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La médecine en crise
18 heures, hôpital de Flacq. Un homme évanoui est transporté à la hâte par des proches aux urgences bondées de monde. Il est pris en main par un jeune interne. Celui-ci ausculte le malade et, décelant un infarctus, demande une série d?examens dont une scanographie. Le dossier du patient atterrit entre les mains d?un senior, un médecin généraliste, qui frise l?apoplexie en découvrant le diagnostic de son jeune collègue.
« Le malade souffrait d?hypoglycémie, une insuffisance de glucose dans le sang. Le jeune praticien avait omis de demander une prise de tension et un examen du taux de sucre alors que c?est le b.a-ba de l?examen médical. Il n?a rien demandé aux proches qui puisse le guider à faire un patient history », fulmine le médecin. Il s?en est fallu de peu pour que les proches du malade, irrités de se voir refuser une scanographie, ne s?en prennent au docteur.
Son constat du niveau des jeunes médecins qui ont fait leurs études en Europe de l?Est est lapidaire. « Ils ne connaissent rien à l?anatomie ni même la base de la médecine et c?est extrêmement grave », dit-il d?un ton irrité. Pourtant, il arrive que des internes terminent leur formation haut la main, même si leur passage à l?hôpital n?aura pas marqué les esprits, grâce à une intervention politique.
Presque tous les médecins contactés dans le service public ou dans le privé font le même constat. Le niveau des internes, mais aussi celui des médecins confirmés, baisse d?année en année, qu?ils aient étudié la médecine en Europe de l?Est ou ailleurs. En revanche, certains ne tarissent pas d?éloges pour les frais émoulus du SSR Medical College de Belle-Rive. « Ils sont d?un niveau excellent, comparables à ceux qui viennent d?Inde ou d?Angleterre. »
Plusieurs facteurs expliquent cette situation, soutient le président de l?Association des cliniques privées, le Dr Patrick Chui Wan Cheong. « On ne choisit plus la médecine par vocation. On veut faire ce métier pour de l?argent. À mon époque, on devenait médecin pour venir en aide à son prochain et si on parvenait à bien gagner sa vie, c?était tant mieux », soupire-t-il. Autre temps, autres m?urs?
Il faut savoir qu?un spécialiste exerçant dans le public a droit à la consultation privée après trois ans de service. Et selon sa spécialité et sa renommée, le praticien peut encaisser environ Rs 500 000 par mois.
Même constat d?un psychiatre qui relève que certains font des études pour d?obscures raisons. « Il faut aimer les gens pour faire la médecine. Or, ce n?est pas ce qu?on voit. » À force de courir après l?argent, on en oublie l?importance de se recycler, ce qui ne pardonne pas.
Aujourd?hui, pour devenir médecin il n?y a qu?à ouvrir le catalogue des universités qui s?est bien étoffé, parfois au détriment de la qualité des études. La grande majorité des jeunes choisissent les pays d?Europe de l?Est, la Russie, l?Égypte, le Pakistan. Et quid de la France et de la Grande-Bretagne ? Trop chers, disent-ils. Il faut compter en moyenne Rs 1 million par année d?études alors que les universités d?Europe de l?Est exigent un peu plus de la moitié pour les six ans d?études.
Qui est bon et qui ne l?est pas
On comprend un peu mieux la méfiance qu?éprouvent certains pour les universités des pays de l?Europe de l?Est. Le Dr Chui Wan Cheong fait partie de ces sceptiques. « Depuis l?éclatement de l?URSS, la corruption a gangrené les institutions. Tout s?achète, tout se vend en dollars? Pas étonnant s?il y en a qui rentrent au pays avec des qualifications douteuses. »
Le Dr Ramchandra Bheenick fait remarquer que le Medical Council a des difficultés pour reconnaître les diplômes depuis la fracture des pays de l?Europe de l?Est. « Dans les autres pays, il y a une évolution du cahier des charges et des conditions associées à la pratique de la médecine qui requiert des techniques de haut niveau. » Or, le Medical Council n?est pas habilité, de par la loi, à annuler l?enregistrement d?une institution universitaire, contrairement au Medical Council de Malaisie. Cette instance a confirmé l?an dernier que la Crimea State Medical University ne figurait plus sur son registre.
Le grand nombre de patients qui afflue dans les établissements hospitaliers est aussi l?un des facteurs qui expliquent la baisse du niveau des médecins. « Un médecin voit défiler en moyenne 40 patients par heure. C?est humainement impossible d?établir correctement un diagnostic », se désole un psychiatre exerçant dans le privé.
La réputation d?un médecin se construit au fil du temps. « Les gens, quand ils vont consulter dans le privé, savent qui est bon et qui ne l?est pas ! Mais à l?hôpital, on ne choisit malheureusement pas son docteur? » Et dire que 80 % de la population, faute de moyens, n?ont d?autre choix que de se rendre à l?hôpital.
L?absence d?esprit d?équipe
Tout en concédant qu?il faut éviter de « mettre tout le monde dans le même panier », ce médecin généraliste de l?hôpital Jeetoo note le manque de collaboration et l?absence d?esprit d?équipe entre médecins et internes. Une situation qui donne lieu à des affrontements. « Les seniors sont si débordés qu?ils n?ont pas le temps de former les jeunes. Et puis certains ne sont pas intéressés à guider les nouveaux venus, par crainte de la concurrence. »
Le Dr Chui Wan Cheong montre du doigt l?arrogance des jeunes internes qui croient tout savoir, ce qui occasionne des conflits avec les médecins confirmés. « Si le gouvernement encourageait les seniors à se recycler on n?aurait pas à faire face à des clashs inutiles. »
La pratique de la médecine défensive est aussi déplorée. « De nos jours, on trouve des docteurs qui, par crainte de perdre la clientèle, demanderont une batterie d?examens, même si ce n?est pas nécessaire », affirme le Dr Chui Wan Cheong.
Pour lui, le nombre de césariennes pratiquées par an est une indication du niveau de la médecine exercée. « 50 à 60 % des femmes accouchent par césarienne dans les cliniques. Si certains cas nécessitent vraiment cette intervention, d?autres ne s?expliquent que par le profit que peut en tirer le médecin », poursuit-il.
La profession médicale passe par une crise. Il serait temps que les autorités compétentes se mettent à son chevet avant qu?il ne soit trop tard.
ÉTUDES : COMBIEN ÇA COUTE ?
Les universités ukrainiennes ont toujours la cote auprès des Mauriciens. En moyenne, ils sont une vingtaine à y être admis chaque année. La plupart entreprennent des études en médecine, en dentisterie et en pharmacie alors que les autres optent pour un cursus en computer engineering. La formation en médecine dure six ans pour la formation en anglais et sept ans pour celle qui est faite en russe. Le coût relativement bas des cours fait de ce pays une destination de choix pour les personnes de la classe moyenne. Il faut en effet compter Rs 540 000 pour les six années alors que le prix frise plus d?un million de roupies pour une année d?études dans ce domaine en Grande-Bretagne. L?Ukraine accueille 30 000 étudiants étrangers chaque année.
Voici la liste des universités reconnues par le consulat ukrainien :
● Crimea State Medical University (cette université ne figure plus sur la liste des institutions reconnues du Medical Council of Malaysia). ● Bonetsk State Medical University ● Kharkov State Medical University ● Kiev National Medical University ● Lvov National Medical University ● Odessa State Medical University ● Vinnitsa State Medical University ● Zaparozhye State Medical University.
UNE QUESTION D?AUTORISATION
Quelles sont les prérogatives du Medical Council ? Cet organisme régulateur est régi par le Medical Council Act, ce qui lui confère un droit de regard sur les praticiens. Cependant pour l?évaluation des diplômes, il existe aussi la Tertiary Education Commission (Tec), dont le rôle est souvent confondu avec celui du Medical Council. Le directeur suppléant de la Tec, Pravind Mohadeb, explique que « la Tec recherche l?équivalence des diplômes, de même que la reconnaissance. Le Medical Council s?occupe, comme tout organisme régulateur, de la pratique des médecins : leur enregistrement, le code d?éthique, etc. ».
Pour vérifier l?équivalence des diplômes, la Tec dispose d?une liste d?universités reconnues, répertoriées dans l?Inter-national Handbook of Universities, de même que de plusieurs protocoles avec des pays comme l?Inde et la France. « Nous pouvons approuver le diplôme du médecin, mais la décision d?exercer revient au Medical Council », souligne Pravind Mohadeb.
« Il se peut que nous reconnaissions le diplôme d?une personne comme étant l?équivalent d?un MBBS ou un MD d?une université reconnue, mais que le Medical Council lui refuse le droit d?exercer. Mais cela est très rare », conclut-il.
TEMOIGNAGE D?UN ETUDIANT
Wayat : « Cette affaire va éclabousser tous les étudiants en Ukraine »
Wayat, 26 ans, en troisième année d?études de médecine à l?université de Kharkov, goûte à des vacances bien méritées dans la maison familiale à Quartier-Militaire.
Mais ses vacances sont quelque peu troublées par les turbulences qui secouent actuellement l?univers de ceux qui ont entrepris des études en Ukraine.
« Je suis déçu. Cette affaire va éclabousser tous les étudiants qui sont en Ukraine », dit-il d?un ton las. Il veut apporter son témoignage, raconter comment les études se déroulent dans son université et clarifier certaines choses.
C?est son frère aîné, déjà inscrit à Kharkov, qui encourage Wayat à aller étudier en Ukraine. « Au départ, je voulais m?inscrire pour des études en pharmacie qui durent 5 ans. Puis j?ai opté pour la médecine car il suffisait d?une année supplémentaire pour décrocher un diplôme. » Admis en 2003 à l?université de Kharkov, Wayat affirme que les cours dispensés sont d?un haut niveau. « C?est très tough mais je ne regrette pas mon choix. Les cours sont dispensés selon le Bologna system, qui est reconnu partout dans le monde. Là-bas, c?est simple : si vous n?étudiez pas, si vous séchez vos cours, c?est la porte. »
Que pense-t-il des agitations autour de la nouvelle cuvée de futurs médecins ? À Kharkov, souligne-t-il, il est vrai qu?on peut être admis même si on n?a pas le HSC. « Mais, il faut au préalable obtenir un pre-university diploma où l?on vous enseigne les matières scientifiques, les maths, le russe et l?ukrainien pendant 10 mois.
Ce n?est qu?après l?obtention de ce certificat, qui équivaut au HSC, que vous pouvez poursuivre des études supérieures. »
Il lui reste encore un mois de vacances avant de retrouver, en septembre, le début de l?hiver ukrainien, ses livres d?anatomie et presque neuf heures de cours, cinq jours par semaine. Un rythme infernal auquel il faut s?habituer.
C?est un attrape-nigaud, paru dans un quotidien en 2002, qui a malheureusement fait des victimes. Alléché par la perspective de décrocher un diplôme en médecine en quatre ans au lieu de six, un ancien infirmier s?est inscrit à la St-Petersburg State Medical Academy. Le candidat, qui s?est présenté au Medical Council pour être enregistré, aurait débuté sa formation en 2002, mais l?attestation de l?université précise qu?il a complété six années d?études. Ce cas démontre que les études en médecine sont souvent une affaire de sous.
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