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La méthode Seetulsingh

4 février 2006, 20:00

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Nos lecteurs se souviennent que nous avions donné, la semaine dernière, la parole à des hommes de loi et à des militants des droits humains qui avaient avancé que la Commission nationale des droits de l?homme (NHRC) avait restreint son champ d?action et ne prenait pas pleinement avantage des dispositions de la loi. Le signataire avait ensuite commenté certaines des failles mises en avant.

Voici le film des événements. Le mardi 31 janvier, j?ai reçu une convocation à me présenter en personne à la NHRC en tant que témoin (Summons to a witness), le jeudi 2 février à 13 h 00. « To help the Commission concerning the complaints made for long delays in court before a case is heard », est-il précisé dans cette convocation. Phrase suivie de cette mise en garde : « Any person who fails to attend the Commission after having been required to do so shall commit an offense and shall, on conviction, be liable to a fine not exceeding 10 000 rupees and to imprisonment for a term not exceeding one year. »

Premier couac jeudi matin : Dheerujlall Seetulsingh, président de la Commission, téléphone à mon rédacteur en chef pour lui demander s?il avait reçu une télécopie de Me Pierre Rosario Domingue où ce dernier revenait sur les propos qu?il m?avait tenus. Nad Sivaramen l?informe qu?il n?avait pas encore pris connaissance du texte de Me Domingue. M. Seetulsingh lui explique alors qu?il s?attend à des excuses publiques de l?express-dimanche.

Je prends ensuite connaissance du courrier de Me Rosario Domingue, qui arrive à la rédaction, comme annoncé par M. Seetulsingh. C?est la stupeur, car l?universitaire-avocat revient complètement sur les propos qu?il m?avait tenus, d?autant que le mardi, il nous avait déclaré au téléphone avoir trouvé le texte « bien ». À la rédaction, nous sommes ahuris de cette volte-face. Ce courrier de Me Domingue devait plus tard être brandie par M. Seetulsingh, qui l?a également fait circuler à la presse.

Je décide de ne pas mix issues et de « help the Commission concerning the complaints made for long delays in court before a case is heard ». J?ai été appelé comme témoin, après-tout.

Je me rends à la Commission à 12 h 50. Il y a un autre témoin qui attend d?être appelé. Ce qui est fait vers les 13 h 10.

Au même moment, le Dr Patrick Chui Wan Cheong Jr arrive. Convoqué à 13 h 15, il est appelé vers les 13 h 25. Trois des policiers d?Alcatraz ayant déjà déposé dans le cadre du décès en cellule policière de Rajesh Ramlogun arrivent ensuite. Le premier est convoqué à 13 h 30. Et moi alors ? Un préposé m?informe qu?il me faudra patienter avant d?être reçu par la Commission. Je suis finalement appelé à 14 h 05, soit plus d?une heure plus tard.

Me voici enfin devant les quatre membres de la Commission, Dheerujlall Seetulsingh, Mohammad Sadek Namdar-khan, Jacques Rosalie et Beti Wyn Peerun et trois employés qui assistent la Commis-sion dans ses travaux. Je dis, à deux reprises, « Bonjour, messieurs dames ! » Mais n?obtiens aucune réponse. Je demeure quelques instants debout, personne ne m?invitant à m?asseoir. Le préposé à ma gauche me fait signe de m?asseoir.

« Vous êtes un menteur »

Je me dis que je vais pouvoir savoir comment je puis aider la Commission à propos des doléances émises sur les « long delays in court before a case is heard ».

Mais d?emblée, le président Seetul-singh passe à la véritable raison de ma convocation : comment ai-je pu « écrire de tels mensonges et faussetés » sur la Commission. Suit alors, répété en trois occasions en moins de deux minutes :

« Vous êtes un menteur ! »

Je suis confus : de témoin, je suis devenu accusé. La Commission avait usé de ses prérogatives en me convoquant en tant que témoin pour faire le procès de mon article. Si j?avais su que j?allais tout de go passer au statut d?accusé, j?aurais été accompagné d?un avocat. En tant qu?accusé, on ne m?avait pas lu mes droits, ni donné les accusations que l?on portait contre moi. Je décide de laisser passer l?orage et le laisse répéter ses accusations, espérant que je pourrais, après le flot d?invectives, donner ma version des faits.

Mais je devais vite désenchanter, le ton du président Seetulsingh devenant de plus en plus méprisant et agressif.

À sa question « qu?avez-vous à répondre ? », je me permets de lui rappeler que cet article ne faisait que rendre compte des multiples reproches formulés sur le fonctionnement de la Commission. Je souligne que j?avais vainement tenté d?avoir sa version des faits. Je reviens sur mes visites du mardi 24 janvier et jeudi 26 janvier à ses bureaux et à mes télécopies du 27 janvier. Dans cette télécopie adressée à M. Seetulsingh, je disais que j?avais, dans le cadre de la rédaction de mon article, rencontré des personnes qui « avancent que la Commission ne fait pas une utilisation maximale des pouvoirs que lui confère la législation ». En souhaitant avoir « un commentaire de [sa] part à ce sujet », j?ai donné mes numéros de téléphone. J?ai ajouté que mon journal était disposé à publier le point de vue de la Commission, conformément aux normes rédactionnelles de l?express-dimanche.

Mohammad Sadek Namdarkhan a alors pris le relais pour m?accuser d?avoir voulu faire du « sensationnalisme » et que « la Commission n?est pas à vos ordres pour vous répondre dès que vous nous sollicitez. » Malgré toutes mes explications, rien n?y fit : MM. Seetulsingh et Namdarkhan avaient déjà décidé : on allait faire le procès du journaliste que je suis et, à travers moi, de toute la presse. La NHRC avait utilisé les pouvoirs que lui confère la législation pour summon a witness pour ensuite faire du « témoin » un accusé.

Non satisfait de me traiter, à chaque cinq phrases, de « menteur » et d?« incompétent », Dheerujlall Seetulsingh va m?accuser d?avoir « pondu un article pour discréditer la Commission en inventant des personnes que vous avez soi-disant rencontrées ». Malgré mes dénégations, le président de la NHRC va m?affirmer que j?étais probablement « ivre ou drogué » quand j?avais écrit cet article? Devant mon indignation, il a maintenu : « Vous deviez sûrement être sous l?emprise de l?alcool ou de la drogue quand vous avez écrit cela ! »

Son collègue Namdarkhan a cru enfoncer le clou en affirmant que mon article venait prouver la nécessité « d?instaurer un Press Council » à Maurice. Avant de dénoncer « ceux qui trouvent bonne presse parce qu?ils ont des copains parmi les journalistes ».

Malgré le ton correct employé par Jacques Rosalie et Beti Peerun, eux aussi, profitant de ma présence forcée, m?ont reproché la parution de l?article incriminé. Convoqué pour aider la Commission sur les « long delays in court », je me retrouvais sur une chaise, accusé puis condamné, en raison de ce que j?avais écrit, à subir ce que n?importe qui aurait ressenti comme une virulente lapidation verbale des quatre membres de la Commission sous le regard de son personnel administratif.

Les deux anciens du judiciaire, MM. Seetulsingh et Nam-darkhan, ont clos les 55 minutes d?interrogatoire en m?affirmant qu?ils étaient persuadés de ma mauvaise foi, que j?étais un menteur et que je ne méritais que du mépris pour « avoir diffamé et tenté de ternir à la réputation » de la NHRC. J?avais trempé, selon eux, ma plume dans du vitriol avant de « pondre ce semblant d?article ».

Summum de cette rencontre, une affirmation de Namdarkhan : « Nous n?avons pas de compte à rendre aux journalistes.

Allez voir le président de la République ! »

Non content de me répéter que je n?étais pas digne d?être journaliste, M. Seetulsingh m?a même déclaré que mon rédacteur en chef, Nad Sivaramen, était lui aussi un « incompétent » pour avoir laissé publier « un tel article ». À ma suggestion qu?il valait mieux qu?il le lui dise de vive voix, M. Seetulsingh devait sur le champ demander à ses officiels de convoquer le rédacteur en chef de l?express-dimanche pour le lundi 6 février.

Comme M. Seetulsingh reprenait sur ses accusations, j?ai pris congé de la Com-mission. Les dernières paroles du président de la NHRC sont indélébiles : « Je ne vous crois pas. Vous êtes un menteur ! Vous avez consciemment écrit des mensonges afin de discréditer le président et les membres de la Commission.

Domingue : « J?ose espérer que Seetulsingh ne me tiendra pas rigueur »

Monsieur Nad Sivaramen Rédacteur en Chef L?Express Dimanche

On a attiré mon attention sur un article publié dans l?express-dimanche du 29 janvier 2006, et je vous serais gré de bien vouloir publier cette mise au point, ne serait-ce que pour souligner mon respect pour l?institution qu?est la National Human Rights Commission et mon appréciation pour la personne qui la dirige : M. D. Seetulsingh.

Je ne nie pas avoir eu une conversation amicale avec M. E. Brelu-Brelu sur plusieurs sujets ayant trait au droit mauricien, dont la NHRC. Je lui ai aussi remis des extraits des cours que je donne normalement à mes étudiants. En tant qu?universitaire, on fait généralement des analyses critiques sur les sujets que nous abordons, ce dont à quoi M. Brelu-Brelu n?est probablement pas habitué. Car, à aucun moment de notre conversation (non interview), je n?ai dit ou donné l?impression à ce dernier que « le législateur a donné à la NHRC d?énormes pouvoirs, mais j?ai l?impression qu?elle a choisi de restreindre son champ d?action » ou que « beaucoup de cas sont ?traités de manière légère?par Dheerujlall Seetulsingh et ses assesseurs » et encore moins, concernant la prison, que « les visites sont plus que rares et les responsables des lieux concernés sont informés préalablement. »

Les raisons sont simples, puisque je ne connais d?aucune manière le fonctionnement de la NHRC, ni des décisions prises par M. Seetulsingh ? un juriste pour qui j?ai énormément de respect, et avec qui j?ai d?ailleurs débuté ma carrière académique à l?université de Maurice.

J?ose espérer que les membres de la Commission, et M. Seetulsingh, sauront reconnaître la sincérité de cette présente mise au point, et ne me tiendront pas rigueur pour des propos que M. Brelu-Brelu m?a imputé à tort. Et j?espère aussi que ce dernier n?a pas intentionnellement agi de mauvaise foi.

Pierre Rosario DOMINGUE Avocat et universitaire

Notre réponse : « Nous maintenons tous nos propos »

La lettre de Me Domingue est un chapelet de surprises. Le lecteur notera que :

1). Me Rosario Domingue confond une rencontre professionnelle et une « conversation amicale ». Notre interlocuteur était pleinement conscient que nous nous sommes rencontrés dans un cadre professionnel en vue de la publication d?un article sur la NHRC ;

2). Me Rosario Domingue veut nous faire croire qu?un chargé de cours à la faculté de droit de l?université de Maurice ne connaît « d?aucune manière le fonctionnement » de la Commission nationale des droits de l?homme, une institution établie par une loi et qui opère depuis bientôt cinq ans pour veiller au respect des droits humains.

3). La mise au point, qui n?en n?est pas une, nous a été adressée pour que la Commission ne tienne pas rigueur à Me Rosario Domingue. D?ailleurs, c?est M. Dheerajlull Seetulsingh qui nous a informés de l?existence de cette lettre.

Nos lecteurs seront sans doute intéressés de savoir que Me Rosario Domingue nous avait déclaré, au téléphone mardi, que l?article était « bien ». Nous maintenons l?intégralité des propos attribués à Me Rosario Domingue, qui n?était pas notre seul interocuteur.

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