences se font sentir au quotidien: ayant pénétré les cultures les plus lointaines, en Afrique, en Asie du sud-est, en Océanie, la France ne pouvait pas espérer régner en impératrice. Elle s'ouvrait aux trésors des nations assujetties et devait s'en imprégner. Les guerres mondiales, le développement industriel ont fait de la France l'un des axes de l'interdépendance. La relation s'est longtemps faite à sens unique, de la métropole vers ses terres vassales. Aujourd'hui il appartient à la France de retrouver le respect de l'autre, de s'ouvrir à une ère nouvelle de compréhension. »
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