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La Loya Jirga sous menaces et tractations
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La Loya Jirga sous menaces et tractations
<B>L?ouverture</B> de la Loya Jirga (Grand Conseil) qui doit décider de la future Constitution afghane a une nouvelle fois été reportée. Prévu pour samedi 13 décembre, le coup d?envoi solennel des débats par l?ancien roi Zaher Chah devait être renvoyé au lendemain.
Des compromis de dernière minute seraient responsables de ce report, alors que chaque camp affûte ses armes pour obtenir le maximum. ?Ils vont faire toutes sortes de compromis pour que tout le monde au pouvoir soit content?, affirme un intellectuel afghan qui préfère garder l?anonymat.
Le climat de peur, les menaces et les intimidations qui ont entouré le vote des délégués ont été dénoncés par de nombreuses sources. Selon John Sifton, de l?organisation des droits de l?Homme, Human Rights Watch, cette ambiance visait ?à s?assurer des votes afin de négocier avec le gouvernement. Le président Hamid Karzaï et les Américains ont un agenda, et ils sont prêts à offrir du pouvoir politique contre un soutien?, analyse John Sifton.
Le président Karzaï n?a jamais fait mystère de son désir d?une présidence forte, et le projet constitutionnel en est le reflet. Récemment, Hamid Karzaï a encore affirmé, au sujet des discussions attendues : ?Si les délégués se prononcent pour un système parlementaire, je ne serai pas candidat à la présidence, mais s?ils votent en faveur d?un régime présidentiel, je me présenterai. Nous avons besoin d?un système avec un centre de pouvoir, et non de multiples?, a-t-il ajouté.
<B>Aucune division pour le pays </B>
Pour leur part, les Etats-Unis ne cachent pas que Hamid Karzaï est leur candidat et qu?ils feront le nécessaire pour le soutenir. Dans les coulisses de la Loya Jirga, on parle ainsi d?un compromis entre le président Karzaï et Abdul Rasul Sayyaf, un fondamentaliste doublé d?un seigneur de guerre.
Cette alliance consisterait à offrir le ministère de la Justice à Sayyaf contre son soutien au système présidentiel.
?Rights Watch est inquiet de cette rumeur parce que l?interprétation de l?islam par Sayyaf peut avoir de sérieuses conséquences sur les droits de l?Homme en Afghanistan et notamment sur le droit des femmes?, affirme John Sifton. Il évoque l?interprétation wahhabite de l?islam par Sayyaf, dont les soldats avaient commis des exactions contre les femmes durant le jihad (la guerre sainte) contre les Soviétiques.
S?il se confirmait, cet accord serait d?autant plus inquiétant pour l?avenir que l?institution judiciaire bénéficie, dans le projet constitutionnel, de très larges pouvoirs.
Déjà le rôle et la place des femmes dans le projet de Constitution font l?objet de diverses critiques.
?Le projet n?est pas mauvais, mais des changements significatifs sont nécessaires en ce qui concerne les droits de l?Homme, et en particulier le droit des femmes?, commente Margaret Ladner, d?Amnesty International.
A l?issue de deux journées de discussions, des groupes de femmes afghanes ont ainsi demandé une définition plus précise du mot ?citoyen?.
<B>Etrangers à la cuisine politicienne</B>
A l?article notant que ?les citoyens d?Afghanistan sont égaux en droits et devoirs devant la loi?, les Afghanes voudraient ainsi voir ajouter : ?Les citoyens d?Afghanistan sont les hommes, les femmes et les enfants.?
?Le projet est plus restrictif que les accords de Bonn sur les activités de la Commission indépendante des droits de l?Homme?, affirme Mme Ladner. ?Nous sommes très inquiets du fait que les droits de l?Homme disparaissent du texte.?
Il est clair que la bataille se situe plus au niveau du pouvoir politique qu?à celui d?une réflexion qui n?a encore jamais eu lieu sur ce que devrait être l?Afghanistan. ?Personne n?évoque de vision pour ce pays, personne ne parle de son potentiel?, souligne Grant Kippen, de l?organisation américaine, National Democratic Institution.
?Tout le monde continue à vivre dans le passé?, note-t-il. Pour beaucoup d?Afghans, la principale question reste cependant de savoir qui fera appliquer la Constitution.
?L?inquiétude est réelle que ce texte devienne juste un morceau de papier, sans qu?il soit appliqué?, souligne Margaret Ladner. En l?absence d?une armée, d?une police, d?une justice qui ne verront sans doute pas le jour avant plusieurs années, on voit mal en effet qui pourrait garantir l?application de la Constitution.
Enfermés depuis près d?une semaine dans le vaste site de Kaboul qui va abriter la Loya Jirga, beaucoup de délégués, étrangers à cette cuisine politicienne, commencent à s?impatienter. Les mesures de sécurité exceptionnelles adoptées pour cette réunion limitent leurs déplacements, et peu de personnes sont autorisées à pénétrer sur le site.
A l?intérieur, ce sont 300 soldats de la nouvelle armée nationale en cours de constitution, accompagnés de leurs instructeurs étrangers, qui assurent la sécurité. A l?extérieur, ce sont des policiers, des membres des services de renseignements et la Force internationale d?assistance pour la sécurité en Afghanistan (ISAF) qui effectuent des surveillances.
En outre, des troupes du ministère afghan de la défense ont pris position sur les montagnes qui surplombent la capitale. Kaboul vit quasiment en état de siège.
<B>Terrorisme
Le Nord-Ouest pakistanais : sanctuaire des taliban</B>
En surplomb d'Ali Majid, la route épouse les contours de la montagne et échappe très vite au regard. A quelques centaines de mètres de la voie ?officielle? qui pénètre en Afghanistan par le poste frontière de Torkham, le chemin des contrebandiers est connu de tous.
Des montagnes himalayennes au désert du Baloutchistan, la frontière pakistano-afghane (3 300 km) n'a jamais été un obstacle pour les tribus qui y vivent, et les diverses mesures adoptées par le gouvernement d'Islamabad pour la contrôler n'ont rien changé à l'affaire. ?Ratisser toute la frontière ? à la recherche des taliban ou des fidèles d'Al-Qaida ? nécessiterait toute l'armée pakistanaise?, déclarait le président pakistanais, Pervez Moucharraf.
Pour l'instant, et selon des chiffres officiels, entre 20 000 et 25 000 soldats sont déployés le long de la frontière. Pour la première fois dans l'histoire du Pakistan, l'armée a pénétré dans les ?zones tribales?. Héritées des Britanniques, celles-ci sont situées le long de la frontière avec l'Afghanistan. Elles ont leur propre système juridique et demeurent semi-autonomes, Islamabad y étant représenté par un agent politique. L'armée a édifié plus de 200 postes de contrôle frontalier et a entrepris de construire un remblai de 41 km de long de chaque côté de la ville de Chaman.
Afin d'aider l'armée, les Etats-Unis ont fourni plusieurs hélicoptères, du matériel de communication et des véhicules. Tout en se félicitant de la ?bonne coordination? avec Washington pour la surveillance de la frontière, le président Moucharraf a souhaité plusieurs fois une aide plus importante, notamment en hélicoptères de transport et d'attaque. Mais ces efforts réels masquent quelques réalités incontournables.
D'abord, le terrain, très accidenté par endroits et boisé, ne permet pas une fermeture étanche de la frontière. Ensuite, les liens familiaux, culturels, idéologiques des tribus qui vivent de chaque côté de celle-ci demeurent très forts et dépassent toute volonté politique. En troisième lieu, les membres des organes de sécurité pakistanais ne sont pas à l'unisson. Comme le disait, en septembre, devant le Congrès, le secrétaire d'Etat adjoint américain Richard Armitage : ?Je pense personnellement que le président Moucharraf est sincère dans l'aide qu'il nous apporte dans les zones tribales, mais je ne pense pas que l'amour de travailler avec nous s'étende du haut en bas de la communauté de sécurité pakistanaise."
L'alignement de M. Moucharraf sur les Etats-Unis dans la lutte antiterroriste est loin d'être accepté par tout le monde et, au niveau local, les responsables s'autorisent une autonomie d'action. Régulièrement, les militaires américains stationnant dans des bases frontalières, côté afghan, se plaignent que des assaillants se retirent au Pakistan après avoir lancé contre eux leurs roquettes.
S'adressant à la presse à Kaboul, l'ambassadeur des Etats-Unis en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, a réaffirmé qu'il était ?inacceptable que le Pakistan soit un sanctuaire pour les taliban, Al-Qaida et les fidèles de l'ex-Premier ministre afghan Gulbuddin Hekmatyar. Une solution doit être trouvée?.
Conscient du danger grandissant, M. Moucharraf a récemment affirmé : ?Si nous ne contrôlons pas les zones tribales et qu'ils ? les Américains ? se mettent à les bombarder, que ferons-nous ?? Mais, pour l'heure, à l'exception du mollah Omar, chef des taliban, quasiment tous les anciens membres du gouvernement taliban vont et viennent au Pakistan, notamment à Peshawar (province du Nord-Ouest) et à Quetta (Baloutchistan).
Françoise Chipaux
© Le Monde 2003 distribué par The NewYork Times Syndicate
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