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?La Chute? : l?évocation ambiguë d?un démon allemand
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?La Chute? : l?évocation ambiguë d?un démon allemand
Des extrémistes de droite jouent à la seconde guerre mondiale en costume SS, de l?autre côté de la frontière tchèque ; une grande chaîne hôtelière va construire un établissement de luxe sur l?Obersalzberg, où Hitler aimait passer des vacances ; sorti en septembre en Allemagne (Le Monde du 17 septembre), le film Der Untergang (La Chute), qui retrace la fin du IIIe Reich vue du bunker de la chancellerie, a enregistré plus de quatre millions d?entrées et doit concourir pour les Oscars. Quel lien entre ces trois informations ? Entre des détraqués politiques qui n?ont rien oublié et rien appris, des investisseurs du tourisme qui privilégient la beauté d?un site face aux séquelles de l?histoire et le succès d?un film où sont reconstitués les douze derniers jours du Führer et de ses acolytes ? Rien, a priori, si ce n?est ce rapport lancinant des Allemands à un passé qui ne passe pas.
Soixante ans après l?effondrement du régime nazi, il n?est pas possible d?affronter ce passé d?une manière candide, même si des hommes politiques, des écrivains, des metteurs en scène s?y essaient. La maîtrise du passé, cette Vergangenheitsbewältigung, qui est presque passée telle quelle dans toutes les langues tant elle est difficilement traduisible, n?a pas de fin. La tentation est pourtant forte, non de tirer un trait sur le passé, mais de l?examiner avec distance, comme s?il était un objet d?étude parmi d?autres. Bernd Eichinger, le producteur de La Chute, déclare : ?Si ce film a une valeur, c?est qu?il ne porte pas de jugement de valeur.?
Mais ça ne marche pas. Immédiatement quelqu?un se lève pour reprocher cette apparente objectivité. Wim Wenders critique cette absence de ?position, d?opinion? à propos du fascisme et d?Hitler, qui aboutit, selon lui, à ?édulcorer? la réalité.
Il n?y a rien à redire au film sur le plan des faits, de leur exactitude, à quelques exceptions près, dues aux nécessités du tournage. Le 45e Congrès des historiens allemands en est convenu, qui lui a consacré une journée de débats. Le producteur et scénariste s?est appuyé sur le livre de l?historien Joachim Fest Les Derniers Jours d?Hitler (2002, Perrin) et sur les Mémoires de la secrétaire d?Hitler, Traudl Junge (2002). Mais cette précision n?apporte rien de nouveau. Comme l?a dit le critique Marcel Reich-Ranicki, paraphrasant l?humoriste Kurt Tucholsky : ?Tout avait été raconté, mais pas par tout le monde.? ?Factuellement exact, dramatiquement tiède?, juge Der Spiegel. Ça n?a pas empêché l?hebdomadaire d?Hambourg de consacrer sa couverture et dix-sept pages au film au moment de sa sortie en Allemagne. Car Hitler est un bon produit d?appel, pour les journaux, les éditeurs et les émissions de télévision, que ce soient les documentaires ou les innombrables talk-shows.
Le livre de Joachim Fest et les Mémoires de Traudl Junge ont été longtemps en tête des meilleures ventes. La Bild Zeitung a publié une série sur les derniers jours d?Hitler et le scénario du film s?est arraché avant que quiconque ne l?ait vu. Le théâtre Volksbühne, à Berlin, vient de monter une revue intitulée L?Ultime Show : Good Bye Adolf Hitler, avec ce slogan: ?L?Afrique du Sud a des diamants. Le Koweït est bâti sur du pétrole. Et l?Allemagne ? L?Allemagne a son passé. Certes, il pue un peu, mais à part ça il a un vrai marché. Hitler fait vendre!?
La dérision cache parfois la mauvaise conscience ou le rappel de ce que les jeunes générations ont de plus en plus tendance à nommer pour le rejeter l??historiquement correct?. C?est-à-dire l?idée d?une responsabilité collective dans la tragédie du national-socialisme (ce qui ne veut pas dire culpabilité collective). Or, le film d?Oliver Hirschbiegel ne donne à voir du peuple allemand que ses souffrances, provoquées par l?écroulement des rêves mégalomanes du Führer, rejoignant une tendance récente dans le débat public allemand.
<B>L??Historiquement correct? </B>
Ainsi serait-il temps de s?intéresser aux Allemands en tant que victimes, de leurs dirigeants ou de leurs ennemis. Günter Grass a consacré un roman au torpillage par les Soviétiques en janvier 1945 du paquebot Wilhelm-Gustloff, avec 9 000 réfugiés à son bord (La Marche du crabe, Seuil). Le livre de Jörg Friedrich, Der Brand (L?Incendie, éd. de Fallois), a relancé la controverse sur le bombardement des villes allemandes par les Alliés. On pourrait multiplier les exemples.
Ainsi serait-il temps aussi de s?intéresser à ?l?homme Hitler?. ?A-t-on le droit de ressentir de la sympathie pour Hitler ??, se demande la Frankfurter Sonntagszeitung, afin de briser un tabou. Quel tabou ? ?La question est-elle de savoir si l?on doit présenter Hitler comme un éléphant ou comme un chameau ??, s?amuse Marcel Reich-Ranicki. La réponse a été donnée depuis longtemps par l?historien et écrivain Golo Mann : ?Il ne faut pas se résoudre à écrire la biographie d?un coupable de meurtres en masse. Comment il passait ses soirées, quelle musique il préférait, s?il buvait plutôt du bordeaux ou du champagne ; tout ça ne nous intéresse pas ; ça n?a aucune pertinence.? Ça ne dit rien sur le national-socialisme et la Shoah.
Le film d?Hirschbiegel sort à un moment où le thème du patriotisme revient dans la politique allemande. Le chancelier Gerhard Schröder et la chef de l?opposition, Angela Merkel, peuvent déclarer de concert au cours d?un débat au Bundestag : ?Nous aimons notre pays.? Dans les années 1970, le président de la République fédérale d?alors, Gustav Heinemann, auquel on demandait s?il aimait l?Allemagne, répondait : ?J?aime ma femme.?
Ce regain de patriotisme, qui n?a rien en soi d?anormal, est l?envers du malaise qui atteint aujourd?hui la société allemande. Après les quarante ans de République de Bonn, oasis de démocratie dans l?histoire tourmentée de l?Allemagne, quinze ans après la réunification, les Allemands s?interrogent sur leur place dans le monde, leurs performances économiques, leur système social. Inquiets pour leur avenir, ils regardent vers le passé, pour y trouver soit un réconfort, soit des contre-exemples.
?Or, le film d?Oliver Hirschbiegel ne donne à voir du peuple allemandque ses souffrances, provoquées par l?écroulement des rêves mégalomanes du Führer, rejoignant une tendance récente dans le débat public allemand.?
<B>Daniel Vernet</B>
Source : Le monde@fr
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