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La mobilisation politique de la FCM et ses implications pour le modèle national mauricien

23 mai 2008, 20:00

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L?ascension politique de la Fédération des Créoles mauriciens (FCM) emmenée par le père Grégoire et dont la visibilité s?est faite éclatante à l?occasion du 1er Mai, intervient au moment même où des critiques nombreuses s?élèvent de la société civile mauricienne pour remettre en question la capacité du système politique à prendre en compte les demandes de celle-ci. Que signale donc la mobilisation politique de la FCM pour le fonctionnement de la démocratie représentative à Maurice ?

Une mobilisation témoignant des paradoxes du modèle national

Depuis son lancement en septembre 2007, la fédération a connu une rapide montée en charge, sur la base d?une stratégie qui vise à faire exister politiquement une communauté «créole», voire «afro-créole». Le «phénomène Grégoire» constitue une donnée nouvelle pour l?espace politique mauricien. D?une part, parce que cette mobilisation (12 000 personnes recensées au symbolique rassemblement du 1er Mai) qui vient concurrencer celle des principaux partis, est dirigée par une personnalité venue de l?extérieur du sérail politique et qui capitalise sur sa position de religieux pour accroître son capital de légitimité. D?autre part, parce que cette mobilisation extra-institutionnelle s?appuie sur une «section» de la population mauricienne qui a largement été laissée pour compte dans le développement national tant économique que politique.

La logique mobilisatrice de Jocelyn Grégoire s?inscrit dans le prolongement d?une revendication qui remonte à 1993, avec la prise de conscience d?un «malaise créole». Le malaise créole partait du constat que les créoles vivent une situation d?exclusion sociale, politique et économique, se traduisant par une plus grande vulnérabilité sociale (pauvreté, difficulté d?accès à l?éducation et à l?emploi) que chez les autres communautés. La mort de Kaya et les émeutes de 1999 avaient donné un élan à une mobilisation sociale des créoles par le biais de nombreuses associations oeuvrant sur le terrain.

La nouveauté de la mobilisation politique emmenée par Jocelyn Grégoire, c?est que non seulement il catalyse des demandes déjà présentes chez d?autres mouvements ou associations créoles, mais il leur confère de surcroît une portée politique, notamment en agrégeant des personnalités issues, elles, de l?espace parlementaire. Pour Jocelyn Grégoire, la vulnérabilité sociale des créoles et l?absence de reconnaissance de la fierté créole sont étroitement liées à une non-représentation institutionnelle, et c?est dans ce sens qu?il oriente ses revendications.

Si le «phénomène Grégoire» déchaîne autant les passions, c?est qu?il interroge les modalités mêmes du modèle mauricien de gouvernance. Celui-ci est fondé sur un pluralisme ethnique reconnu institutionnellement. Ce qui veut dire que c?est la communauté, et non l?individu, qui est l?unité de base du système politique. Les communautés, reconnues au nombre de quatre (même si elles ont été officiellement supprimées en 1972) conditionnent les nominations politiques (avec le best loser system), mais aussi toute une conception de la citoyenneté. Le best loser system, mis en place en 1966, visait à fournir, dans la perspective de l?indépendance, des garanties constitutionnelles d?une représentation politique équitable des différentes communautés (surtout minoritaires) ou plus exactement de leurs leaders politiques, et donc à les rassurer sur leur participation à la politique de la future nation indépendante.

Il en a résulté un modèle national où la légitimité de chaque communauté ethnique à accéder aux ressources nationales (un «gâteau national») est mesurée à l?aune de sa contribution à la démographie, à l?économie, voire même à l?histoire du pays. En d?autres termes, ce modèle national subordonne l?accès aux ressources de l?Etat à une valorisation culturelle des communautés et à une recherche d?affirmation ou de confirmation de leur statut ethnique. Ce modèle national donne ainsi l?image d?un «jeu à somme nulle», où les gains d?une communauté seraient toujours obtenus aux dépens d?une autre.

C?est ainsi qu?a été institutionnalisé le communautarisme (ou «communalisme» dans le langage courant mauricien), entendu comme «des solidarités de groupes en compétition au sein d?un même système politique, sur la base d?affiliations ethniques, linguistiques, raciales ou religieuses», suivant la définition du politologue américain Milton J. Esman. Ce communautarisme s?exprime par des logiques électorales basées sur l?ethnicité et, par effet de vases communicants, par des logiques clientélistes fondées elles aussi sur l?ethnicité dans d?autres domaines de la vie sociale, par exemple pour l?accès à l?emploi.

Dès lors, les revendications ethniques comme celles de la FCM n?expriment pas tant des dérives du système, que la logique constitutive de celui-ci : «non pas pour al rod bout, mais pour récupérer des droits fondamentaux qui ont été bafoués», disait Jocelyn Grégoire dans une interview donnée à L?express-dimanche du 27 avril 2008. Le «communalisme» dans le langage politique mauricien revêt un sens péjoratif parce qu?il exprime une revendication de nature ethnique qui serait illégitime parce qu?elle outrepasserait la juste limite de ce que peut revendiquer une communauté (il faut remarquer à cet égard que c?est toujours autrui qui est taxé de communaliste).

Mais il faut bien comprendre que ce communalisme est en fait structurel et qu?entre «revendication des droits communautaires» et «communalisme», il n?y a qu?une différence de degré. En résumé, le «communalisme» constitue le côté pile et le «communautarisme» le côté face d?un même système. D?autant que l?idéal d?une «répartition juste» qui est à l?origine de ce modèle d?Etat communautaire reste une utopie, précisément parce que la notion de communauté n?est pas donnée une fois pour toutes.

Le caractère instrumental de la notion de communauté apparaît dans le décalage existant à Maurice entre la reconnaissance officielle de quatre communautés et la multiplicité des identités ethniques qui coexistent à l?intérieur même de ces catégories officielles. Les notions de «population générale» et d?identité créole sont l?illustration par excellence de ce décalage entre communauté institutionnelle et groupe ethnique.

«Si le «phénomène Grégoire» déchaîne autant les passions, c?est qu?il interroge les modalités mêmes du modèle mauricien de gouvernance. Celui-ci est fondé sur un pluralisme ethnique reconnu institutionnellement.»

Il est dans l?air de temps de dire que la «population générale» est une communauté «résiduelle» ou «fourre-tout». En fait, la «population générale» combine deux logiques de formation : l?une issue de la classification esclavagiste, l?autre issue du métissage (voir encadré).

Le groupe (afro-)créole quant à lui cumule une double marginalisation : par sa position au bas de la hiérarchie économico-raciale plus ou moins informelle prévalant au sein de la «population générale» et par son inexistence au regard du système global. En cumulant le stigmate racial, l?inexistence institutionnelle et l?absence de réseaux ethniques, les créoles sont ainsi désavantagés dans l?accès aux ressources politiques de l?Etat et aux postes du service public et dépendent donc largement du secteur privé pour leur accès à l?emploi. La revendication de base de Jocelyn Grégoire est de contester cette iniquité du système et de faire exister une communauté créole, à la fois dans une logique de revalorisation de son identité et de rattrapage par rapport aux injustices.

Des revendications contradictoires qui posent un défi au système

Dès lors, les six propositions formulées de Jocelyn Grégoire articulent étroitement une revendication d?égalité culturelle et une revendication d?égalité de l?accès aux ressources, précisément parce que, dans le cadre mauricien actuel, les deux se conditionnent mutuellement.

Pour Jocelyn Grégoire, il s?agit avant tout de redonner aux créoles une fierté identitaire et de revaloriser leur position au sein de l?ensemble national mauricien. Les tentatives de doter les créoles d?une identité ethnique positive avaient émergé dans le sillage du malaise créole, lorsque des intellectuels ont proposé l?usage des termes d?«Afro-Mauricien» ou d?«Afro-créole» pour caractériser le créole d?origine africaine. Ces termes avaient vocation à requalifier le groupe dans une logique de symétrie avec les autres groupes de la société mauricienne (Indo-Mauriciens, Sino-Mauriciens, Franco-Mauriciens), et ainsi, à le situer au sein de la nation avec une identité ethniquement définie par son ancestralité (autrement dit par un pays d?origine extérieur à l?île Maurice).

Jocelyn Grégoire pousse plus loin cette volonté de requalification du groupe créole en l?amenant sur le terrain constitutionnel, en revendiquant le remplacement de la «population générale», par une catégorie «créoles et autres chrétiens». Une telle dénomination aurait alors trois vocations simultanées : forger une communauté créole comme un véritable acteur politico-institutionnel ; renverser la hiérarchie historique qui polarise la «population générale» entre une minorité dominante (les Franco-Mauriciens) et une majorité dominée (les Afro-créoles), au profit de ces derniers ; enfin, réaffirmer le facteur religieux au fondement de la catégorisation ethnique.

La reconnaissance de l?identité ethno-culturelle n?est que le préalable à la revendication d?accès au «gâteau national». La mobilisation de la FCM s?exprime suivant la logique fondatrice du modèle national mauricien qui établit une équation entre reconnaissance de la contribution du groupe et reconnaissance de ses droits : «[?] Un créole est un créole. Il a une contribution à apporter au pays et sa valeur culturelle doit s?émanciper pour le bien de tous. En tant que créole, il a sa part dans la cuisson du gâteau national [?]» (interview de Jocelyn Grégoire, Le Mauricien, 18 octobre 2007).

Ce que dénonce Jocelyn Grégoire, ce n?est pas tant la production d?inégalités par le système, que l?absence de rouages politiques permettant que les créoles en soient moins victimes : «C?est pour cette raison que nous sommes en difficulté économique : il n?y a personne au Parlement pour nous représenter. Les créoles ne sont pas à la table des décisions. Et nous savons ce qui se passe quand il n?y a pas de député créole : les électeurs des autres communautés trouvent du travail, pas le créole» (extrait du discours du 1er Mai de Jocelyn Grégoire, l?express du 08 mai 2008). Ce faisant, il cautionne implicitement le clientélisme ethnique en revendiquant qu?il devrait bénéficier aux créoles aussi. Ainsi, cette mobilisation extra-institutionnelle emmenée par Jocelyn Grégoire se présente non pas comme contestataire des effets pervers d?un mode de gouvernance, mais en négociation avec ce dernier, pour obtenir des gains qui témoigneraient d?une plus grande inscription dans ce modèle national (la revendication de postes dans la fonction publique en étant le plus clair symbole).

Les six revendications formulées par Jocelyn Grégoire expriment deux logiques différentes voire contradictoires. Trois sont explicitement ethniques, répondant à une logique de rattrapage en termes communautaires (affirmative action) : la reconnaissance constitutionnelle du groupe créole et l?instauration d?un quota de créoles à l?Assemblée nationale et dans la fonction publique. Les trois autres (reconnaissance du créole comme langue nationale, école de la deuxième chance et commission d?enquête pour les victimes de pertes de biens immobiliers) sont trans-ethniques, pouvant s?inscrire dans une logique d?égalité des chances.

Les six revendications de Jocelyn Grégoire posent ainsi une série de problèmes de fond au système politico-social mauricien. Le défi que pose le «phénomène Grégoire» à la société et au gouvernement mauriciens, c?est de savoir s?il convient d?adopter des politiques de rattrapage (affirmative action) en faveur des communautés défavorisées, ou bien des politiques d?égalité des chances pour favoriser une justice sociale sur une base individuelle? compte tenu du fait que ces deux logiques sont antithétiques (voir encadré). Autrement dit, il s?agit soit d?«empower» des catégories d?individus sur la base de leur appartenance à une communauté historiquement défavorisée, soit d?«empower» les individus dans des situations de fragilité sociale ou de paupérisation, abstraction faite des conditions d?origine ou d?appartenance qui ont présidé à ces mécanismes de paupérisation.

Mais ce débat essentiel risque d?être tué dans l??uf, dans la mesure où la mobilisation de la FCM, en entretenant une confusion entre les deux logiques, contribue à renforcer le jeu ethno-politique à somme nulle. Ses revendications de nature communautaire entraînent logiquement d?autres revendications de même nature de la part d?autres communautés, dans des tentatives de « rééquilibrer » le jeu, comme l?illustrent les réactions du FSM de Cehl Meeah aux revendications grégoiriennes.

Jocelyn Grégoire pousse dans ses retranchements la logique communautariste, mais ce faisant, il ne fait que déplacer le problème qu?il entend résoudre. Sa tentative de faire du groupe créole une entité politique agissante l?oblige à «essentialiser» l?identité créole, à la simplifier en la réduisant à une seule origine africaine, à en faire donc ce qu?elle n?est pas, un bloc monolithique? quitte, pour ce faire, à évacuer la multiplicité des autres origines qui ont présidé au métissage caractérisant le groupe (voire même la multiplicité des pays africains de provenance des esclaves) : «[?] il ne faut plus qu?ils croient qu?ils n?ont pas de racines. Ils viennent de ce peuple fier et fort, de cette tribu du Mozambique du Nord» (extrait du discours du 1er Mai de Jocelyn Grégoire, cité par l?express du 08 mai 2008). En cherchant à faire exister le groupe créole en fonction des critères ethniques de la culture politique mauricienne, Grégoire passe ainsi sous les fourches caudines du système, il oriente la définition identitaire, lui donne une forme ethnique, ne laissant plus au créole le choix de se définir dans une créolité hybride. De même que le système constitutionnel ne laisse pas le choix à l?individu de se définir comme non communautaire, comme «Mauricien» dans l?espace politique.

Cette demande de recatégorisation par la FCM démontre à quel point la notion de communauté ethnique relève du construit, voire de l?ingénierie politique et à cet égard reste susceptible de devenir à tout moment illégitime. En requalifiant la «population générale», Jocelyn Grégoire la transformerait en une nouvelle catégorie fourre-tout qui agrégerait des «créoles» et des «autres» (chrétiens). Mais il ouvrirait aussi la voie à d?autres revendications dans la même logique de fragmentation ethnique. En outre, en obtenant un quota de postes dans la fonction publique, il reconnaîtrait implicitement une condition de minoritaire au groupe créole, cautionnant par-là même le problème de rapport dominant-dominé qu?il entend dénoncer.

Etant donné la force politique potentielle que représente la FCM, les différents partis politiques sont déjà en train d?évaluer cette force et son possible impact sur les stratégies d?alliances préélectorales, de soupeser le poids électoral que pourrait avoir le père Grégoire avec son leadership charismatique en tant qu?allié ou adversaire politique. Or, en jouant ainsi la force communale, la mobilisation extra-institutionnelle de la FCM court le risque d?être récupérée par l?entropie du système politique.

Le principal risque serait que ce dernier apporte aux revendications grégoiriennes des réponses sur un registre purement ethno-symbolique, à l?image de la réponse apportée à l?expression extra-institutionnelle de l?année 1999. En 1999, suite à la contestation violente qui avait fait suite à la mort de Kaya, sous forme d?émeutes, une élection partielle dans la circonscription du drame avait permis de canaliser, voire d?absorber la revendication créole, en lui répondant sur un schéma ethnique par le choix d?un candidat censé être issu de ce groupe et le représenter.

Cette canalisation de la revendication par des mécanismes politiques qui visaient à symboliser l?insertion des créoles dans la nation, notamment avec l?arrivée d?un élu issu de la «population générale» au gouvernement, n?avait donc pas apporté de solution durable au malaise créole ni aux demandes de la population, demandes résurgentes aujourd?hui.

Les personnes, les familles, les jeunes, qui ont placé leurs attentes dans Jocelyn Grégoire ne peuvent plus, de toute évidence, se contenter d?une telle réponse. Et il ne faudrait pas que se referme sur eux le piège d?un règlement politico-ethnique de la question, faute de quoi cette population pourrait bien déverser d?autre manière, y compris violente, l?expression de ses attentes de meilleurs lendemains en direction du système.

LA «POPULATION GENERALE», UNE «CATEGORIE-TAMPON» QUI REPOND A DEUX LOGIQUES DE FORMATION

A l?origine, la catégorie «population générale», qui a fait son apparition dans le recensement en 1846 (le premier recensement effectué après l?abolition de l?esclavage) avait pour fonction de regrouper les groupes de l?ancien système esclavagiste (blancs et libres de couleur, puis à partir de 1861 également, les anciens esclaves). En cela il s?agissait de marquer l?opposition entre cette migration historique et celle des immigrants plus récents, d?origine asiatique, arrivés dans le cadre de l?indentured labour et des migrations commerciales à partir de 1834. La deuxième logique en ?uvre dans la formation de cette catégorie «population générale» est celle du métissage. Les trois autres catégories contemporaines (hindous, musulmans et chinois) étant des catégories ethnico-religieuses fermées, la «population générale» historique s?est augmentée de tous les cas de brassage racial, culturel ou religieux, qui dès lors ne rentraient plus dans les autres. Ainsi, la «population générale» a constitué la «zone-tampon» par laquelle le mélange, qui par définition échappe à la catégorisation, pouvait continuer d?être canalisé dans le système ethnique.

EGALITE DES CHANCES VS POLITIQUE DES QUOTAS («AFFIRMATIVE ACTION»)

Les politiques d?égalité des chances et d?affirmative action sont deux types de politiques publiques qui visent à la correction des inégalités, mais suivant des philosophies différentes. L?affirmative action, ou politique des quotas, accorde des droits dérogatoires à des groupes victimes de discriminations. L?égalité des chances (equal opportunity) cherche à lutter contre les discriminations que des individus pourraient rencontrer à cause de leur race, ethnie, religion, préférence sexuelle, dans l?accès à l?emploi, à l?école, au logement. Les deux démarches s?excluent mutuellement dans la mesure où l?affirmative action vise à obtenir l?égalité entre des groupes, par des politiques de rattrapage pour corriger les discriminations que ces groupes ont subi par le passé ; tandis que les politiques d?égalité des chances visent à obtenir l?égalité entre des individus, en faisant en sorte que leur identité culturelle, ethnique, raciale, sexuelle, ne soit pas un frein à leur intégration sociale. Du point de l?individu-citoyen, dans le premier cas, son appartenance à un groupe donné lui permettra ou lui interdira de bénéficier des mesures de rattrapage au titre de la politique d?affirmative action ; dans le second, il pourra prétendre à ce que son appartenance communautaire n?entrave pas son accès à une justice sociale, mais sans pouvoir nécessairement prétendre à un traitement préférentiel du fait de cette appartenance.

par Catherine BOUDET docteur en sciences politiques

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