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La machine en route
Si l?art de la politique est de faire les réformes nécessaires sans les révolutions, le ministre des Finances a des dispositions affirmées. Avec sobriété et franchise, il a parlé un langage de vérité, a dit ce qu?il en est, ce qu?il en sera si l?on ne fait rien, et ce qu?il en sera, dans trois ans, si on accepte la discipline. Seul l?imbécile aura refusé de comprendre le message.
Sa rhétorique était efficace, sa mesure cohérente avec son discours. Rama Sithanen a gagné une première manche. Psychologiquement préparée, la population devrait être prête à entendre la suite. Politiquement rassurés, ses confrères devraient trouver le courage de le soutenir.
L?on aurait pu en fait faire mieux encore. Le bond effectué ? une réduction de moitié du budget propre à la compensation, soit de Rs 2,55 milliards l?an dernier à Rs 1,4 milliard ? donne une idée de l?ampleur des dégâts sur notre économie. Mais cette somme ne reflète pas encore la réalité. Quand on n?a pas, le bon sens veut qu?on ne donne pas.
En 2003, quand Singapour a été frappé par le SRAS, beaucoup moins grave que les drames conjugués qui nous tombent sur la tête, il faisait baisser les salaires de 15 % dans les secteurs directement affectés, avait gelé ceux des autres secteurs ou recommandait une restructuration des salaires. Cela allait permettre aux entreprises de ne pas licencier et à l?économie de retrouver sa compétitivité.
La différence entre eux et nous, c?est que les représentants des travailleurs singapouriens ont participé à la prise de décision, sans broncher. Il ne s?agit pas d?une culture syndicale différente ; ces syndicalistes partagent le même passé colonial, ont été nourris aux mêmes méthodes. La différence, c?est que leur Premier ministre de l?indépendance économique n?a jamais évoqué « la paix sociale » pour s?épargner les conséquences d?une telle mesure de redressement impopulaire.
Ancien syndicaliste lui-même, il a refusé de permettre que les syndicalistes mettent en péril la survie économique, qu?ils érodent les prérogatives des managers à conduire leur business. À un moment où l?État était vulnérable, il a traité comme haute trahison toute velléité. Il a laissé venir les grèves, n?a pas craint la confrontation, ni les constants rappels des syndicalistes que c?était eux qui l?avaient porté au pouvoir. Il en a appelé au peuple en écartant le « selfishness of established labour » qui ne se souciait pas de ceux qui risquaient d?être licenciés et de ceux qui débarquaient sur un marché du travail saturé. Après la grande grève de 1967, il n?y en a plus jamais eu à Singapour.
Il y a longtemps que l?on sait que le jeu d?équilibriste auquel se livre le ministre des Finances chaque année est un piège. Le cadre du « Wages Council », qui nous en sortira, est prêt depuis quatre ans. Mais on a permis que Tulsiraj Benydin traite « d?enfantin » la référence asiatique en matière de développement économique qui a dessiné pour nous les contours de cette instance. On a accepté que dans le débat, des arguments de cette nature aient du poids.
Enfantin. L?éminent universitaire Lim, « Senior Professor » de la chaire de Singapour, celui-la même qui fut décoré par quatre universités internationales, qui fut « Economic Consultant » auprès de la Banque mondiale et de l?Unesco, président de la Société économique de Singapour, qui a à son actif une cinquantaine d?ouvrages, ne comprenait « rien » aux problèmes industriels du pays, avait jugé le syndicaliste.
Il est temps de ramener ces élucubrations à leur juste valeur. Il est temps de forcer les syndicats à la maturité. Un comportement irrationnel et ignorant ne peut pas bloquer le développement. Qu?ils descendent dans la rue, ce sera peut-être un signal plus efficace aux investisseurs qu?un gouvernement qui étouffe la confrontation. Qu?ils meurent à leurs méthodes coloniales pour renaître à d?autres. Le tripartisme est sain et il faut le conserver. Mais on ne pourra le faire que si les syndicalistes acceptent d?évoluer vers un dialogue social où sont décidées ensemble les mesures salutaires pour le pays. S?ils veulent être « partenaires », il faut accepter les nouvelles règles du jeu.
Pour être fermes sans en arriver à la dictature, les dirigeants du gouvernement doivent convaincre. Convoquer individuellement les responsables syndicaux au besoin et à chacun expliquer, vulgariser. Il y en a parmi eux qui sont raisonnables. S?assurer que le relais comprenne le message et si ce n?est pas le cas, s?adresser aux travailleurs eux-mêmes. Pour rassurer les travailleurs, il faut parler sur un ton d?égale fermeté aux employeurs. Ils ont également certaines méthodes coloniales désuètes et dangereuses. Ils ont la responsabilité de soigner leur personnel, de partager équitablement pour motiver l?effort qui propulsera l?économie.
Nous nous approchons de la fermeté à la Lee Kuan Yew. La moindre hésitation de la part du cabinet à appliquer les conditions du ministre des Finances grippera le moteur et affaiblira l?action. La moindre brèche ouvrira la voie aux démagogues. Le ministre des Finances a besoin de soutien ; on le devine, il s?attaquera à de gros morceaux, les sacro-saintes compagnies bouffeuses d?argent public. Il n?a pas le choix. Il a mis la machine en route ; il en va de sa crédibilité.
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