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La tolérance comme antidote
Faux débat ? Probablement. Car au-delà de l?histoire de cette jeune fille, il demeure que l?espace public mauricien s?accommode facilement des symboles religieux. De la croix du catholique au ruban hindou noué au poignet ou encore d?autres symboles religieux qu?arborent des croyants de différentes fois religieuses, l?île Maurice pratique une tolérance qui lui permet de vendre le label de société multiculturelle harmonieuse.
Mais la notion de cohabitation ne résiste pas à toutes les épreuves. Il reste que l?équilibre à trouver pour les sociétés multiculturelles est un exercice périlleux. Cet effort s?inscrit dans une altérité où existe toujours la peur de froisser la susceptibilité des uns et des autres. Pour preuve, pour la rédaction de cet article, de nombreux interlocuteurs ont été sollicités mais tous n?ont pas osé afficher leurs positions.
Des positions, pour ceux qui ont répondu à nos questions, qui concordent vers un certain consensus. La République mauricienne est laïque mais c?est d?une laïcité bien mauricienne. Rien à voir donc avec les grands débats cartésiens qui ont eu lieu en France sur, par exemple, le port du voile islamique. «Rappelons tout de suite que toutes les sociétés sont multiculturelles. Dans une démocratie, qui garantit les droits de l?Homme, n?importe quel citoyen est libre de porter ou non des symboles de ses diverses appartenances, pas seulement religieuses», affirme d?emblée Issa Asgarally auteur, entre autres, de Interculturel ou la Guerre.
«Des expressions comme signes ostentatoires ou religieux ne font pas partie de notre vocabulaire. C?est la raison pour laquelle il ne faut pas créer des problèmes là où il n?en existe pas.»</I>
Entre un Om, une croix et un voile intégral, même si nous n?en sommes pas encore là, la société mauricienne a pratiqué jusqu?ici, le droit à la reconnaissance. Mais il est également vrai que des débats venus d?ailleurs commencent à surplomber la rhétorique locale. Tout tourne ainsi autour du concept de la laïcité. Celle-ci, dans son acception mauricienne, recèle de variables qu?on ne retrouve pas toujours dans le monde occidental.
Il existe cependant des interprétations qui ont le mérite de bien délimiter les frontières conceptuelles. «La laïcité mauricienne est bien différente de la laïcité européenne. A Maurice, on vit une tolérance à toutes les religions et croyances, fait ainsi remarquer Homa Mungapen, de la foi Bahai?e. D?ailleurs, le gouvernement finance le corps religieux. C?est donc une thématique qui dépasse le cadre d?un texte de loi. On ne peut pas empêcher quelqu?un de pratiquer sa foi aussi longtemps que cela ne gêne pas les autres.»
Lecture confirmée par Khalil Elahee, président de l?Islamic Circle, qui insiste sur le fait qu?il ne faut pas «importer des concepts étrangers pour les imposer au contexte mauricien qui a ses traditions, ses cultures et ses spécificités.»
Il reste que les signes religieux distinctifs peuvent toujours poser problème. Notamment lorsqu?ils sont perçus comme étant des symboles de provocation. «La question cruciale est : où, dans quels lieux ? Dans une République laïque, les signes ostentatoires d?appartenance religieuse, comme le recommande la Commission Stasi, ne sont pas permis dans des lieux publics comme l?école, rappelle ainsi Issa Asgarally. Le problème c?est que Maurice n?est pas une République laïque. Ni en théorie, car l?on prête serment, en Cour ou à Réduit, sur un texte sacré alors qu?un candidat aux élections générales doit indiquer son groupe ethno-religieux. Ni dans les faits, et ils sont innombrables : un juge de la Cour suprême porte un signe d?appartenance religieuse, les religions sont subventionnées par l?Etat, des politiques sont en première rangée, parfois même sur l?estrade, lors des cérémonies religieuses.»
Dans ce contexte, insiste-t-il, il est discriminatoire de renvoyer une étudiante de l?école parce qu?elle porte un vêtement qui est perçu comme un signe d?appartenance religieuse. «Ouvrons enfin le débat autour de ces questions de fond : Maurice devrait-elle devenir une République laïque, en théorie et dans les faits ? Si oui, comment tenir compte du fait que sa société est ?multiculturaliste?, c?est-à-dire reconnaît l?existence de plusieurs cultures et croyances (pas forcément religieuses) ?» s?interroge-t-il enfin.
L?habit qu?on porte, enchaîne Khalil Elahee, n?a jamais été un problème du point de vue de la laïcité mauricienne. «Des expressions comme signes ostentatoires ou religieux ne font pas partie de notre vocabulaire. C?est la raison pour laquelle il ne faut pas créer des problèmes là où il n?en existe pas. Notre laïcité ne s?offusque pas des symboles religieux. Car chez nous, il ne s?agit pas de revendiquer, de faire du prosélytisme ou d?exhiber sa foi. C?est simplement une manière d?être qui participe de notre identité nationale. Les débats venus d?ailleurs n?ont pas leur pertinence», fait-il ressortir.
La société mauricienne pratique donc une grande tolérance. Mais elle reprend à son compte un principe universel, comme le relève Homa Mungapen : «Ma liberté s?arrête là où commence la liberté de l?autre.» Mais derrière l?axiome, il y aura toujours des situations qui pourraient prêter à confusion. C?est la raison pour laquelle, le conseil des religions, auquel elle fait partie, a plaidé, après l?épisode de l?azaan (l?appel du muezzin), pour la mise en place d?une plate-forme qui interviendrait dans des situations potentiellement difficiles sur les questions religieuses. «On a sollicité le gouvernement en ce sens. Mais après une première réaction positive, ils ne sont pas revenus vers nous. On souhaite simplement pouvoir se mettre autour d?une table entre personnes civilisées et trouver des solutions aux situations éventuellement conflictuelles», raconte Homa Mungapen.
Il n?en demeure pas moins, ajoute-t-elle, qu?il faut avoir des paramètres dès qu?il est question de religion. C?est ce que nous rappelle Issa Asgarally. «Il importe de distinguer entre une communauté fondée sur les affinités électives, et une société régie par les règles du droit. Aussi est-il indispensable de mettre l?accent, par exemple à l?école, moins sur les appartenances communautaires et le compartimentage des cultures, que sur les exigences particulières de la vie en société et sur les interactions fructueuses entre les cultures», dira-t-il en ce sens.
Cela est dit dans la perspective de l?ouverture. Et si la solution à de telles situations n?était pas, justement, cette ouverture qui transcende le sentiment primaire d?appartenance ?
<I>«A Maurice, une même situation se prête à des lectures diverses dépendant de son positionnement politico-ethnique.»</I>
Mais l?île Maurice étant ce qu?elle est, il est à parier qu?après l?épisode de l?azaan et du «tchouss», celui-ci étant, en passant, un vêtement traditionnel musulman sans aucune connotation religieuse, on attendra une nouvelle situation délicate pour faire valoir la primauté de la citoyenneté républicaine sur les appartenances exclusives.
En attendant, insiste Khalil Elahee, il faudra compter sur la sagesse individuelle. «Le choix d?une musulmane de porter un hidjab ou non relève d?une décision personnelle. D?un point de vue des droits humains, on doit pouvoir respecter cela», plaide-t-il.
Sauf qu?on est à Maurice. Et à Maurice, une même situation se prête à des lectures diverses dépendant de son positionnement politico-ethnique. C?est le grand mal dont la société mauricienne refuse de se guérir?
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