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La Saint-Napoléon empire du symbole

15 juillet 2007, 20:00

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Le Monde des livres dans sa livraison du 6 juillet 2007, consacre une analyse au dernier ouvrage de notre compatriote Sudhir Hazaresingh, professeur de sciences politiques au Balliol College, à l?université d?Oxford, spécialiste de l?histoire de la France moderne et contemporaine. Il s?agit de La Saint-Napoléon. Quand le 14 juillet se fêtait le 15 août, publié chez Tallandier.

Maurice Agulhon* a déjà démontré tout ce que l?historien a à apprendre de l?étude de la symbolique politique. C?est de ce bel héritage que relève cet ouvrage de Sudhir Hazareesingh, professeur à Oxford, qui a notamment publié une étude sur La Légende de Napoléon (Tallandier, 2005). Sans doute fallait-il bénéficier du recul de cet historien britannique né à l?île Maurice pour écrire sur un tel sujet...

Pour bien des historiens français, la fête napoléonienne ne serait pas digne d?intérêt : elle ne serait qu?une fête de souveraineté, contrôlée par le pouvoir. Une incarnation de la soumission à Napoléon. Sudhir Hazareesingh montre au contraire qu?il faut cesser de juger comme inutile ou infréquentable l?histoire des deux Empires : en étudiant l?une de ses manifestations les plus classiques, c?est-à-dire la fête du 15 août, redevenue fête officielle par le décret du 16 février 1852, l?auteur de La Saint-Napoléon prouve que l?histoire de l?Empire - qu?il s?agisse du premier autant que du second - a tout à gagner à s?inscrire dans le cadre d?une histoire des rites politiques et d?une étude de la monarchie post-révolutionnaire.

Le lecteur trouvera dans le travail d?Hazareesingh matière à réviser bien des idées reçues. L?auteur propose notamment un réexamen de l?idée de l?omnipotence de l?Etat.

La Saint-Napoléon a été, rappelons-le, inventée par Napoléon Ier, qui l?institua en 1806, jouant habilement de la concordance entre le jour anniversaire de sa naissance et la fête de l?Assomption. En faisant la fête nationale du nouveau régime, Louis-Napoléon entend effacer ce qui reste des commémorations républicaines, et s?emploie à faire aussi bien que les monarchies censitaires en matière d?invention de fêtes nationales. Or, s?il existe un modèle parisien de célébration, peu imité, les scénarios n?ont pas pu être contrôlés en province, où les variations existent autour de certaines figures imposées : la distribution de nourriture aux pauvres, la cérémonie religieuse, puis le défilé militaire où les vétérans de la Grande Armée attirent tous les regards.

Les fonctionnaires s?emploient à livrer des comptes rendus qui laissent croire à un enthousiasme général. Mais étudiée avec un regard critique sur les rapports officiels, la Saint-Napoléon apparaît comme un ?baromètre de l?autorité de l?Etat?. Certains ont en effet refusé de se soumettre aux codes imposés : il y a eu partout et tout au long de l?Empire des agents de l?Etat pour se distinguer par leur tiédeur face à cette fête imposée.

A Vesoul, par exemple, le maire se propose de se dispenser du port de son uniforme ; à Lavaur, dans le Tarn, le magistrat se refuse à décorer sa maison. En montrant la force des pressions locales adverses, la Saint-Napoléon prouve la fragilité de l?Etat napoléonien. Ce livre permet aussi de découvrir les réalités politiques de la France des anonymes. Car faire l?histoire de la Saint-Napoléon, c?est aussi repérer la position des Français à l?égard des Bonaparte. Les nombreuses traces de ces cérémonies témoignent de l?existence d?un dévouement spontané à l?égard de Napoléon III chez certains Français. Mais elles révèlent par ailleurs la persistance visible d?une opposition républicaine. Et si, à Paris, le 15 août demeure avant tout un spectacle, en province, c?est un épisode éminemment civique, au cours duquel chaque communauté invente sa propre image de Napoléon III. Apparaît ainsi la diversité des rapports individuels au politique et des inventions populaires dans les façons d?honorer le souverain. Il resterait à en dessiner une géographie plus précise.

Etudier la Saint-Napoléon, c?est enfin jeter un éclairage nouveau sur la construction du sentiment national. C?est tenter de saisir comment naît peu à peu le citoyen contemporain. C?est observer le rôle de la mémoire dans la construction d?une identité collective française. C?est prendre conscience de la portée des honneurs rendus aux symboles, qu?il s?agisse du drapeau ou du buste impérial. ?La fabrique de la nation est au coeur de la Saint-Napoléon?, souligne Hazareesingh, qui met ainsi en évidence le rôle des guerres dans la formation des identités nationales. Mais étudier ces cérémonies, c?est aussi mesurer comment la célébration de la sphère locale participe à l?insertion dans la communauté. Les querelles de clocher ravivées autour des festivités, en contribuant à consolider les identités communales, conduisent donc à la prise de conscience des appartenances.

Au total, cette histoire culturelle du politique apprend beaucoup de la France du second XIXe siècle. Elle confirme tout l?intérêt qu?il y a à mener une histoire du rapport à l?Etat d?une part, du rapport au passé d?autre part, afin de cesser de lire les attitudes politiques au seul prisme des grands courants théoriques ou des partis identifiés dans les assemblées.

© Le Monde 2007. Distribué par The New York Times Syndicate.

*Maurice Agulhon, historien français contemporain. Il est considéré comme l?inventeur de l?histoire de la sociabilité, c?est-à-dire des groupes ou des lieux où se forme l?opinion. Agulhon est l?auteur d?ouvrages sur le XIXes. (la République au village, 1970 ; Marianne au combat, 1979; Marianne au pouvoir, 1989).

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