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La disparition du doyen de la presse

19 février 2007, 20:00

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A la mi-février 1982, Le Cernéen, premier journal libre de Maurice, fondé par celui-là même qui conquiert pour nous, à Londres, cette liberté de la presse, Adrien d?Epinay, choisit le jour même du 150e anniversaire de sa fondation pour lancer son chant du cygne et disparaître bien tristement de nos kiosques à journaux et autres maisons de presse. Son dernier rédacteur en chef, Jean Pierre Lenoir, rappelle fort à propos que ce journal, comptant parmi les plus anciens journaux francophones au monde, fait intrinsèquement partie du patrimoine mauricien.

Il sait mieux que personne combien il est difficile pour un journal libre, donc d?opinion et de combat, de pouvoir plaire à tout le monde. Il regrette amèrement que les hommes sachent aussi laisser se détruire ce qu?ils peuvent se glorifier d?avoir construit. Le journal ferme ses portes (temporairement pensait-on hélas et trop commodément) mais le combat pour la Liberté et la Vérité se poursuit. Il est urgent de lutter, en 1982, estime-t-il, contre le complexe de culpabilité et la peur d?être soi-même.

Réagissant contre les étiquettes de réactionnaire et de conservateur que des détracteurs socialistes accolent trop facilement au dos du défunt Cernéen, Jean Pierre Lenoir souligne que son journal a toujours participé à l?équilibre subtil de la société mauricienne. Il précise non sans fierté : ?On ne se bat pas impunément en première ligne sans en porter les traces, parfois cruelles?. Il se vante volontiers de ses derniers combats : la ruine de l?économie en 1971, le syndicalisme à la solde d?un parti unique, les menaces diplomatiques soviétique et libyenne, l?inflation de corruption, de médiocrité et de déni de méritocratie, la destruction de l?environnement et de notre patrimoine, la mise à genoux de nos institutions, etc.

Au crépuscule de son histoire, Le Cernéen connaît maints ennuis financiers. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Certaines dépenses deviennent des tours de force. Sans oublier l?incertitude la plus totale en ce qui concerne le renouvellement du matériel d?impression. Il ajoute sagement : ?Une vie pleine exige qu?on fasse l?expérience de la misère aussi bien que de la richesse?. Le plus dur à ses yeux est ?d?essayer de tuer chez les personnes, à qui on s?adresse, l?indifférence porteuse de mort?.

Il regrette la lâcheté de ceux ne voulant plus porter le poids de l?héritage historique que leurs ancêtres leur ont légué parce qu?il apparaît de plus en plus politiquement incorrect, de ceux ayant perdu le goût et le plaisir de lutter et de défendre leurs acquis. Il espère seulement pouvoir reprendre bientôt la parution de son Cernéen. Son v?u ne se réalisera malheureusement pas.

Le numéro spécial du 150e anniversaire de la fondation du Cernéen publie à nouveau le prospectus initial de son fondateur, Adrien d?Epinay. Celui-ci explique, pour commencer, le choix du titre, inspiré du premier nom portugais donné à Maurice : Ile du Cygne. Il ajoute que cet oiseau est de bon augure, qu?il est le plus beau des emblèmes et qu?il mérite de faire partie de nos armoiries si jamais notre pays acquiert liberté et indépendance.

Adrien d?Epinay répond à ceux qui estiment qu?un journal libre n?est pas nécessaire. Ces derniers mettent en avant les considérations personnelles. Un journal libre peut se faire dangereusement le porte-parole de virulentes diatribes. Il s?en défend en rappelant que Maurice entre, en 1832, dans une ère nouvelle, que Londres accepte la liberté de la presse à Maurice, qu?elle va de pair avec notre participation au gouvernement de notre pays. Les préventions de Londres contre les Mauriciens prennent leur source dans les diffamations dont nous accablent nos détracteurs. La presse libre est le champ qui convient pour combattre ces allégations mensongères et présenter notre défense éclairée. Il pose une question qui n?a rien perdu de son acuité : ?Privés de presse libre de qui pourrons-nous attendre la vérité ? ?

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