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La caméra des survivants
Il y avait urgence. Pour le cinéaste Oday Rasheed et ses compagnons, réunis au sein du collectif artistique Najeen (les Survivants, ou les Rescapés), la fin de la guerre et la chute de Saddam Hussein devaient être synonymes d?une révolution : « la conquête de l?art ».
Longtemps condamnés à l?obscurité, dans un pays qui ne tolérait aucune expression en dehors du ministère de la Culture et du ministère de l?Information, les vingt-deux jeunes écrivains, poètes, vidéastes, peintres, musiciens, comédiens de Najeen, dont trois femmes, ont entrepris de tourner, sans argent, presque sans aide extérieure, le premier long métrage irakien à être conçu en toute liberté et le premier depuis douze ans. Le film s?appelle Gheir Saleh (Périmé) en arabe, et Under Exposure (Sous-exposé) en anglais.
Fabriquée en 1975
À la chute du régime baasiste, tandis que les pillards, encouragés par l?armée américaine, se lancent à l?assaut des bâtiments officiels, Oday Rasheed, 31 ans, tente de récupérer des pellicules. Il arrive trop tard. Quelques jours plus tard, il achète finalement aux pillards eux-mêmes, pour une poignée de dinars, les bobines 35 mm disparues. Il a découvert son trésor.
La pellicule a été fabriquée par Kodak en 1975, et sa production a cessé en 1983. Oday Rasheed réalise quelques tests avec cette antiquité, puis parvient, par e-mail, à convaincre un responsable du laboratoire Kodak de Beyrouth de développer les bouts d?essai. Le verdict tombe : si Oday souhaite vraiment travailler avec ce matériel, il devra effectuer des prises de vue sous-exposées. D?où le titre du film, Under Exposure.
L?équipe, composée d?une douzaine de techniciens et d?une douzaine de comédiens, travaille gratuitement.
« Certains d?entre nous ont vendu des meubles, des tas de trucs, pour avoir un peu d?argent. Certains ont même sacrifié leur année universitaire. Pourquoi ? Par amour de l?art, de Bagdad et de ce film. »
Le tournage a commencé discrètement le 7 novembre dans un bâtiment brûlé des vieux quartiers, derrière le café Shahbandar. Les personnages principaux sont Hassan, un documentariste bagdadi vagabond qui n?a plus de pellicule ; Moataz, un musicien en train de mourir d?un cancer et amoureux de sa propre s?ur ; Maysoun, une jeune fille aimée par deux hommes (Hassan et Moataz) ; Nassir, un déséquilibré mental qui transporte un soldat agonisant.
Le film rencontre au tournage deux difficultés majeures : les scènes de guerre, à cause de l?impossibilité de provoquer des explosions, et les scènes d?amour, à cause de l?impossibilité, par respect pour les familles, d?un contact physique entre acteurs et actrices.
Oday ne se lasse pas d?écouter les Beatles. Il lit et relit Lautréamont, « mon Coran » et Faulkner. Il songe à apprendre l?an prochain la langue de Goethe pour « étudier la philosophie allemande, notamment pour lire Heidegger, incompréhensible en arabe ».
Oday Rasheed grimace lorsqu?on lui demande son origine ethnique et religieuse. « Père sunnite, mère chiite, moi athée, tendance John Lennon. » « Cette année je suis cinéaste, l?année prochaine je serai peut-être combattant », dit Oday. Et il ne fait pas partie, même s?il ne soutient pas l?armée américaine, de ces islamo-nationalistes qui rêvent d?en découdre avec l?occupant. « Il faudra peut-être combattre les factions religieuses pour défendre notre liberté. » En attendant, il reste « la promenade ». L?amour de Bagdad. Le tournage d?Under Exposure reprend le lendemain, du côté de la rue Haïfa, pour l?impression des dernières scènes sur l?ultime vieux rouleau de pellicule.
2004 Le Monde ? Rémy Ourdan Distribué par The New York Times Syndicate
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