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La Russie : un désert humain
Du recensement de 1989 à celui de 2002, l?ensemble de la population russe a diminué de 1,8 million d?habitants, pour s?établir à 145,2 millions. Sans l?immigration, la chute serait trois fois supérieure. À ce rythme, les experts de l?ONU estiment que le pays le plus vaste du monde ne devrait plus compter que 101,5 millions d?habitants en 2050. Les résultats du dernier recensement, qui viennent d?être rendus publics, montrent aussi que cette évolution s?accompagne d?une désertification des zones rurales, confrontées au vieillissement de leur population.
L?avortement, notre moyen de contraception »
« Dans la nouvelle Russie, l?enfant est un fardeau », affirme Constantin Demidov. Cet avocat de 33 ans a deux enfants. Comme sa femme, Eléonora, il aurait aimé en avoir trois. Mais y a-t-il, dans leur entourage, une seule famille de trois enfants ? Ils se regardent, cherchent. « Non, aucune. Le maximum, c?est deux. » Là encore, les statistiques nationales parlent d?elles-mêmes : le nombre d?enfants par femme est en moyenne de 1,17. « Logique », estime Constantin en évoquant son « enfance soviétique confortable », les crèches et garderies rattachées à l?usine, les camps de pionniers qui coûtaient « trois fois rien », les manuels scolaires gratuits, les vêtements abordables, les activités musicales et sportives quasiment données. « Il y avait pénurie, concède-t-il, mais pas en ce qui concerne la façon d?occuper les petits. Tout était fait pour faciliter la vie des parents. » Les usines de l?époque ont toutes fermé. Avec elles ont disparu les avantages dont bénéficiaient les familles.
« Le prix du jardin d?enfants augmente sans arrêt. En mars, il risque de passer à 440 roubles par mois ? 12 euros ?, alors que le salaire minimum est de 600 roubles ? 17 euros ! Pendant ce temps-là, les heures de fonctionnement diminuent », constatent les époux Demidov. Et d?évoquer le non-respect du code du travail par les entreprises privées qui cherchent à se débarrasser des femmes enceintes, la pénurie de logements, le coût de l?école, théoriquement gratuite, mais en réalité payante, les allocations familiales de 70 roubles (2 euros) par enfant et par mois uniquement pour les familles vivant sous le seuil de pauvreté, le cas d?un camarade de classe devenu contremaître dans une usine pour 5 000 roubles par mois (143 euros) : « S?il a mal aux dents, il ne peut même pas aller chez le dentiste ! Il a un enfant, impossible pour lui d?en avoir un deuxième ! » Conséquence : le nombre d?avortements est supérieur au nombre de naissances. « L?avortement, c?est notre moyen de contraception », affirme le jeune avocat.
À la maternité, « on essaie de dissuader les femmes d?avorter, mais on n?y arrive pas souvent », admet l?obstétricienne en chef. Dans cet établissement pilote, les pères peuvent assister à l?accouchement et la cohabitation de la mère et du nouveau-né est autorisée, ce qui est rare en Russie. Du coup, la situation s?est quelque peu améliorée. « On essaie surtout de convaincre les femmes de plus de 30 ans dont c?est la première grossesse », poursuit Galina Baranova. Les experts évaluent à « 10 % à 20 % » le nombre de Russes devenues infertiles à la suite d?un avortement.
Le tournant démographique remonte à 1979. Cette année-là, pour la première fois, il y a eu plus de décès que de naissances. Le phénomène s?est ensuite accentué avec la chute de l?Union soviétique, au tournant des années 1990. Il y a eu de nouveaux venus ? des Russes en provenance des pays Baltes devenus indépendants, des Arméniens fuyant la misère ? mais le nombre d?immigrants n?a jamais atteint celui des émigrants.
Les maladies cardiovasculaires constituent la première cause de mortalité. « Avant, elles touchaient les plus de 55 ans, témoigne le médecin en chef de l?hôpital. Aujourd?hui, les malades ont la trentaine. » Viennent ensuite les traumatismes et empoisonnements. « Dans la plupart des cas, ce sont des hommes de moins de 40 ans, arrivés ici à la suite de bagarres ou d?accidents de la route », précise le médecin. « On a beaucoup de piétons saouls qui se font écraser, reprend le chef de service, mais souvent, ceux qui sont au volant sont également ivres. »
« L?alcoolisme est notre malheur », soupire un fonctionnaire en charge de la santé. Le taux de psychoses liées à l?alcoolisme est élevé ici. « Les gens boivent parce qu?ils sont dépravés ! », assure, péremptoire, cet homme dont le bureau est décoré d?un portrait de Lénine. La situation économique n?y serait donc pour rien ? « Il faut de l?argent pour boire, assure-t-il, l?économie n?a rien à voir ! Le problème, c?est la bière. Il y a dix ans, ça n?existait pas. À l?époque de la pénurie, on voyait des gars de 40-50 ans faire la queue pour de la bière. Maintenant, on en trouve partout, elle est moins chère que la vodka, et la publicité est omniprésente. »
Théoriquement, les soins sont gratuits. En fait, comme les médecins sont dans l?impossibilité de vivre avec leur salaire (57 euros pour un débutant, 340 euros pour un chef de service à l?hôpital régional), un système parallèle s?est mis en place, auquel les retraités, entre autres, ne peuvent accéder, faute d?argent.
La crise du système de santé ne s?arrête pas là. Ainsi les moyens de l?hôpital régional ont-ils été revus à la baisse. Depuis deux ans, l?établissement ne dispose plus de l?hélicoptère et de l?avion qui permettaient auparavant d?aller chercher les malades dans les coins les plus reculés. Quant aux zones rurales, elles manquent tant de praticiens que l?administration vient de lancer un programme pour inciter les jeunes médecins à s?installer à la campagne.
Le recensement le prouve : un tiers de la population russe vit désormais dans les treize villes de plus d?un million d?habitants que compte le pays. Et pour prendre la mesure du « désert » qui les entoure, il suffit de quitter la ville en prenant, au hasard, une direction.
@2 003 Le Monde ? Marie-Pierre Subtil
Distribué par The New York Times Syndicate
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