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La fièvre des paris

24 juin 2006, 20:00

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Un petit coup d’œil par-dessus son épaule et Ismaël s’engouffre dans ce qui semble être une banale maison. Cet habitué salue au passage un homme à la stature imposante, assis de l’autre côté de la ruelle, en face de l’immeuble. « Lui là-bas, c’est le guetteur », murmure-t-il en désignant l’homme du regard. Il scrute chaque arrivant et questionne, l’air de rien, ceux qu’il voit pour la première fois. Il suffit alors de demander « Ti Tonton » pour qu’il se mette sur le côté et laisse passer le nouveau venu. Le portable en bandoulière, il guette les mouvements « louches » dans la ruelle et prévient son employeur en cas de descente de police.

Cette « maison », située dans les environs de la rue La Paix, à Port-Louis, est la base d’opération d’un bookmaker illégal. Ils sont plusieurs centaines, mordus du ballon rond, à défiler chez lui pour parier en cette période de Coupe du monde. Les lieux, placés sous vidéo surveillance, font davantage penser à la succursale d’une banque qu’à une maison de jeux clandestins.

La coquette somme de Rs 125 000

La dizaine de personnes présentes, composée d’habitués, jouent des coudes pour tenter d’apercevoir les trois écrans plats sur lesquels défilent les cotes des différentes équipes qui s’affrontent ce jour-là pour une place en huitièmes de finale. Un rapide coup d’œil sur celle de son équipe fétiche, l’Argentine, et Ismaël se dirige vers le guichet. Il tend au bookmaker cinq billets de mille roupies en donnant l’Argentine gagnante. Une somme qui peut au premier abord paraître conséquente, mais qui est pour le joueur passionné qu’il est, « tout à fait raisonnable ». Après avoir récupéré son reçu, il s’éloigne, pressé de regagner son domicile pour regarder le match.

Ces paris, bien qu’interdits, se déroulent au vu et au su de tous. Cet engouement pour le ballon rond et les paris sportifs brasse plusieurs centaines de millions de roupies chaque année. « Avec le Mondial, les chiffres d’affaires des bookmakers illégaux se multiplient », confie un zougadère, comme il se décrit lui-même.

Un pactole qui n’est pas sans attiser les convoitises. Flairant la bonne affaire, boutiquiers, propriétaires de restaurants, employés de magasins et même certains bookmakers du Champ-de-Mars se sont empressés de prendre les paris sur les matchs de la Coupe du monde. Mais loin de se cantonner à cet événement mondial qui a lieu tous les quatre ans, nombreux sont les bookmakers à prendre les paris sur les championnats de foot européens ou autres. Et les Mauriciens, joueurs invétérés, ne se font pas prier.

« Si ou pas habitie parie, na pas rant ladan, parski sinon, ne pli kapav arete », prévient Ismaël, employé dans un commerce de la capitale.

Il explique avoir misé Rs 15 000 sur son équipe lors de son premier match contre la Côte d’Ivoire en Coupe du monde. Une prise de risque qui lui a rapporté, à l’issue de ce match, la coquette somme de Rs 125 000. « Pena bare, l’Arzantinn pou dann final », pronostique-t-il, tout en s’assurant avoir bien rangé son reçu dans son porte-monnaie. Les mises, ainsi que les gains, peuvent atteindre dans certaines maisons de jeux clandestines des sommes « astronomiques ». « L’industrie du jeu d’argent est à 90 % clandestine », laisse entendre un bookmaker bien connu dans le milieu. Et d’ajouter : « Le marché du foot à Maurice sur une année est largement supérieur à celui des courses hippiques. On parle ici de plusieurs centaines de millions de roupies. »

Les atouts de ces bookmakers clandestins : ils sont discrets, n’ont souvent besoin que d’une table et d’un carnet pour enregistrer les paris. Depuis le début de la Coupe du monde, certains restaurants de la capitale et de Quatre-Bornes passé 15 heures, sont remplis d’étudiants.

Debout derrière son comptoir, cette gérante de restaurant, situé sur la route Royale, à Quatre-Bornes – soit à une cinquantaine de mètres du poste de police – enregistre minutieusement les paris de ses clients dans un cahier rouge. « Pas bizin ressi sa, mo pou kone mwa », assure la tenancière.

Bookmakers et joueurs crient à l’hypocrisie

Après avoir insisté pendant quelques minutes, elle accepte, non sans réticence, à fournir un « reçu ». Il s’agit en fait d’un bout de papier sur lequel elle griffonne la date du jour, ainsi que le nom de l’équipe sur lequel le joueur a misé. Un morceau de papier somme toute banal qui ne permettra en aucun cas aux policiers de remonter jusqu’à elle. « Pas kass latet, mo pou kone mwa », soutient-elle en nous remettant le « reçu ». Les plus confiants, ou inconscients, remettent aux joueurs des reçus « professionnels ». Ceux qui y ont recours sont essentiellement des bookmakers qui sont déjà autorisés à prendre des paris sur les courses hippiques.

Il arrive néanmoins que certains malchanceux ne voient jamais la couleur de leur argent. Des bookmakers ayant eu vent d’une éventuelle opération de police les concernant, brûlent leurs « livres de comptes » afin de ne laisser aucune trace de leurs activités illicites. D’autres y ont vu une astuce. Prétextant une opération policière, des « petits » preneurs de paris trouvent ainsi le moyen de ne pas payer les joueurs. Ces derniers, dans l’illégalité, ne peuvent rapporter le cas à la police car ils sont passibles de lourdes peines. Une accusation de Frequenting a public place for the purpose of betting sous les articles 58 et 65 du Gaming Act peut être retenue contre eux.

Les femmes s’y mettent aussi

Devant l’étendue de ces pratiques, bookmakers et joueurs crient à l’hypocrisie générale. « Tout le monde joue, que ce soit sur des matchs de foot, des courses hippiques ou même des courses de chiens. Nous ne comprenons pas pourquoi c’est interdit alors que le gouvernement pourrait en retirer de gros bénéfices à travers des taxes, comme cela se fait actuellement pour les courses hippiques », font-ils ressortir.

Et plus nombreux encore sont les bookmakers à dénoncer l’autorisation obtenue par Tote (voir encadré) pour organiser des paris sur des matchs de la Coupe du monde. « C’est absolument injuste. C’est toujours les mêmes qui obtiennent des avantages », s’écrie Oulaganaden Vythilingum propriétaire de la tabagie Menon, à Cité-Vallijee. Ce dernier avait été arrêté le 17 juin pour avoir organisé des paris. Il a, depuis, été relâché sur parole après avoir été traduit en cour de Port-Louis, lundi.

Les paris, contrairement aux idées reçues, ne sont plus l’apanage des hommes. Les femmes, de plus en plus nombreuses, s’y mettent aussi. Marjorie, femme au foyer, que nous avons rencontré chez un bookmaker, explique qu’elle joue « pour le plaisir ». Un passe-temps qui lui a rapporté, il n’y a pas longtemps, la somme de Rs 30 000 alors que sa mise initiale était de Rs 200.

« Etan done mo pa travay, mo reservi larzan ki mo finn gaigne pou zoue », explique-t-elle, pas peu fière de son coup. Sa voisine Rosemonde, qui est retraitée, explique quant à elle ne miser que de petites sommes, soit moins de Rs 100. « Mo pas suiv ban match la me mo zoue par distraksion », laisse-t-elle entendre.

Les bookmakers, trop contents d’avoir trouvé le bon filon, ne semblent pas vouloir cesser leurs activités, légales ou pas. Les policiers, impuissants face à leur nombre croissant, peinent à sévir contre ce marché parallèle où les enjeux économiques sont énormes. Le foot, après tout, c’est aussi une affaire de gros sous pour les bookies du dimanche et les zougadères.

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