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La mémoire dans le coeur
"How happy is the blameless vestal's lot! The world forgetting, by the world forgot. Eternal sunshine of the spotless mind! Each pray'r accepted, and each wish resign'd.? Alexander Pope, ?Eloisa to Abelard?</I>
Voilà pour la provenance du long titre de ce film de Michel Gondy. Titre qui met du temps à apparaître sur l?écran. On a le temps de voir Joel (Jim Carrey) qui a l?air de s?être trompé de jour, d?heure et de lieu, se rendre par un matin d?hiver (celui des zones dites ?tempérées?) sur une plage désolée, alors qu?il est censé se rendre à son travail, et rencontrer Clementine (Kate Winslet) qui a les cheveux d?une belle couleur bleue et aussi un drôle de tempérament.
Leurs prénoms, on les apprend au moment où ils les échangent dans un train, ce qui semble indiquer qu?ils se rencontrent pour la première fois et on voit qu?ils ont des atomes crochus, même si cela ne se passe pas sans frictions ; mais le générique n?apparaît toujours pas. Ce n?est qu?après qu?ils ont passé la nuit ensemble que les premiers noms commencent à défiler sur l?écran.
C?était l?après-midi du lundi 14 février, et, il n?y avait dans la salle que des couples de jeunes ; tout ça parce que The Eternal Sunshine of the Spotless Mind a été étiqueté ?comédie romantique.? Le film de Michel Gondry en est une mais pas dans le sens où cela s?entend généralement. Autrement dit, il ne s?agit pas d?une comédie hollywoodienne avec mièvrerie et grosses ficelles (ce qui semble avoir déçu quelques-uns). Il ne s?agit pas d?un thriller de science-fiction, non plus, même s?il y a un peu de science-fiction dans cette histoire. Un procédé mis au point par un certain docteur Howard Mierzwiak (Tom Wilkinson) peut effacer de la mémoire tout mauvais souvenir ? moyennant rémunération, évidemment.
The Eternal Sunshine? est un film sur la mémoire : son importance dans le psychisme, l?importance des souvenirs communs ? qu?ils soient merveilleux ou terribles ? dans une relation amoureuse et surtout, l?importance d?exister dans la mémoire de l?autre. Comme la mémoire n?est pas linéaire, le scénariste a construit tout son récit en une série de retours en arrière qui n?arrivent pas dans le bon ordre. Tout ce que nous voyons avant le générique est en fait un souvenir. On ne s?en rend compte qu?après coup.
La dureté de la lumière dans les scènes d?extérieurs et la texture parfois granuleuse de l?image en sont probablement une indication, mais les moments suivant le générique ne donnent pas l?occasion d?y penser. Car les souvenirs de Joel défilent alors tout mélangés. C?est la magie du tout premier moment chargé d?électricité, lorsque Clementine lui fait cette proposition hésitante du dernier verre, avec un regard qui en dit beaucoup plus. Puis, des premiers moments, ces moments grisants où tout devient possible et le film nous offre cette séquence magnifique où les deux sont étendus au beau milieu d?un lac gelé.
Ensuite, le temps des noyaux (sans vouloir faire de mauvais jeux de mots) : Jim Carrey désespéré, perdu, hagard ; la visite chez le docteur Mierzwiak pour un ?nettoyage? de la mémoire ; la découverte des incompatibilités, les disputes avec ces paroles qu?on ne peut ni oublier ni pardonner, bien qu?on prétende le contraire ; la découverte qu?on n?existe plus dans la mémoire de l?autre ; Kate Winslet broyée par la douleur et le chagrin ; etc.
Tous ces souvenirs en désordre laissent le spectateur quelque peu perdu durant quelques instants, mais Charles Kaufman étant un habile scénariste (Being John Malkovitch, c?était lui), on peut supposer que cela est voulu. Une fois le principe de la narration saisi, il devient assez facile de démêler l?avant de l?après.
The Eternal Sunshine.?. est une comédie, mais le sens du mot s?arrête à sa définition classique. Cette histoire s?achève sur une note positive et optimiste, mais sans pour cela nous faire plier en deux de rire. Elle nous offre par contre des occasions de sourire et d?être pris d?émotion par le biais d?un suspense.
Se rendant compte qu?il n?existe plus dans les souvenirs de Kate Winslet, Jim Carrey décide, lui aussi, (peut-être par dépit) de faire effacer cette histoire de sa mémoire. Seulement, il change d?avis durant le traitement, alors que le processus est déjà en marche et qu?il est impossible de l?arrêter.
Charles Kaufman a peut-être été inspiré par les virus et les ordinateurs. Si tel est le cas, l?idée de s?en servir pour tenir un public en haleine est des plus originales. Voilà donc Jim Carrey traqué dans ses propres souvenirs par ce qu?on pourrait bien appeler un ?programme.?
L?idée du soulagement de certaines douleurs de l?existence par le moyen de certaines avancées de la technologie soulève aussi la question d?abus possibles. Cette histoire comporte aussi non pas un méchant, mais un personnage manquant de scrupules : Elijah Wood en assistant du docteur qui s?approprie les souvenirs de Kate Winslet dans le but de la conquérir. Mais on peut se demander si cela était bien nécessaire, le sujet étant en lui-même porteur de bien des interrogations.
Quoiqu?il en soit, tout cela permet à Michel Gondry de montrer qu?il sait faire autre chose que des images à atmosphère. Les souvenirs disparaissent progressivement de la mémoire de Jim Carrey non pas aux moyens d?effets spéciaux avec images de synthèse, comme cela se pratique de nos jours, mais avec des effets de réalisation et de montage. C?est ainsi qu?autour de Jim Carey entraînant Kate Winslet d?un souvenir à l?autre, les personnages et les décors disparaissent, un peu comme du temps de Méliès.
Les personnages s?évanouissent subitement, ce qui a encore plus d?effet ; les décors s?en vont par morceaux, ce qui indique un sens de la trouvaille. De ce point de vue, l?un des grands moments du film est certainement celui où l?on voit Jim Carrey revenu aux souvenirs de sa toute petite enfance (pour échapper au programme), jouant sous la table de la cuisine de ses parents. Les décors (avec les couleurs) années 1960 sont restitués avec un effet ?vrai-faux? et le réalisateur réussit quelque chose d?étonnant en jouant avec les proportions des accessoires et des personnages.
L?univers visuel de Michel Gondry, réalisateur de bon nombre de vidéo-clips, est des plus riches, comme pourraient l?affirmer les admirateurs de la chanteuse Björk. Réalisateur et scénariste ont déclaré avoir travaillé en étroite collaboration pour ce film. Ils l?avaient déjà fait auparavant, pour Human Nature, un film qui avait de bonnes idées, mais qui était assez mal maîtrisé. The Eternal Sunshine? par contre, est certainement réussi et réunit un beau duo d?acteurs dans une prestation mémorable.
<B>?Elle nous offre par contre des occasions de sourire et d?être pris d?émotion par le biais d?un suspense.?
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