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La blouse blanche, une deuxième peau
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La blouse blanche, une deuxième peau
Trente ans après, la magie est toujours là. Quand Annie Calcutta parle de son métier, ses yeux s?allument, les paroles lui viennent tout de suite. Alors que le découragement est à son comble chez plusieurs de ses collègues, Annie martèle « I?m happy with my job ». Bien dans sa peau, avec sa silhouette toute en rondeurs et tassée, elle exerce en Angle-terre depuis trente ans.
L?Angleterre? est-ce là le salut ? Il n?y a pas de doute, ce pays est perçu comme un Eldorado pour les blouses blanches. L?exode des infirmiers vers d?autres cieux ne date pas d?hier. « Sans doute parce qu?on se dit que là-bas les conditions sont meilleures et qu?il y a plus de valorisation sur le plan financier, donc de reconnaissance professionnelle. Mais vous savez ici comme ailleurs, on doit ramer », assure Annie. Elle relève le manque d?effectifs, le surmenage, la démoralisation dans les hôpitaux en Angleterre. « Mais quand on a la possibilité de travailler et de continuer à étudier pour toujours aller plus loin, on ne s?arrête pas à ce qui ne marche pas », estime-t-elle d?une voix teintée d?un léger accent anglais.
Annie n?a jamais exercé à Maurice. Elle est partie en 1973, à l?époque où le chômage et la précarité battaient leur plein. Malgré sa « Senior et ses credits », elle sentait que les recruteurs pour la Nursing School étaient trop « choosy » et qu?elle n?aurait pas sa chance. Et puis, elle était consciente de la longue liste d?attente. « Un jour j?ai lu dans un journal qu?on recrutait des gens pour un Nursing Course en Angleterre. J?ai postulé, j?ai effectué quelques démarches auprès du British Council et un beau jour, j?ai appris que je devais commencer ma formation à Warwick dans trois semaines. »
C?était pour la jeune fille de dix-neuf ans une chance qu?elle ne pouvait pas laisser filer. Le seul hic après l?euphorie de la bonne nouvelle était l?argent. Comment annoncer à son père qu?elle avait fait des démarches pour partir et qu?il fallait payer son billet d?avion ?
« Pour aller au collège déjà, j?ai dû aller habiter chez une tante pour ne pas payer les frais d?autobus. Je n?avais pas de livres de littérature, je devais copier les romans dans des cahiers? Alors trouver Rs 30 000, c?était quasiment impossible. » Annie ne s?est pas pour autant laissée abattre et son père n?était pas contre son projet. Elle a finalement trouvé un terrain d?entente avec la compagnie Lufthansa pour qu?elle puisse rembourser son billet sur un an.
Rêver d?une autre vie
Une fois au pays de Shakespeare, elle a eu à braver bien des obstacles : le froid, la cuisine anglaise, la langue qu?elle ne maîtrisait pas complètement, les problèmes d?argent toujours?
« Mais je ne pouvais pas faire marche arrière, je n?avais pas d?argent pour revenir, j?avais une dette à rembourser et toute ma famille comptait sur moi pour une aide financière. » Elle devait donc économiser comme le voulait la tradition pour envoyer de l?argent à Maurice et soutenir les études de ses frères et s?urs. Elle est reconnaissante envers l?Angleterre car ce pays lui a permis de rêver d?une autre vie.
Après ses trois ans d?études et de stages, elle s?est spécialisée dans la néonatalogie. « Ce qui est bien, c?est qu?on peut aspirer à mieux. J?ai choisi une filière qui m?intéressait et j?ai préparé simultanément une licence en nursing. »
C?est à ce stade de sa carrière qu?elle a commencé à s?endurcir car elle avait souvent affaire à des nouveau-nés atteints de malformations « Quand on choisit d?être infirmière, c?est pour des raisons humanitaires. On veut soulager la souffrance des gens mais quand on côtoie la misère humaine tous les jours, il faut laisser de côté ses émotions sinon on pleure avec les patients », confie-t-elle, en ajoutant qu?être dure ne signifie pas humilier les patients, perdre patience et ne pas trouver le temps de leur parler.
« Quand j?ai commencé mon métier j?avais trois valeurs importantes en tête : la rigueur dans le travail, l?honnêteté, le dévouement. Je me bats pour les maintenir même si elles sont gravement mises en péril de nos jours », souligne-t-elle.
Annie a fait la connaissance de son futur mari dans le milieu hospitalier. Ils ont eu deux enfants. « Nous avons dû jongler avec nos horaires pour que l?un de nous soit à la maison afin de surveiller les enfants. Comme il n?y avait pas la famille, on ne pouvait compter que sur nous. » Un jour, elle reçoit une offre alléchante d?une famille royale arabe. Une femme était venue accoucher en Angleterre et comme le bébé avait un problème de santé, la famille a alors demandé à Annie, puisqu?elle était bilingue, de les accompagner au Quatar. « Ensuite, ils m?ont proposé de rester, d?être l?infirmière de la famille. J?ai accepté parce c?était très bien payé. J?ai envoyé mes enfants à Maurice pendant deux ans pour qu?ils restent avec ma belle-mère et je suis restée un an en Arabie Saoudite. »
Un système qui révulse
Trente ans après, Annie travaille maintenant dans une clinique privée à Leicester et prépare actuellement une maîtrise en Nursing. En vacances à Maurice, elle ne cesse de démêler les problèmes de santé de sa famille.
« Parfois j?ai l?impression qu?on ne me voit pas comme une femme, mais comme une infirmière. On m?appelle au moindre bobo, on laisse tout ce qui est d?ordre médical sur mon dos. » Il faut dire qu?elle transporte dans sa valise un tensiomètre, des tests de diabète qu?elle fait faire à ceux qui veulent, du paracétamol? bref de quoi bichonner la famille.
Peut-être reviendra-t-elle à Maurice pour travailler dans nos hôpitaux ? Haussement d?épaule. Aucune idée. Sauf que le système tel qu?il est ? l?insalubrité, le manque de dialogue avec les patients, les sachets de médicaments sur lesquels les noms ne sont pas précisés, l?équipement dépassé ? la révulse.
« J?ai emmené ma mère à son rendez-vous médical à l?hôpital et je dois dire que j?ai été dégoûtée par la façon dont on travaille ici. » Annie interrompt ses propos un moment. Elle dit bien peser ses mots. Elle ne veut surtout pas qu?on croit qu?elle se permet de critiquer
les choses parce qu?elle vient d?ailleurs. « Ma mère devait faire une prise de sang. D?abord l?infirmier ne nous salue même pas et commence à taper son bras brutalement à la recherche d?une veine. Il pique, ça ne marche pas, il repique. Il a fallu que je lui montre une veine très visible sur l?autre bras pour qu?il s?arrête de s?acharner sur elle et c?est pas tout? » Annie ne travaillera sûrement jamais à Maurice.
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