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La plume magique de Marcelle Lagesse
On a du mal à imaginer Marcelle Lagesse maniant la masse du forgeron ou encore pétrissant la pâte à pleines mains ? Et pourtan, ses romans et ses livres d?histoire n?ont-ils pas tous la solidité du fer soumis à l?épreuve du feu, pris entre le marteau et l?enclume, jusqu?à ce que leur contenu prenne la forme voulue par son créateur, ou plus exactement sa créatrice, tout en conservant la saveur du pain frais, croustillant à souhait, et qu?on dévore à pleines dents ? Baliverne que tout cela ? Ses livres se lisent d?un trait, nos yeux gourmands ne parvenant pas à se détacher des mots, des phrases, qui défilent, clairs et limpides, comme un torrent tumultueux pressé de se jeter dans le Grand Bleu. Le titre est trompeur? Volontairement sûrement !
« Un peu de magie peut-être » ? De la magie, certainement, pour nous, heureux lecteurs, trop contents de pouvoir nous caler dans un bon fauteuil et de savourer, page après page, une généalogie familiale romancée, à moins qu?il ne s?agisse plutôt d?un roman généalogique universel parce que familial.
Il suffit de rêver à la magie, que distillent les mots forgés et pétris par Marcelle Lagesse, née Caboche, descendante d?une famille de forgerons francs-comtois et de boulangers parisiens, pour qu?une saga magique défile devant nos yeux éblouis. Il ne faudrait pas oublier, pour autant, tout le temps passé par Marcelle à consulter des archives, des registres d?état-civil, des actes notariés parcheminés, à déchiffrer des écritures d?autrefois, des orthographes les plus fantaisistes, à identifier et à reconnaître des vocabulaires n?ayant plus cours parce que s?exportant difficilement, car ne survivant pas à la disparition d?une entreprise ou d?un corps de métier (les Forges de Mon Désir) ou à la fin d?un voyage (le vocabulaire marin).
Plus chanceuse que Midas, ne qui ne savait que transformer en or tout ce qu?il tenait en main, Marcelle Lagesse possède le don de romancer tout ce qui l?intéresse, tout ce qui lui tient à c?ur, tout ce qui bouillonne dans son esprit ouvert à toute vie, ouvert à toute histoire.
<B>« Ressusciter le commencement de toute chose »
Donnez-lui des procès-verbaux bancaires et des bilans financiers semestriels, et elle vous conte « 150 ans de jeunesse de la MCB ». Donnez-lui un registre d?état-civil ou les archives d?un notaire et elle vous donnera, en retour, un de ces romans captivants, envoûtants, dont elle est la seule à connaître la recette, des romans ayant la qualité vantée du fer forgé par Hermann à Mon Désir. Jean Cocteau disait d?Edith Piaf qu?elle chanterait une page du Bottin qu?elle parviendrait à nous émouvoir.
Il en va de même de Marcelle Lagesse qui a l?avantage sur Edith Piaf de ne pas s?en tenir à une hypothèse car elle en connaît plus qu?un brin sur les annuaires téléphoniques, du moins quand ils ne comportaient pas, grâce à elle, aucune coquille.
Mais pourquoi remonter si loin le temps et essayer d?arracher au passé des êtres depuis si longtemps disparus, sortir de l?ombre des hommes et des femmes, des immigrants d?un autre temps, se demande modestement Marcelle Lagesse. On demandait à Sir Edmund Hilary pourquoi faisait-il l?ascension de l?Everest ? C?est parce qu?il existe et que, de surcroît, ce sommet constitue le toit de la planète Terre. Autant demander au forgeron pourquoi forge-t-il ou au boulanger pourquoi pétrit-il la pâte. Mieux que chacun d?entre nous, Marcelle Lagesse comprend que nous avons un devoir de mémoire à l?égard de nos devanciers, en commençant par nos aïeux sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes de mieux. Nous devons « battre » nos souvenirs et nos réminiscences jusqu?à ce qu?ils prennent forme, un peu comme le forgeron excelle à plier le fer à sa volonté.
Si magie il y a, c?est celle qu?offre le prestidigitateur à un public émerveillé qui ne cherche guère à savoir le nombre d?heures de répétition précédant l?instant d?éblouissement du tour réussi, le nombre d?échecs qu?il a fallu surmonter sans baisser les bras ni renoncer à la mission qu?on s?est librement assignée : à savoir raconter « l?éphémère dans sa plénitude » et« ressusciter le commencement de toute chose ».
<B>Le Moulin à poudre : vestige des forges de Mon Désir</B>
Le commencement de « un peu de magie, peut-être? » c?est justement M. Rostaing, profitant d?un voyage en France, pour ramener à l?Isle de France des ouvriers qualifiés pour ses forges de Mon Désir, dont il nous reste ce Moulin à Poudre si méprisé, si dévalorisé, par des iconoclastes qui tiennent lieu de gardiens du patrimoine national. Et où trouver de meilleurs forgerons sinon à Pesmes en Franche-Comté?
Campant sur le bord de l?Ognon, Marcelle Lagesse nous invite à imaginer le comte de Rostaing plagiant Baudelaire avec un siècle d?avance.
Pesmois, Pesmoises,
Songez à la douceur
D?aller là-bas vivre ensemble !
Oeuvrez à loisir
Et s?épanouir
Au pays qui vous ressemble
Là tout n?est qu?ordre et beauté
Luxe, calme et volupté
Là tout n?est que soleil toute l?année
La magie des îles faisait déjà rêver au XVIIIe siècle. Et voilà une quarantaine de Francs-Comtois, n?ayant jamais quitté leur village natal ou presque, n?ayant, en tout cas, jamais vu la mer, se jetant dans l?aventure devant créer la communauté franc-comtoise à Maurice, une communauté qu?il convient de ressusciter au plus vite et de rassembler le plus souvent possible. Marcelle Lagesse les accompagne d?autant plus facilement par la pensée et par le c?ur que, fille de Raoul Caboche, administrateur de Salomon, île des Chagos, elle sait ce que signifie passer plusieurs jours sur un voilier, entre ciel et mer. Elle connaît ce rond parfait de l?horizon marin vous cernant à perte de vue.
<B>Faire nôtres ces paroles de sagesse</B>
Mais avant de quitter Pesmes-sur-Ognon, Marcelle Lagesse fait son plein de connaissances des traditions populaires franc-comtoises. Cela nous donnera droit ici et là à un vocabulaire également franc-comtois, à de surprenantes coutumes comme le refus de disperser la braise dans l?âtre pour ne pas éconduire le soupirant, les cierges de trois couleurs pour saluer les absents et les disparus et pour souhaiter la bienvenue aux invités, le rasage au pouce ou à la cuillère, les anglicans et les catholiques qu?on soigne et qu?on enterre dans des draps à raies bleues ou rouges selon leur confession (Dieu reconnaîtra les siens, chanterait Brassens), sans oublier la Trompeuse, cette quadrille franc-comtoise capable de régénérer les articulations des sexagénaires trop enveloppés.
Il faut saluer la technique de la romancière chevronnée qu?est Marcelle Lagesse et qui, flairant le piège des innombrables « mon arrière-arrière-grand-père ou grand-mère a fait ceci ou cela, a dit ceci ou cela », imagine des journaux de bord, des carnets intimes, des mémoires inventés, qu?elle attribue par fiction littéraire à des aïeuls et aïeules, tenant la plume à bord du
« Puisieulx », à Mon Désir, à la boulangerie Caboche de Souillac ou encore à Port-Louis. Tour à tour gamin curieux des us et coutumes du monde maritime, épouse de colon au service des Forges de Mon Désir ou du Jardin du Roy, épouse d?un maître boulanger connaissant les moindres pavés de Paris ou encore maîtresse femme capable de succéder à son Théodule à la tête d?un roulage général avant que le camionnage automobile ne vienne détrôner les carrioles, les charrettes, les calèches, les tombereaux, les haquets et les trinqueballes, Marcelle Lagesse ne cesse de nous redire son admiration sans borne pour tous ces immigrants de tous continents, de toutes races, de toutes confessions, venus peupler son île natale et assurer son développement durable. Grâce à cette fiction, le récit généalogique d?une et de plusieurs familles se lit comme un roman.
Curieusement ses aïeux partagent le bon sens et les plus solides convictions de Marcelle Lagesse, tel ce constat des propriétaires qui croient à tort posséder un domaine (le comte de Rostaing par exemple) sans comprendre que ses Forges appartiennent en fait à Hermann, tout comme le jardin appartient au jardinier, l?écurie au palefrenier, la calèche au cocher, la limousine au chauffeur, le campement au gardien, la cuisine à la cuisinière surtout quand le rouleau de pâtisserie demeure à portée de main. Il y a aussi l?empreinte que laissent dans la mémoire les souvenirs des « premières fois », première fois qu?on voit la mer, qu?on voit le Coin de Mire, premier cyclone, première guerre, première épidémie, premier flamboyant. Mais est-ce bien Marcelle qui attribue ses convictions à ses aïeux « recréés » ou eux qui lui dictent génétiquement ce qu?il y a de mieux en elle et en ses ?uvres ? D?où notre conclusion que c?est en forgeant et en boulangeant, à l?instar de ses lointains aïeux, que Marcelle Lagesse demeure notre meilleure romancière et historienne car on ne peut imaginer alliance plus harmonieuse que dans son ?uvre, entre la réalité vécue et la réalité transcendée par un récit imaginé mais lui donnant un surcroît de consistance et de substantialité.
« À ceux qui sont venus, à ceux qui viendront, je laisse en héritage un pays magnifique, que j?ai appris à aimer parce qu?un soir de printemps? j?ai répondu à l?appel de l?aventure. Que mes descendants aient, eux aussi, le courage de leur destin, c?est le v?u que je fais en voyant apparaître le début de la route ». Est-ce Françoise Bougniard, née Lebrun, qui dit cela ? Ou est-ce sa descendante Marcelle Lagesse, née Raoul Caboche ? Peu importe. Ce qui compte c?est qu?à notre tour nous fassions nôtres ces paroles de sagesse, valables en tous temps, en tous lieux et en toutes saisons.
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