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La Normandie du Père Laval :?Le pays qui lui a donné le jour?

7 septembre 2003, 20:00

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Il y aura 200 ans. Le 18 septembre prochain. Une date déjà chère aux Mauriciens dignes de ce nom. Mais comme les pèlerins sont en route ou presque pour la veillée traditionnelle des 8/9 septembre, autant devancer ce 200e anniversaire de la naissance de Jacques Désiré Laval et mettre dans le bain les lecteurs de l?express que cet événement pourrait intéresser. Et comme il s?agit du bicentenaire de la naissance de l?Apôtre de l?île Maurice, autant mettre l?accent sur la partie française, sinon normande, de son parcours terrestre. La plus longue d?ailleurs puis qu?elle compte une quarantaine d?années contre une vingtaine pour la partie mauricienne. Notre guide en terre normande sera le Père Joseph Michel, C.S.Sp., le biographe du ?saint? de l?île Maurice (Edition Beauchesne, Paris, 1976).

Commençons notre périple par la commune de Croth où Jacques Désiré Laval voit le jour le 18 septembre 1803. Son frère jumeau, Michel, ne lui survit que peu de temps. Son père, Jacques, est le maire de la localité. Il est instruit et étudiait le droit quand la mort de son père le contraint à revenir à la terre et à prendre charge de la ferme familiale. Sa mère, Suzanne, est la fille unique de Georges Delérablée, propriétaire de terres cultivables, de bois et de landes sur quinze communes des départements de l?Eure et de l?Eure-et-Loir. Il est cultivateur mais aussi maire d?Epieds et juge du canton d?Ivry-la-Bataille. Ne quittons pas la famille Laval sans parler des s?urs aînées de Jacques Désiré : Adélaïde et Gertrude. Un frère et une s?ur suivront : Auguste et Justine. Suzanne Delérablée meurt au printemps 1811. Le père se remarie, à 42 ans, à Marie Louise Durvye, une parente de 21 ans, fille du parrain de Jacques Désiré. Deux enfants naissent de cette seconde union : Robert et Virginie.

Les communes précitées font partie du département de l?Eure, situé à l?ouest de Paris et faisant partie de la province de la Haute-Normandie. Au sud du chef-lieu, Evreux, se trouve le canton de Saint-André-de-l?Eure et c?est dans cette région que Jacques Désiré Laval passe ses premières années. Saint-André ne compte que 2 575 habitants. La commune possède une église bâtie au XVIe siècle, une demeure à colombages où le bon roi Henri IV aurait séjourné en 1590, une abbaye disparue pendant la Révolution française mais dont il reste un portail du XIe siècle, un obélisque érigé en 1804 en souvenir de la victoire remportée, le 14 mars 1590, par Henri IV sur les Ligueurs de Mayenne.

Au sud-est de St-André se trouve Croth, une petite commune de quelques centaines d?habitants, pratiquement à la limite sud-est du département. Dreux, la sous-préfecture du département voisin de l?Eure-et-Loir n?est d?ailleurs qu?à une dizaine de kilomètres de là. Dans un rayon de moins de 10 km, nous retrouvons d?autres lieux de l?enfance de Jacques Désiré Laval : Epieds, au nord, dont son grand-père, Georges Delérablée est le maire. Ivry-la-Bataille, à l?est, et où ce dernier est juge de paix. En 1816, Jacques Laval, quitte Croth pour prendre une ferme à Louye, une autre commune située à quelques kilomètres au sud-ouest de Croth et encore plus proche de Dreux et de Nonancourt.

Première grande séparation de sa famille

En 1817, on procède au partage des biens du grand-père maternel, George Delérablée, décédé en 1812. Jacques-Désiré se retrouve, à 14 ans, propriétaire de bâtiments à Epieds et de 27 hectares. N?ayant pas la robustesse de son cadet Auguste, il goûte peu aux travaux agricoles et son père le confie à son frère, l?oncle Nicolas, curé de Tourville-la-Campagne. Cette paroisse se trouve à l?autre bout du département, soit au nord-ouest d?Evreux et à l?ouest des villes textiles, rendues célèbres par les romans d?André Maurois, à savoir Elbeuf et Louviers. Il s?agit donc pour Jacques Désiré de la première grande séparation avec sa famille. Pour son père c?est l?opportunité d?instruire son fils. Retenons toutefois cette absence d?instruction primaire dans les villages français, absence que nous pourrons utilement comparer aux efforts pédagogiques, à Maurice, du Rd Louis Lebrun, des religieuses du Bon Secours et des Filles de Marie. La réforme scolaire de Jules Ferry n?interviendra qu?en 1880 et années suivantes en France (enseignement primaire laïc et obligatoire et enseignement secondaire féminin).

L?école presbytérale de Tourville compte une demi-douzaine d?élèves d?âges différents. Parmi eux se trouve Michel Coquerel, le futur supérieur du petit séminaire d?Evreux. Jacques Désiré est studieux mais défavorisé par son âge avancé. Il a déjà une quinzaine d?années. De plus, l?oncle ne jouit pas d?une bonne santé. Son ministère pastoral l?accapare. Il ne peut donner le temps voulu à ses responsabilités éducatives.

A 17 ans, son oncle curé présente Jacques Désiré au petit séminaire d?Evreux. Il y est admis mais en classe de cinquième. Les élèves suivent les cours au collège municipal et doivent, chaque jour, traverser la ville. Profitons-en pour faire connaissance de la préfecture de l?Eure qui ennuie, toutefois, notre nouveau collégien. En 1999, Evreux compte plus de 50 000 habitants. Vers 1820, la ville devait en compter moins de 40 000. Il s?agissait sans doute d?une ville en voie d?industrialisation. Elle est assez riche en monuments historiques puis qu?on y relève la tour de l?Horloge, la cathédrale, le couvent des Capucins, l?abbatiale Saint-Taurin du XIIe siècle et même des ruines gallo-romaines. La ville est aussi connue pour ses vitraux du XVe siècle et une châsse du XIIIe siècle, considérée comme un chef-d??uvre d?orfèvrerie gothique. Elle est traversée par l?Iton, une rivière normande de 118 kilomètres de long et qui se jette dans l?Eure en amont d?une commune bien connue des Mauriciens puisqu?il s?agit de Pinterville, la paroisse normande du futur Père Laval et qu?il quittera d?abord pour se joindre au Père Libermann, le fondateur de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit (les Spiritains) et ensuite pour répondre à l?appel de Mgr William Collier, le troisième Vicaire apostolique et premier évêque de Port-Louis.

Evreux ennuie Jacques Désiré et il le fait savoir de retour pour les vacances à la ferme familiale à Louye. Son père ne désarme pas pour autant: ?Le latin te casse la tête. Eh bien ! moi je te casserai les bras?. Et il lui réserve les travaux agricoles les plus pénibles. A tel point que Jacques Désiré n?insiste pas et consent à reprendre ses études. D?autant plus facilement que l?oncle curé obtient qu?il fasse son entrée au Collège Stanislas à Paris. Récemment fondé, cet établissement est dirigé par d?éminents pédagogues et jouit d?une bonne réputation. Jacques Désiré s?y plaît et ses notes s?améliorent à la grande satisfaction de son père. Ce dernier meurt en 1824. Le partage de ses biens se complique du fait de ses deux mariages et fait l?objet de deux procès. La part revenant à Jacques-Désiré est amputée de ses frais de pension.

?Je serai médecinou prêtre?

En 1825, Jacques-Désiré est reçu bachelier ès-lettres à l?âge de 22 ans. Se pose alors la question de son avenir. Enfant, à la question rituelle : que feras-tu quand tu seras grand ?, il répondait : ?Je serai médecin ou prêtre?. Il le sera tous deux. Une diseuse de bonne aventure lui avait aussi prédit : ?Tu feras un grand voyage. Tu passeras les mers. Tu iras loin mais tu n?en reviendras pas?. En guise de voyage, Jacques-Désiré pense peut-être, comme tant de jeunes de son âge, à aller faire fortune en Amérique. En fait, il hésite toujours entre prêtrise et médecine. Il opte finalement pour la médecine d?autant plus que son oncle lui dit : ?Il faut de bons prêtres mais il faut aussi de bons médecins chrétiens. Un médecin peut faire beaucoup de bien?.

Pour faire ses études de médecine, il s?installe chez un ancien médecin ayant transformé sa maison en foyer d?étudiants. Il y trouve une ambiance favorable à ses études médicales comme à sa vie chrétienne. Il passe une partie de son temps libre à visiter les pauvres de la rue Mouffetard. Il rend aussi visite à son ancien condisciple, Michel Coquerel qui poursuit ses études de théologie au Grand Séminaire de Saint-Sulpice à Paris.

Jacques-Désiré Laval présente sa thèse sur le rhumatisme articulaire qui lui vaut d?être reçu, le 21 août 1830, au grade de docteur en médecine.

Ici s?achève la jeunesse normande et quelque peu parisienne de Jacques-Désiré Laval et commence sa vie adulte et professionnelle. Cela est une autre histoire. Il s?agit d?une enfance et d?une adolescence quelque peu marquées par un début d?embourgeoisement rural. Le décor est planté, en tout cas, pour un comédie humaine balzacienne sinon flaubertienne. Son désir d?appauvrissement afin d?être pauvre parmi les pauvres esclaves affranchis de Maurice n?en sera que plus noble et plus évangélique d?autant plus que des médecins diplômés de Paris ne couraient pas les rues à Port-Louis au milieu du XIXe siècle.

Mais n?anticipons pas l?étape de sa conversion ni celle de son chemin de?Villiers-en-Désoeuvres, le lieu de sa décisive chute de cheval. Nous, Mauriciens, n?avons pas le droit, en tous cas, de sous-estimer les trente premières années normandes de notre apôtre national. Elles conditionnent deux décennies d?action pastorale et missionnaire parmi nous et dont nous n?avons pas fini de mesurer l?impact sur l?histoire de notre pays y compris sur notre francophonie et créolophonie proverbiales.

Son désir d?appauvrissement afin d?être pauvre parmi les pauvres esclaves affranchis de Maurice n?en sera que plus noble et plus évangélique d?autant plus que des médecins diplômés de Paris ne couraient pas les rues à Port-Louis au milieu du XIXe siècle.

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